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HISTOIRE
DE LA
LANGUE MUSICALE
RENAISSANCE — ÉPOQUE MODERNE
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
A LA MEME LIBRAIRIE
LES MUSICIENS CELEBRES
COLLECTION D 'eN SEI GN EM EX T ET DE VULGARISATION
Placée sous le Haut Patronage de V Administration des Beaux-Arts
Directeur : M. Élie POIRÉE
Conseryateur Adjoint à la Bibliothèque Sainte-GenevièTe
Chaque volume in-8 illustré de 12 plemches hors-texte :
Br. 2 fr. 5o. Rel. 3 fr. 5o
Parus :
Âuber. par Ch. Malherbe.
Beethoven, par Vincent d'iNDT.
Berlioz, par Arthur Coquard.
Bizet, par H. Gavthier-Villars.
Boieldieu, par Lucien Auge de Lassus.
Chopin, par Elie Poibée.
Félicien David, par René Br.vncovr.
Glinka, par M.-D. Calvocoressi.
Gluck, par Jean d'UoiNE.
Gounod, par P.-L. Hille.macuer.
Grétry, par Henri de Curzon.
Eérold, par Arthur PouGI^•.
La Musique des troubadours, par Jean
Beck.
La Musique chinoise, par Louis Lalot.
Liszt, par M.-D. Calvocoressi.
LuUy, par Henry Pru.mères.
Mendelssohn, par P. de Stœcklin.
Meyerbeer, par Henri de Cdrzon.
Mozart, par Camille Bellaigue.
Paganini, par J.-G. Prod'homme.
Rameau, par Lionel de la Laueencie.
Reyer, par Adolphe Jlllien.
Rossini, par Lionel Dauriac.
Schubert, par L.-A. Bovrgallt-Ducou-
brat.
Schuman, par Camille Mauclaik.
Weber, par Georges Servières.
HISTOIRE
DE LA
LANGUE MUSICALE
RENAISSANCE — ÉPOQUE MODERNE
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
PAR
MAURICE EMMANUEL
Docteur es lettres,
Professeur au Conservatoire national de musique.
^
PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAUREiNS, ÉDITEUR
6, RUE DE TOURNON, (vi*)
191 I
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
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NX
610981
4-. 7. Si,-
RENAISSANCE
[XVI' SIÈCLE]
LES INTERVALLES. LES ÉCHELLES
Les anciens modes de la, de sol, de fa, de mi vont
être menacés de plus en plus par ut et ré, dans leur
vétusté citadelle. Mais ils tenteront des sorties, souvent
couronnées de succès. Serrés de près, ils ne livreront
pas les clefs de la place sans coup férir.
Dans le cours du xvi* siècle, il arrive parfois qu'assiégés
et assiégeants, à leur insu peut-être, fraternisent ; cer-
taines œuvres reposent non seulement sur un compromis
entre les adversaires, mais sur une formelle alliance.
Un fait s'impose dès lors, gros de résultats futurs, et
qui aura pour conséquence prochaine le triomphe du
mode d'uT : c'est l'importance prise par les tierces natu-
relles, majeure et mineure, celles qui mesurent acousti-
quement les distances séparatrices des harmoniques
4 et 5, 5 et 6, (6) (68).
Dans le cours du Moyen Age I, sous l'influence de la
polyphonie balbutiée, le rôle nouveau de ces intervalles
a été présenté et partiellement réalisé. Les Consonances
Parfaites ont vu leur empire, autrefois souverain, se
limiter par l'encerclement des tierces. Elles avaient gardé
l'hégémonie, mais les tierces s'étaient glissées dans le
conseil et y avaient eu part délibérante.
Au x\f siècle, les tierces triomphent. Si elles ne
dénient pas aux consonances parfaites le droit d'encadrer
336 RENAISSANCE
toutes les autres consonances, elles ne reconnaissent
leur autorité qu'à la condition de leur être une assidue
compagnie. A tel point qu'elles pourront passer aux
oreilles d'un auditeur insuffisamment averti, pour les
facteurs principaux du discours musical. Les Accords,
qui vont prendre un développement magnifique, repo-
sent en effet sur le « jeu » des tierces. C'est à elles
qu'est due leur suavité; c'est d'elles qu'ils tirent, chacun,
leur physionomie propre, par l'ordre et la nature de
leur étagement.
Jusqu'ici elles n'ont guère été, pratiquement, qu'une
exception. La polyphonie, qui les a « senties » (36 1) n'en
a pas abusé! Elle semble en avoir redouté l'émission
directe et souvent elles les laisse sous- entendues
[xiii^ à xv^ siècle] .
Depuis les temps lointains de Pythagore, les tierces,
avant tout mélodiques \ étaient calibrées par le minis-
tère des quintes (70) à (77) . Si l'on compare de telles tierces
à celles qui spontanément se produisent dans le phéno-
mène de la Résonance, on constate des différences appré-
ciables. L'accord sol-si-ré, suivant qu'il est construit
mélodiquement, c'est-à-dire par quintes successives, ou
harmoniquement, c'est-à-dire par résonance du sol,
divise sa quinte, laquelle est immuable, de deux
manières différentes. On représentera grossièrement ce
déplacement du si en a catapyctiosant » laccord à la
manière des Anciens, c'est-à-dire en attribuant à chacun
de ses intervalles une certaine longueur, abstraction faite
du nombre de diésis incluses :
Fig. 4û5.
^ Leurs sons coustitulit's pouvaient être émis simultanément, mais d'une
LES INTERVALLES. LES ÉCHELLES 337
De sorte que la superposition des échelles antique et
moderne telle que la figure (87) la présente, n'est légi-
time, on Ta dit déjà, que si l'échelle d'ux est obtenue par
le procédé pythagoricien du réglage par quintes '. Ce fut
bien là d'ailleurs le mécanisme de sa primitive construc-
tion, du x^ au xiv^ siècle, environ.
Dès que l'on tenta de substituer la polyphonie à l'ho-
mophonie, les frottements des voix, les résonances, les
attractions naturelles, en faisant peu à peu pressentir
TAccord Parfait, rendirent suspects les « ditons » et les
(( trihémitons » des Pythagoriciens, tierces trop grandes
ou trop petites, que l'art homophone avait utilement
employées: ses cantilènes s'en accommodaient bien. Dans
le chant non harmonisé, le calibre des tierces gagne à
être, non pas exagéré, mais le plus grand ou le plus
petit possible ; et la méthode pythagoricienne peut légi-
timement prévaloir. Un maître de chœur a tout avan-
tage, lorsqu'il fait exécuter un plain chant sans accom-
pagnement, à faire émettre larges les tierces majeures, et
serrées les tierces mineures. Le contour mélodique y
gagne en netteté, à condition, cela va sans dire, qu'une
oreille exercée contrôle les intervalles produits.
Dans la polyphonie, au contraire, les tierces « naturelles »
sont indispensables. Elles le furent d'autant plus à l'é-
poque de la Renaissance que le système modulant étant
alors peu développé, Tutilité du tempérament ne se fai-
sait pas sentir. Comment s'installèrent-elles dans la pra-
tique ?
Le diagramme des sons avait au graA^e la même limite,
manière fortuite, dans la polyphonie rudimentaire à 11 parties au plus, appli-
cable à l'Art Antique, (126) (127) (171) (181).
^ Archytas, dès la fin du v^ siècle avant notre ère, avait mensuré et pratiqué
la tierce naturelle. Mais ce grand physicien ne comprit pas toute la portée
de son emploi.
338
RENAISSANCE
OU à peu près, que celui des Anciens ; et cela se conçoit
puisque la voix humaine en restait la mesure. Mais il
avait gagné une octave à l'aigu, par l'addition des voix
féminines. Au xv* siècle, Jean Hothby, moine carmélite
anglais, lui assigne trois octaves pleines qui seront ici
inclinées de haut en bas, quittes à changer de pente
bientôt :
Fi g. 406.
Si sur cette échelle diatonique, encore réglée par
quintes, on place, là où ils sont possibles^, des accords
parfaits majeurs de résonance, avec tierces naturelles
Fig. 407.
incluses, et si l'on représente par des points noirs les
sons harmoniques principaux appelés par le son de base,
on sait (4o5) que les tierces majeures y sont plus courtes
que celles de la série pythagoricienne, représentée par
les rondes. Ces deux régimes sont inconciliables : là où
les Pythagoriciens réalisaient deux tons égaux, par
exemple ut-ré et ré-mi, les harmonistes, à la suite de
Zarlino [f iSgoj, distinguèrent des tons de grandeurs
différentes : ut-ré est plus grand que ré-mi. Il y a un
ton majeur et un ton mineur ; et, respectivement, ils
n'occuperont pas dans les deux tétracordes de la gamme
à^ut des places équivalentes : ces deux tétracordes ne
seront pas identiques (409) . Mais voici enfin constitué
« harmoniquement », au sens moderne, l'Accord Parfait
* Il va de soi que la résonance se produit sur chacun des sons de l'échelle,
mais la représentation des harmoniques par les signes de cette échelle est
réservée aux accords placés ici sur so/, ut, fa, les seuls qui n'appellent ni '$,, ni [7.
TERVALLES. LES ÉCHELLES 339
de III sons, conseillé par la résonance. Chacune des
trois triades ut-mi-sol^ fa-la-ut, sol-si-ré, fournit une
tierce majeure naturelle incluse dans la quinte, et Zarlino
mentionne l'excellence de cette agrégation, d'où va sortir
un art nouveau.
Il suffit en effet de jeter les yeux sur le diagramme
{407) pour s'apercevoir que le son ut est le centre de
figure de deux formules harmoniques telles que l'accord
parfait construit par résonance sur ce degré se trouve
situé à égale distance, — quinte ou quarte, — des deux
autres triades installées sur l'échelle :
(tY.ôjJ^^
C'est ce centre harmonique, devenu mélodiquement
depuis le x" siècle la fondamentale d'un nouveau mode, )
qui va développer, au xvi^, toutes ses forces d'attraction
et réaliser le phénomène musical de la Tonalité. Il faut \
se rendre compte de la constitution « harmonique » de
ce régime accapareur.
Sa série mélodique type est issue de la résonance des
trois sons fa, ut, so/, sans plus, en ce sens que ces trois
sons et leurs harmoniques en fournissent tous les élé-
ments. Mais ces éléments, mélodiquement sériés, se dis-
posent comme il suit, et cela est une nouveauté :
Fig. 409.
Ion majeur ton majeur ton majeur
De telles différences, que le tempérament plus tard
abolira, ne sont perçues, mélodiquement, que par des
oreilles très fines ; elles n'en sont pas moins essen-
tielles.
L'Accord Parfait, — l'accord par excellence, et, comme
340 RENAISSANCE
on Ta vu, Taccord unique, — est la triade fournie direc-
tement par la résonance^ lorsquon limite celle-ci à lapro-
duction des six premiers harmoniques. De quelque
manière que Ton fasse pivoter les accords parfaits situés
sur fa et sol autour de Taccord central d'uT,
Fig. 410.
I IV
et si Ion a soin de réduire au minimum le mouvement
des différentes parties, on constate que la chute de Tac-
core de sol sur Taccord d'uT entraîne l'ascension de si à
Tn; d'autre part, la chute de Taccord de fa sur le même
accord détermine la descente an fa au mi\ Il y a là deux
formules de « cadences » [cadere = tomber] ; la première
est dite « parfaite » parce qu'elle spécifie, au moyen du
demi-ton ascendant, le centre d'attraction harmonique,
— la seconde « plagale », c'est-à-dire secondaire, parce
qu'elle n'offre pas la même précision.
En juxtaposant les deux cadences, on réalise pratique-
ment la formule de prélude à la fois la plus courte et la
plus explicite. Par l'installation d'un accord parfait sur les
degrés I, IV, I, V, I, on fait entendre au chanteur, à qui
l'on « donne le ton », tous les éléments mélodiques de
ce ton ; puisqu'ils sont tous contenus dans les trois accords
énoncés. En même temps, les relations des deux triades
latérales par rapport à la triade centrale se trouvent pré-
cisées. Il ne faut pas se lasser de répéter que le dispositif
des parties supérieures au-dessus de la basse est indiffé-
rent. Chacune des portées en clef de 50/ ci-dessous a
pour basse la portée en clef de fa. L'harmonisation est
^ Cf. la Quinte et la Quarte, p. 33 à 37 : les phénomènes dissonants empi-
riques corroborent les cadences conseillées par la résonance.
LES INTERVALLES. LES ECHELLES
341
partout la même : le schème essentiel, en points noirs
représentant les harmoniques, suffit à le démontrer :
Fig. 41T.
Les degrés I, IV, V de Téchelle sont les facteurs de la
Tonalité, tel qu'elle va être définie.
La Tonalité. — Le premier degré de la gamme d'uT en
effet, — ou le premier degré de toute gamme sem-
blable, transposée, — présente ce double caractère d'être
le centre des trois triades de résonance échelonnées par
quintes \fa^ ut^ soï\ (4o8), et d'avoir pour voisine inférieure,
à un demi-ton de distance, la tierce majeure de la quinte
génératrice aiguë ^ Dans la série diatonique (407)? I'ut est
le seul son qui remplisse cette double condition.
Il est le centre d'un ensemble de faits que l'on peut
qualifier « acoustiques » sous la réserve suivante : la réso-
nance n'a été que partiellement perçue et interprétée, et
seulement dans cette région grave des harmoniques, ou
règne l'Accord Parfait Majeur (6) (7).
La fondamentale du mode pourra dorénavant s'appeler
la « tonique », et ce mot implique une qualité nouvelle,
II évoque le voisinage de cette « sensible » qui tend
à monter vers elle; et aussi l'usage de la tierce majeure
* L'accord parfait ayant pour base le cinquième degré va prendre un rôle
considérable dans le mécanisme harmonique. Le fait qu'il contient la sen-
sible, cet agent essentiel de la cadence, donnera à ce cinquième degré [Domi-
nante] une importance exceptionnelle. Et l'on peut dire que la dominante est
investie de ses prérogatives par la « Constitution tonale ».
34a RENAISSANCE
aux trois triades. La Tonalité est un régime absolu :
celui de la modalité majeure, créée par un ensemble de
faits connexes. Autant dire qu'elle abolit toutes les
manières d'être de l'échelle qui s'éloignent de sa for-
mule ; elle anéantit les vieux modes ; ou plutôt elle leur
sub^stitue un mode unique, dont ut majeur est le miroir.
Il est nécessaire de se mettre en garde contre l'erreur
souvent commise : on dit, absurdement, « la tonalité d'ut,
de sol », etc.; au lieu de : « ton d'ut, de sol », etc. Or
la Tonalité est un ensemble de faits musicaux constants,
qui conservent entre eux des relations immuables : les
tons sont des organismes mobiles, essentiellement, ou,
si l'on veut, les couleurs diverses de la Tonalité.
Lestons s'échelonnent par quintes et, pour s'évader de
la gamme d'w^, il suffit de prolonger les triades vers le grave
ou vers l'aigu. Exemple : A l'une des formules de la
figure (4o8), — elles sont toutes équivalentes, — ajou-
tons une triade au grave, une triade à l'aigu :
Fig. 412.
Voici créés, par cette adjonction, deux groupes de
trois triades chacun, en tout semblables au groupe pri-
mitif. Gela fait naître au grave le premier ton à j^, à
l'aigu le premier ton à j| ; et l'on dit, pratiquement, que
les tons à [^ s'échelonnent par quintes descendantes, et
les tons à jj par quintes ascendantes. Le schème (412)
rappelle que chaque ton a deux a voisins » avec lesquels
il possède en commun deux triades et dont il ne diffère
que par un seul degré. Aussi la figure ci-dessous :
Fig. 4i3. '•):, A ^
exprime-t-elle en même temps que les relations de la
LES INTERVALLES. LES ÉCHELLES 343
sous-dominante et de la dominante avec la tonique, dans
le ton d'ut, les relations de la tonique ut avec la tonique
50^ et la tonique fa. En résumé, et par ces considéra-
tions, la Tonalité se définira : un ensemble harmonique
formé de trois accords parfaits majeurs, échelonnés par
quintes, et qui sont : i° explicitement les facteurs de la
gamme type construite sur le son central de la formule ;
2° en abrégé, et si Ton considère fa, ut, sol comme trois
toniques distinctes, les facteurs de la parenté qui unit
les deux tons voisins au ton central.
Ces trois sons fa-vT-sol — degrés IV, I, V de la gamme
type, — ont été appelés « notes tonales ». Etiquette
ambiguë. Tantôt elle spécifie la genèse de la Tonalité,
qui est un fait général et abstrait, en ce sens qu'elle
régit toutes les échelles pareilles à Téchelle type, à
quelque hauteur qu'elles soient situées. Tantôt elle rap-
pelle simplement le mécanisme d'un ton pris à part, et
n'est plus dans ce cas qu'une cote d'étiage.
En vérité les « notes tonales » sont les facteurs har-
moniques du mode d'uT majeur. Elles créent le mode
unique dont l'art moderne s'est contenté. Elles sont les
assises de ce mode arriviste qui finira, au xvii^ siècle,
par expulser tous les autres. De sorte que si, par une
complaisance à laquelle le pseudo Mineur Moderne n'a
pas droit, on n'avait pas cru devoir en faire un mode
distinct, il faudrait sans hésiter — puisqu'il n'y aurait
plus que le mode majeur, — dire que les degrés I-IV-V
de cette échelle moderne, construite harmoniquement,
sont ses « notes modales ».
Elles correspondent au corps del'Harmonie antique {76).
Dans le mode de mi, comme dans celui d'uT, les degrés
I-IV-V sont essentiels, édificateurs de tout l'organisme.
Là ils ne portent que des « symphonies » enchaînées
mélodiquement ; ici ils servent de base à trois Accords,
344 RENAISSANCE
à trois triades, harmoniques au sens moderne, où des
(( diaphonies » s'insèrent. Dans l'un et l'autre cas ils
engendrent le Mode.
Le mot Tonalité, — est-il besoin d'insister davantage ?
— signifie proprement « mode d'uT », et encore « majeur
moderne », et, si l'on veut, monarchie absolue. Il caracté-
rise un régime, celui de l'Art Classique. Les phénomènes
qui ont suscité ce régime ont eu au xvf siècle leur efferves-
cence. Bien qu'il faille aller jusqu'à Jean Sébastien pour
trouver façonnée, dans toute sa rigueur, la « constitution
tonale », il est impossible, en écoutant les œuvres cho-
rales du siècle qui précède, de ne pas dégager déjà les
attractions mutuelles des facteurs I-IV-V. Malgré les survi-
vances modales, qui donnent aux ouvrages de la Renais-
sance richesse et variété, l'avènement d'uT majeur s'y fait
pressentir, à chaque page. Il a donc fallu s'étendre
dès maintenant sur les exigences de cet ambitieux
potentat. Elles seront maîtresses de la Fugue ; organisa-
trices de la Sonate et de la Symphonie classiques; et
capables jusqu'à nos jours de régenter, sans en avoir l'air,
les plus audacieuses compositions de nos Contemporains.
La Tonalité, triomphe des tierces majeures naturelles,
eut dans le mode de ré, patron du mineur moderne, un
habile associé. Pour se faire pardonner une coexistence
que le mode d'uT lui contestait, il s'assortit harmonique-
ment aux couleurs d'uT, comme, mélodiquement, il avait
fait déjà. Il imita la cadence parfaite, avec sensible, et
parut y adhérer, mais avec des restrictions mentales qui
lui permettaient, à l'occasion, de s'en passer. Il se fit le
client d'uT, se teinta de majeur, se contenta d'être un
mineur hybride.
Le vrai mineur mélodique avait été celui des Grecs'.
^ Des harmonistes-physiciens, tels que von Œttingen et Hugo Riemann,
sont même parvenus à légitimer harmoniquement, au sens moderne du mot,
LES INTERVALLES. LES ECHELLES 345
Et il était d^ autant plus mineur que le réglage pythago-
ricien par les Symphonies donnait à la tierce incluse dans
la quinte modale un calibre plus petit que celui de la
tierce mineure naturelle : c'était le trihémiton (io8) (i 1 1) .
Le fait que le mode de ré, créé par inadvertance et
pour ainsi dire par erreur^ s'est assorti au mode d'uT en
lui empruntant sa sensible, lui fait tourner le dos au
mineur pur dont il abandonne la « direction ». Comme
le mode d'uT, et sous son influence, le mode de ré se
porte vers Taigu.
En adoptant la sensible et en conservant du moins dans
sa formule ascendante, deux triades majeures {*)
Fig. 416.
sur trois, ce mode de ré, timide, vacillant, n'est pas
même un mineur teinté de majeur ; c'est plutôt un majeur
teinté démineur. Ce n'est pas, morphologiquement, une
espèce ; c'est une variété.
Cependant la distinction pratique du Majeur et du
cette construction des Anciens, mais en faisant subir aux tierces la correction
que la résonance impose. Ils ont démontré, par des expériences plausibles,
que le mi est centre de trois triades harmoniques analogues à celles du
Majeur, et inversées. La Résonance Inférieure, disent-ils, procure les triades
— 011 le son fondamental est a V aisu — et l'échelle :
Fig. 414. "'^^^"^"V'y" - M ^^^^^^"^I^^
e la Résonance Supérieure a engendré les triades e1
Observer que le mode de mi ainsi obtenu relève de la gamme des physi-
ciens et non de celle des Pythagoriciens. Les intervalles fa-la, sol-si, ut-mi
n'y sont plus des ditons, mais des tierces majeures naturelles.
^ Bien qu'il corresponde, — et cela établit sa légitimité, — à une période
où les mélodies sont indécises sur la pente qu'elles vont adopter, descen-
dante ou ascendante. Sous sa forme autonome [avec si naturel] il a, dans
chaque tétracorde , le demi-ton est au milieu, ce qui entraine l'absence
d'inclinaison pour l'échelle, comme on l'a vu, p. 188. Cf. aussi chap. viii.
346 RENAISSANCE
Mineur en tant que modes, même si on la réduit, comme
on l'a fait pour les échelles antiques, à la différenciation des
tierces incluses dans la quinte fondamentale (122) (122 bis),
autorise à maintenir cette dualité, qui correspond à une
perception auditive suffisamment claire.
Le Mineur Moderne. — La formule du mineur ascen-
dant une fois établie (35o), on n'osa guère l'étendre à
l'échelle descendante. Autrement dit on ne poussa pas
l'analogie du mode de ré avec le mode d'uT
Fig. 417-
jusqu'à écrire symétriquement
Du moins ne le fit-on qu'à la cantonade, par excep-
tions (436) . Et ici apparaissent les plus singulières incer-
titudes.
Tantôt, en descendant la gamme mineure de ré, on
éluda le 7' degré, afin de n'être pas dans la nécessité
d'opter entre ut || et ut h, et l'on eut une échelle descen-
dante défective :
Fig- 419- h ,..o<>"^'°^'°<.o..
^-a-
tantôt on se servit dans les formules mélodiques inclinées
vers le grave, de l'échelle de ré autonome, dont tous les
degrés sont « naturels » (218) (220) :
Tantôt, — et c'est à partir du xvi^ siècle une tendance
générale, — on abaissa d'un demi-ton chromatique le
VP degré de l'échelle descendante pour aboutir au mineur
LES INTERVALLES. LES ÉCHELLES 347
dimorphe que J.-S. Bach consacrera :
Fig. 421-
Au XVI* siècle, l'armure de la clef correspond à la for-
mule ascendante seule : en ré mineur il n'y a aucun [? à
la clef; en sol mineur il y en a un seul ; etc. En un mot,
l'armure montre que la caractéristique du Mineur doit
être cherchée dans le tétracorde inférieur seulement.
11 n'est pas rare de trouver ce Mineur compliqué de
chromatisme, de sorte qu'on obtienne une échelle sur-
complète :
Fig. 432.
Et cela permet de marquer la différence essentielle
entre le chromatisme moderne, — qui intercale des
demi-tons entre les degrés séparés par un ton, — et le
chromatisme antique, où le nombre des échelons tétra-
cordaux reste invariable (gS) (io5) (m).
Enfin il ne serait pas impossible de relever, dès le
xvf siècle, des traces d'une échelle mineure plus spécia-
lement affectée, en Occident, aux compositions instru-
mentales, et qui jouit actuellement d'une assez grande
faveur. Beethoven l'a employée quelquefois [Ex. Quatuor
op. i3i] :
Fig. 423.
OÙ la seconde augmentée, réputée non vocale par les
maîtres du contrepoint vocal, est d'une exécution aisée
sur les instruments. Il a été montré, dans l'art grec, une
formule analogue (gS) :
Fig. 424.
'^'°^i>7.
à cela près que le degré inférieur y a le caractère d'une
348 RENA1SSA^'CE
dominante plus que celui d'une tonique. L'Orient, qui
sans doute avait importé cette variété tétracordale en
Grèce, Ta pieusement conservée et peut-être nous Ta
rendue.
A tout prendre, il y a une demi-douzaine d'échelles
mineures : le Mineur, en renonçant à son autonomie, s'est
créé des perplexités. Il s'est enrôlé dans la Tonalité, mais
il a payé cher l'honneur de la servir, puisque, en dehors
de la formule (423) dont l'usage est exclu de toute l'an-
cienne Chorale, il est obligé, comme les Mages, de
revenir sur ses pas par un autre chemin.
La cadence parfaite (4ii) est donc inapplicable à son
échelle descendante, lorsque celle-ci exclut la sensible;
et elle devient dans ce cas essentiellement plagale :
Fig. 425.
Il en résulte que les a notes modales » de nos Solfèges
ont leur efficace dans la gamme mineure descendante
seulement.
Les Modes survivants . — A côté d'uT et de ré, humble
serviteur d'uT, les modes de la, sol, fa, mi, qui se refusent
à lâcher pied, vont encore faire figure.
La théorie modale, telle qu'elle est exposée par
Glarean, par Zarlino et d'autres, tient même un tel
compte des antiques échelles qu'on pourrait croire à
égalité de traitement entre les anciennes et les nouvelles ;
illusion toutefois, de la part de ces illustres discoureurs.
Ils parlent de l'homme malade sans se douter que sa dépo-
sition est proche.
La survie des vieux modes sera prouvée par quelques
exemples, empruntés au recueil des Maîtres Musiciens de
la Renaissance française^ constitué par Henri Expert. Il
LES INTERVALLES. LES ECHELLES 349
faut y tenir compte des « accidents dits de tradition,
non marqués dans les textes mais exécutés par les chan-
teurs* ». Ces accidents relèvent dérègles mélodiques dont
quelques-unes, relatives à la bémolisation de certains
sons, remontent loin dans le Moyen Age. Exemple de
bémolisation non spécifiée par la notation :
. A Â — '> û~''L Chant des Oyseaux
Fig. 426. f'^M 1 rR^ I I T '^ vM^^r""' f""^i'^.'"- -,
^ ^ O n 7^ j \Maitres, r" livraison.)
ne-veiHez vous.cueurs en-dor — mrs "- ' •* -•
Le mi doit être bémolisé afin que soit évité le triton
mélodique. Ne pas croire toutefois que ce « diable en
musique » fût partout redouté. C'est affaire à l'éditeur
de soupeser les raisons de son choix : elles sont com-
plexes.
Les règles de tradition relatives aux dièses dans les
formules conclusives [cadences, demi-cadences] prêtent
non moins que la précédente à des fluctuations dange-
reuses. Dès le xv^ siècle, il convient, dans des cas nom-
breux, difficiles, d'écrire [avec dièses et bécarres] :
Cadences
^ ^ T^ ^ H r>
sur la Tonique : ^<> ^ ^ (g 0 .> o -(^ " *> ""
Demi-cadences /.i o - ^içlh'^ 'o~
sur la Médiante : ^ " < -^ *—
Fig. 427.
par suite de l'intrusion de la sensible dans les modes qui
ne la comportaient pas. Les exceptions tiennent à la
résistance que ceux-ci opposaient aux formules nou-
velles.
A preuve un exemple cité par Expert et emprunté aux
mesures 4 à 7 du Chant des Oyseaux de Janequin :
Fig. 4.8. ^^ l}}- ^^^
Le dieu d'a-mours vous son
* Maîtres musiciens, avertissement des 8^ et 9® livraisons.
II.
35o RENAISSANCE
Le fa de la cadence est de toute nécessité naturel, car
une autre partie vocale, le ténor, vient, pendant sa durée
et par saut de tierce, le rejoindre pour descendre
ensuite. Or Expert a observé que dans les éditions pos-
térieures à i55o, la note du ténor, qui contrevient au
de la cadence, est supprimée, afin de permettre à la sen-
sible dorénavant installée, de se produire. Cette remar-
quable observation permet de saisir sur le vif l'adapta-
tion des modes au régime moderne, à la fin du xvi* siècle.
Il n'en est que plus nécessaire d'exclure, aussi longtemps
qu'on le doit et que les textes l'exigent, cette « sensibi-
lité » du degré VII.
A preuve encore une Pavane de Cl. Gervaise, publiée
en i55o [23^ livraison des Maîtres Musiciens] où l'on
trouve, à cette date avancée, un mode de sol intact :
échelle modale sans fa \. Expert a donné intentionnel-
lement, en tète du volume, le fac-similé de cette pièce,
afin d'offrir, en même temps que sa mise en partition, le
contrôle de l'original. On peut lire aux mesures 7 et 8,
23 et 24, — ces deux-ci étant les mesures finales,
réduites à quatre parties, pour plus de clarté:
Fig. 429-
Le fa S est impossible en B'. La partie 2/ en fait foi. De
même en A; car à cette époque le VIP degré, lorsqu'il
devient sensible, ne peut descendre par degrés disjoints.
Cette survivance du mode de sol en i55o doit rendre
circonspect l'éditeur de telles œuvres.
Mode de LA^ — Entendre par là une échelle où le sol,
1 Dans l'exemple B la partie i/ a été transposée d'une octave au grave.
2 Eolisti =: Hypodoristi (122).
LES INTERVALLES. LES ECHELLES 35i
aussi bien en montant qu'en descendant, est naturel, et
dans laquelle le Mineur Moderne ne s'annonce pas. Les
exemples purs sont rares. Celui-ci est net, en ce qui
regarde la partie mélodique principale :
^^
ffloi qui l'ai ir-ri-té
Fig. 43o. û_
^m
ffen ta fu-reortep — ri — ble
^# =
Me pu-nir de l'hor — ri — Ue
„,--. Gi-
fet
Tour — inentjquaimé ri — té-
On peut s'assurer en recourant au texte [Alaitres Musi-
ciens^ 6* livraison, p. 119, Psaumes de Goudimel, n° cxlv]
que partout où le sol est exprimé dans ce « superius »
[voy. p. 363] l'harmonisation des autres voix exclut le |i.
Mode de sol'. — Autre Psaume de Goudimel, même
livraison, p. 44- Même observation : \e fa est naturel.
Psaume XIX \fiK\ q Î £ =
les cieuxen cha — cun lieu
La puissan - ce de Dieu
^
Fig. 43 1.
De sa grand sa-pi-en ce.
* lasti = Hypophrygisti (12a bis).
35a RENAISSANCE
Toutefois, à d'autres places, et aux autres voix, l'harmo-
nisation appelle le |j de tradition. Il y a ici un compromis
entre l'ancien mode resté intact au superius^ et le Majeur
moderne qui se glisse dans la polyphonie sous-jacente :
combinaison féconde dont les artistes de la Renaissance
useront magistralement.
Mode de fa*. — C'est surtout par l'ensemble polypho-
nique que les duretés voulues du triton s'affirment à
l'oreille. Mais la partie de ténor extraite d'une chanson
de Clément Janequin \Maîtres Musiciens^ 7'' livraison,
p. 120] et transposée, afin que l'échelle-type soit con-
servée, va fournir un exemple remarquable de la véné-
rable modalité lydienne :
triton triton
^^^m
loinglde can -fort " ^ et banny de ly—
es se,IVest à tum ber en ungqrief de-ses-poir.Çui me contraint qui
jjie contraintpns aul-cun bien a — voif. .
Fig. 432.
Par la suite, le si \^ apparaît, deux fois fourni par le
texte original et une fois [mesure 8, p. 122] rétabli par
Expert. Mais les vingt mesures présentées ci-dessus
sont caractéristiques, et le contexte implique qu'à aucune
place le si [? n'est possible ou préférable. De là les duretés
du triton, signalées par le filet qui les surmonte. Elles
ont leur attrait ; elles donnent à cette gamme de fa sans
si [? sa physionomie propre.
Mode de mi. — Son emploi, dès longtemps, se fait de
' Hypolydisti (122 his).
LES INTERVALLES. LES ÉCHELLES 353
plus en plus rare. On ne rencontre guère ce mode^ qu'à
Tétat de fragments mélodiques, et il n'est pas aisé de les
découvrir dans la polyphonie du chœur. En voici des
traces, évidentes dès qu'on isole les parties qui les
enserrent ; l'harmonisation de l'ensemble est quelque
peu déconcertante :
Tlo-rese-maille etpar-fu — medegra ce
Haute-coDtre ^^^^ 3^ ^\=^=Y "^^"^^^ ^^^
^^S?
les jeun De l'air, qui' a plusjoy-eu — lela fe
Fig. 433.
L'exemple est tiré du Printemps de Claude le Jeune,
XXXIII, 1^ partie [Maîtres Musiciens^ \[^ livraison p. 53
et 58] ; premier et dernier vers de la pièce, l'un com-
mençant sur l'accord de mi^ dont le sol est la tierce
mineure, l'autre finissant sur le même accord rendu
majeur, avec sol \^ suivant une coutume déjà établie.
Bien que l'harmonisation donne à penser souvent qu'on
est en la mineur avec sensible, les deux lignes citées,
auxquelles on pourrait joindre plusieurs autres, signalent
la quinte modale et des demi-tons de base en chaque
tétracorde, dans une échelle qui n'est autre que l'antique
Doristi :
Fig. 434. l^' o^N ^
:^=
3=ë=
Mode de Ri.. — L'échelle modale de ré autonome est
une échelle double, sans pente, donc « étale » {679) : elle
monte et descend par les mêmes degrés, tous naturels,
et ne doit pas être confondue avec le ré pseudo-mineur,
vassal d'uT et prototype du Mineur moderne (35o).
Exemple emprunté à Costeley, l'organiste de Charles IX
' Doristi (122).
354 RENAISSANCE
et tiré àe^^Musique^ 1070 [Anthologie Chorale d'Expert,
n" 169] :
Fig 435.
Nj a qu'excès et ran — cu-
A* * O -g- -A A ,
A-dieu ta con -ver-te fijy,
Tournartcomme la for-ùj ne.
-i ■ i : 1 1
Tournant comme la ibr — tu — ne.
A observer : 1° Tindépendance rythmique de chaque
vers dont le décompte, en mesures, est des plus singu-
liers ; les irrégularités d'où résulte une symétrie subtile
et charmante ; 2° le dédain des musiciens pour les accents
verbaux : ceux-ci tombent indifféremment à toutes les
places de la mesure, telle que nous l'entendons.
Si l'on compare ces compartiments à ceux de la Versi-
fication Rythmique, [p. 239]. on s'aperçoit sans peine que
l'accent dynamique a singulièrement perdu de sa puis-
sance. L'avantage du non-emploi de la barre est que du
moins le a temps fort » des solfèges ne se trouve pas
appelé par elle, et que les accents toniques n'entrent pas
en conflit avec ce soi-disant signal de la sainte percussion.
Se souvenir aussi que dans les manuscrits et les imprimés
musicaux de la Renaissance les valeurs se juxtaposent
sans que rien n'avertisse l'œil des limites de la mesure.
On était alors capable d'interpréter les rythmes sans le
secours de la barre. Son usage a substitué une exécution
mécanique à une interprétation intelligente.
Mélange des Modes. — Les modes, en se prêtant à
l'harmonisation, subissent de plus en plus, au fur et à
mesure que les temps avancent, l'influence de la Tona-
lité. Là même où ils restent purs dans une ou deux par-
LES INTERVALLES. LES ECHELLES
355
lies mélodiques de l'ensemble vocal, ils sont mis au con-
tact, par le mécanisme des accords, avec le Majeur ou le
Mineur modernes. Exempts de sensibles, ils tolèrent qu'à
côté d'eux, et sous la ligne de leur Diatonique, les voix
concertantes haussent d'un demi-ton le VIP degré. De là
une coloration harmonique à éclats variés et rapides :
on entend à la fois un vieux mode, imprécis, et des for-
mules nettes tirées du répertoire nouveau. Voici la poly-
phonie du dernier exemple :
Fig. 436'.
Le ténor chante sur l'échelle (4iB) ; le contralto adopte,
lui aussi, la sensible. Le soprano regimbe. La basse
louvoie. Le tout forme un ensemble de haute saveur. Du
Majeur et du Mineur nouveaux, entrelacés, les Maîtres
du XVI* siècle jouent avec grâce. Ils trouvent moyen, par
le mécanisme des seuls tons voisins, de parcourir, en peu
de pas, une vaste région harmonique où les accords par-
faits majeurs et mineurs, enchaînés par cadences ou
demi-cadences, se juxtaposent le plus agréablement du
monde. Exemple tiré des trois derniers vers d'une déli-
cieuse chanson de Costeley [texte de Ronsard : Mignonne
allons voir si la Roze...] (437)-
La pièce, en sol mineur^ abstraction faite de la conclu-
sion en majeur, a pour armure un bémol unique. L'échelle
est donc figurée sous sa forme ascendante ; le VP degré
est [^ ; quant à la sensible, elle constitue un accident, qui
ne figure pas à la clef. De même le ton du ré mineur
adopte l'armure du ton majeur à\it pour spécifier que le
si est normalement naturel. Au xvi^ siècle, la règle sui-
^ V. les clefs au tableau (443)-
356
RENAISSANCE
vante paraît être générale : le ton mineur a pour armure
celle du ton majeur situé une seconde majeure plus bas.
Fig. 437.
Comme à ces— le fleur.la vieil -
les-se
r^=^
^P
fe-ra ter— nir vo-trebeau — té
si bmaj. -utinia. solinaj.
Mais, par une exception remarquable, le ton de la
mineur ne suit point cette prescription : il s'écrit comme
aujourd'hui avec Farmure àut; armure par prétérition,
puisqu'elle ne comporte ni dièse ni bémol. La mineur
devrait, par analogie avec ré mineur et sol mineur .^ avoir
unfa ii à la clef. Il y a là sans doute une survivance de l'an-
tique mode de la, auquel s'associe volontiers le mode de
MI. Seulement les musiciens du xvi^ siècle se rendent mal
compte des phénomènes sonores dont les échelles de
leur temps sont le siège ; ils ne songent pas à systéma-
tiser la graphie des divers tons, parce qu'ils continuent
plus ou moins, par la force des choses, à confondre
Modes et Tons, — ce qui est, comme on Ta vu, une
erreur très ancienne.
[I
LA POLYPHONIE
Aucun type de polyphonie n'ayant été présenté dans
cet ouvrage après ceux du xiii^ siècle, on va brusquement
passer des balbutiements de l'ensemble vocal à la science
achevée du chœur. Au xvi^ siècle le contrepoint atteint
son apogée. Perfection dans la conduite mélodique des
parties qui « chantent », en souveraine liberté, leurs
souples cantilènes ; perfection dans leur manière de
s'agréger, sans lourdeur, en laissant de Tair circuler
dans Tensemble; perfection dans l'arrangement harmo-
nique des diverses voix, qui s'étagent suivant la formule
générale de la Résonance, et conservent entre elles les
distances moyennes que ce phénomène suggère.
L'accord qui sonne le mieux est celui qui se dispose
selon la formule :
Fig. 438.
m
celle-là même dont on a pu tirer déjà tant d'enseigne-
ments. Lorsque les voix humaines, le plus souvent
réduites à quatre, sont seules en jeu, le schème essen-
tiel de leur bonne sonorité, dans la région moyenne, se
358 RENAISSANCE
resserre comme il suit :
Fig. 439.
Il y a toujours avantage à imiter la résonance : Taccord
fourni par la superposition des parties mélodiques sera
pour Toreille d'un effet d'autant plus stable que ses inter-
valles constitutifs auront, du grave à l'aigu, des lon-
gueurs décroissantes. On devra donc, en principe, et en
moyenne, se rapprocher le plus souvent qu'il sera pos-
sible d'échelonnements tels que le précédent ou ceux qui
suivent :
Fig. 440.
1
^M
^^
§^
]i^
-sy^
^
3
etc
en ayant soin d'observer que si, harmoniquement, ces
formules successives ont la même plénitude, elles perdent
en sûreté ce qu'elles gagnent en largeur : il faut écrire
« serré » pour obtenir du « son » et de la justesse.
Cela, les artistes de la Renaissance l'ont su et pra-
tiqué ; et il faut admirer d'autant plus leur entente de
l'équilibre que l'harmonie, dans leur estime, n'existe
pas en soi. Elle n'est qu'une résultante et le produit ad-
ventice de l'association des voix ou des instruments.
Chacun de ceux-ci ou de celles-là — chacune des « parties »
— conserve son indépendance et toute son autonomie :
elle c( chante » pour son compte, assujettie seulement à
une discipline de bon voisinage, qui interdit certains frot-
tements et contacts avec les autres lignes mélodiques,
proscrit le parallélisme persistant des parties entre elles et
oblige chacune à se différencier, autant que faire se peut,
de ses compagnes. On pourrait représenter un quatuor
LA POLYPHONIE SSg
vocal OU instrumental par le schème ci-dessous qui,
grossièrement, exprime ces convenances :
A B CDEFG H IK
il Ouarte
iiOuTote
"ReOTf^^ Conlralto
,M>-
Ooaiiéi
Ouinlè
pSixte
Fig. 441.
Les lignes verticales, en pointillé, permettent à l'œil
d évaluer par à peu près les distances qui séparent les
différentes parties, à certains moments pris comme
repères. C est en A, en B, en D et en R que « cela son-
nera » le mieux. Les moments E, G sont indifférents; le
moment H est pauvre [unisson entre deux parties] ; les
moments C, F, I, K sont critiques : Tordre des voix y est
momentanément interverti ; elles « croisent » entre elles.
Effet excellent au point de vue mélodique, dangereux
dans le domaine de l'harmonie, et dont les musiciens
de la Renaissance ont compris l'instabilité. Ils en usent
avec une habileté souveraine ; ils lui donnent tout juste
la durée voulue pour qu'il ait du piquant, mais ils se
gardent de prolonger assez le croisement pour qu'il com-
promette l'équilibre de l'édifice.
Michel de Menehou [édition Expert, p. 3i] écrit excel-
lemment : « Et ne faut eslongner ses parties d'avantage,
car la Musique en seroit trouvée fort nue, et estrange :
mais faut asseoir ses accords plus près, pour la rendre
douce et plus remplie. » Menehou connaît l'Accord Parfait.
Ainsi ces musiciens obéissent à la Résonance et font de
l'harmonie sans le savoir. La construction des échelles
au moyen des accords de III sons rend cette harmonie
tonale; ce qui veut dire qu'elle pivote autour d'une
36o RENAISSA.N'CE
tonique et que son formulaire est fourni par les seules
ressources des tons voisins.
Par instants la survivance modale contrevient à ces
exigences de la Tonalité. Le lecteur, à l'audition de cer-
tains chœurs de la Renaissance, fera cette constatation
que les cadences attendues, les modulations aux tons
voisins — à la dominante et à la sous-dominante —
sont souvent éludées ou masquées habilement. Dans
d'autres œuvres, au contraire, il percevra nettement la
modulation à la dominante, qui est la principale, et la
modulation à la sous-dominante ; celle-ci étant d'ordi-
naire plus fugitive que celle-là et rappelant encore le
mécanisme des Conjointes antiques.
Les théoriciens recommandent et les musiciens adoptent
souvent, au début d'une pièce et à la cadence finale,
l'usage des accords sans tierce incluse, comme s'ils vou-
laient marquer que les consonances parfaites, les anti-
ques Symphonies, sont les aboutissements nécessaires de
toutes les combinaisons sonores, et que mieux vaut ne
point diminuer leur prestige par le contact des Dia-
phonies dans les formules initiales et conclusives. — Mais
lorsque la pièce est en Mineur, ou en un mode ancien
dont la fondamentale porte un accord mineur, celui-ci,
pour finir, exhibe presque toujours la tierce majeure, —
dite « picarde », du nom de ses propagateurs, — comme
si l'on voulait proclamer que le Majeur est le couronne-
ment de tous les autres modes ; sorte d'hommage, qui
n'est pas exempt de bassesse.
III
LA NOTATION
La Portée et les voix. — Le xvi® siècle vit rexcellence
du chant choral. L'art d'associer les voix en nombre
variable ne fut jamais poussé plus loin. La notation s'a-
dapta à ces besoins et le système de la portée, créé de
longue date, prit une extension et une fixité nécessitées
par le développement de la polyphonie.
Pour caser sur la portée les sons de toutes les voix, le
nombre des lignes qui la composent atteignent, au
XVI® siècle, le nombre de treize :
si
_^ rt
Fig- 442. y? y 1 1 ] J ■* " E: .'^."! deto
è ■
L'usage des lignes supplémentaires est réputé con-
damnable; on veut que toutes les notes s'appuient sur
la portée. Chaque voix ayant en moyenne une étendue
d'une octave plus une quarte, on dut extraire de la
portée générale autant de portées partielles de cinq
lignes qu'il y a d'espèces de voix : la figure (443) montre
que leur nombre est de neuf ou dix.
La clef est donc la fixation d'un son de hauteur im-
muable ; elle paraît se déplacer sur les portées partielles,
par une illusion qu'il est aisé de rectifier : plus une voix
est grave, plus sa figure « monte». Le tableau ci-dessous
36a
RENAISSANCE
explique ce paradoxe. La grande accolade verticale, à
gauche, signale les treize lignes de la Portée Générale :
PORTÉES PARTIELLES
CLEFS CLEFS
Xri* S. ACTUELLES
Ces neuf clefs correspondant à dix espèces de voix,
cinq féminines, cinq masculines, la voix centrale, Haute-
Contre^ Ténor ou Taille, étant soit la plus grave des
voix de femmes, soit la plus élevée des voix d'hommes.
Pratiquement, la partie détaille était d'ordinaire dévolue
à des hommes chantant en fausset.
La comparaison des deux colonnes de clefs — clefs du
xvi% clefs actuellement usitées — témoigne de l'avan-
tage que comportait, dans un art essentiellement vocal,
l'adaptation d'une clef propre à chaque genre de voix :
sans parler de la suppression des lignes supplémen-
taires, l'individualisation du registre avait pour effet
de donner à la voix correspondante toutes ses qualités de
timbre et de plénitude. Tandis qu'aujourd'hui les voix
s'efforcent d'empiéter les unes sur les autres. — que non
ascendam ? — on se faisait une règle absolue, au temps
de la Renaissance, d'écrire et de chanter dans des limites
restreintes. De là aussi une variété de coloris vocal, main-
tenant perdue.
Les étiquettes que nous attribuons aux voix, de nos
LA NOTATION 363
jours, sont en quelque manière absolues et s'appliquent
à une région vocale déterminée. Les musiciens du
XVI* siècle usaient de termes moins précis. Ils estimaient
[v. Expert, Avertissement àe,?, Maîtres Musiciens^ i74ivrai-
son] que la clef suffisait expressément à spécifier la voix.
Il ne faut donc pas s'étonner que les mots Superius ou
Dessus s'assortissent aussi bien aux clefs àut i% 2', 3*
lignes, qu'aux clefs de sol, et même à des clefs plus
graves : ces mots désignent simplement la partie la plus
élevée de l'ensemble vocal considéré. De même le Con-
tratenor représente parfois, surtout dans les pièces à
quatre voix, la partie de contralto. Dans les quintettes
vocaux, la Cinquiesme, dite aussi Qiiinta pars s'installe
à peu près n'importe où ; tantôt à 1 aigu, tantôt au grave.
Au XVI* siècle, la clef seule fixe le registre vocal que
l'exécution exige et la terminologie, flottante, n'indique
que des relations.
Le Quatuor vocal. — Le tableau (443), qui montre les
divisions et subdivisions des voix se réduit, dans le plus
grand nombre de cas, à un Quatuor vocal, composé de
deux voix d'hommes et de deux voix de femmes conve-
nablement échelonnées et qui, à elles seules, occupent à
peu près * l'étendue de toutes les autres. L'économie du
Quatuor vocal moyen doit être réglée de telle sorte que
les « bonnes notes » de chaque voix soient surtout em-
ployées, à l'exclusion des sons trop aigus ou trop graves.
En notation et en terminologie modernes, l'étude nor-
male des quatre principales voix est environ celle-ci :
Fi p. 444.
* A peu près seulement ; car les voix de Quatuor, choisies « moyennes », ne
peuvent prétendre monter ni descendre autant que les voix spécialisées.
364 RENAISSANCE
Ce tableau, trop régulier, a du moins l'avantage de fixer
par des rapports simples et mnémoniques les distances
relatives des voix entre elles. Il montre qu'à la voix
grave des hommes [Basse] correspond, à l'octave supé-
rieure, la voix grave des femmes [Contralto] ; et que,
à la voix aiguë des hommes [Ténor] correspond sembla-
blement la voix aiguë des femmes [Soprano]. L'étendue
moyenne de chaque voix est d'une octave et demie ; et
l'échelonnement des voix sur la portée générale se fait
par quintes et par quartes. En vérité le ténor, « donne »
mal Vut^ : il vaut mieux ne pas le faire descendre plus
bas que le ré^, voire le mi.^; et, de nos jours, bien rares
sont les voix de contralto qui puissent émettre un bon
fa 2. Si l'on se reporte au tableau (443), on constate d'ail-
leurs que le contralto normal ne descend qu'au sol^.
Le Sextuor vocal. — On l'obtient par l'intercalation,
entre les deux organes de chaque groupe, d'une voix inter-
médiaire située à distance de tierce, majeure ou mineure,
de ses deux voisines :
Fig. 445.
Cela est encore une figuration trop simpliste. Néan-
moins elle approche assez de la vérité pour être consi-
dérée comme l'échelonnement théorique des voix princi-
pales ; à cette restriction près que, de nos jours, le
registre est un peu trop prolongé au grave, pour toutes
les voix. Il serait facile de remédier à cette exces-
sive « gravité », en haussant toutes les voix d'un ton
ou d'un demi-ton. Mais si l'on songe qu'au xvi^ siècle le
diapason était d'un demi-ton plus bas que le nôtre, au
moins, on reconnaîtra que les figures précédentes impli-
LA NOTATION 365
quent, à cette époque des voix singulièrement profondes.
Le Sextuor vocal n'est pas beaucoup plus riche que le
quatuor : il est plus complexe, et c'est tout. La poly-
phonie ne gagne pas, à moins d'effets spéciaux et
réservés, à faire appel à plus de quatre parties. L'in-
ventaire (443) n'est donc qu'une sorte de magasin des
voix où l'artiste va chercher des combinaisons multi-
ples, sans avoir que très rarement recours à l'ensemble.
Les compositions à VIII parties ne sont d'ordinaire que
des doubles chœurs, des Quatuors doubles * qui s'oppo-
sent l'un à l'autre en masses alternantes. Le simple Qua-
tuor, manié par un maître, suffit à presque toutes les
exigences de l'art. S'il y des chefs-d'œuvre où le nombre
des parties dépasse quatre, on peut dire que la beauté
n'y est pas le résultat de la complication, particulière-
ment dangereuse dans les chœurs.
Dans les figures (444) (445) l'échelle du ténor est figurée
et transcrite à sa hauteur vraie. On est convenu — c'est
là une cause d'erreurs graves — de Taffubler, dans les
ouvrages contemporains, de la clef de sol seconde ligne.
Une modification apportée depuis quelques années
[Ricordi] à la clef de sol du ténor avertit le lecteur ou
l'exécutant qu'il doit transposer d'une octave en bas,
et rétablir ainsi l'échelle vocale à sa hauteur exacte.
La notation proprement dite. — Elle ne diffère pas sen-
siblement, dans ses principes, de celle du xv* siècle. La
semibrève est devenue décidément l'unité graphique ;
et elle correspond à l'unité de battue. La couleur des
notes, en blanc ou en noir, se greffe, dans certains cas,
sur leur forme et réagit sur les durées.
1 Entendez par là que aux soprano, contralto, ténor et basse de l'un corres-
pondent le soprano, le contralto, le ténor et la basse de l'autre. Les huit
voix ne s'échelonnent pas, dans un double chœur, selon les degrés suc-
cessifs du tableau (443) ; elles se font vis-à-vis.
II. 3
366 RENAISSANCE
C'était affaire au musicien de consulter attentivement
le signe initial des valeurs, placé à droite de la clef, en
tète de la pièce, et de surveiller, en cours de route, les
transformations qu'il pouvait prendre. Des chiffres, sous
forme de nombres entiers ou de fractions, viennent
souvent à la rescousse, pour compléter le sens des
emblèmes de Perfection [cercle] et d'Imperfection [demi-
cercle] ; il en résulte, quant à la répartition des durées
et à leur emploi, un grand nombre de dispositifs; sura-
bondantes richesses. Les éditeurs doivent traduire, sui-
vant nos conventions actuelles, cet arsenal de signes.
L'emprunt d'un seul exemple au traité déjà cité de
Menehou, et dont la transcription est due à la sagacité
d'Expert, montrera quelles subtilités comporte la nota-
tion des xv'-xvf siècles :
Duo
A^„.--„liHi.iii'-^.-ili.i.|il,4.1^^>s^
Fig. 446.
Le demi -cercle non barré et ponctué au centre va
fournir des signes employés sous sa tutelle, une inter-
prétation que Menehou n'expose pas en toute clarté, mais
que son savant éditeur a dégagée :
^^m^^^M^^m^^
ffiE
<> 0 o-
-^ -»- <>
Fig. 44:-
Ainsi la semibrève de B vaut 3 semibrèves de A ; la
LA NOTATION iô;
minime et la semi-minime de B valent respectivement
une semibrève et une minime de A.
L'exemple (44?) est la « mise en partition » de celui
qui le précède ; le texte original (446) ne porte aucune
barre de mesure ; celle-ci est une conquête (?) du
xvif siècle. Il semble qu'on n'ait pas eu coutume, au
xvi^ siècle, de superposer les parties concertantes. L'œil
n'en pouvait donc saisir les simultanéités. Comment les
chefs du chœur s'en tiraient-ils ? Gomment embrassaient-
ils d'un coup d'œil la polyphonie ? Gomment l'interprète
de chaque partie s'assurait-il contre les risques du voisi-
nage et les dangers des mauvaises rencontres? Expert
propose une solution simple, qui sera indiquée plus loin.
Les exemples empruntés ci-après aux Maîtres Musi-
ciens de la Renaissance conserveront partout leurs
signes de mesure ou plus exactement de « battue théo-
rique ». L'Imperfection est prédominante. Son demi-
cercle, barré ou non, est beaucoup plus fréquent que le
signe de la Perfection [cercle complet] : la revanche de
Deux. Les mesures, non limitées par des barres, mais
séparées par des vides ^ — afin que le funeste « temps fort »
ne leur inflige point ses percussions, — correspondront au
signe directeur. Mais il est essentiel d'observer avec
Expert que le demi-cercle barré ne représente point
nécessairement un deux temps alla brève ; pas plus que
le demi-cercle sans barre nïrm^\\({\ie \in quatre temps réeX.
Expert voit en cette barre transversale une simple indica-
tion du tempo, plus ou moins accéléré. Il estime que les
unes et les autres mesures se battaient de la même
manière ; qu'à partir de i55o environ la semibrève
[= ronde] est devenue l'unité de « battue pratique » ;
^ Comme dans tous les chapitres précédents, et pour la même cause : la
barre est toute moderne. Elle ne Ggurera dans ce livre qu'à partir de l'époque
où elle s'est installée sur les partitions.
368 RENAISSANCE
que le louchement [voy. p. 376] s'y adaptait, qu'elle fût
binaire ou ternaire; que par suite la délimitation des
mesures, telle que nous l'entendons, s'applique mal,
quelquefois même à contre-sens, aux textes musicaux
du xvi' siècle.
Il fallait prendre ici un parti, dans les transcriptions :
partout où les textes présentent un demi-cercle barré, les
mesures ont été constituées par deux semibrèves
[= deux rondes]. Là où la barre d'accélération ne se
trouve pas, une seule semibrève [= une ronde] remplit
les « entre-vides » substitués aux « entre-barres ». Le
lecteur constatera, notamment par l'exemple (4^7), que
les mesures ainsi établies peuvent être en conflit formel
avec le rythme caractéristique voulu par l'auteur ; fait
qui n'est point pour surprendre les amis de J.-S. Bach,
lequel usait des barres de mesure, en les molestant
a piaccere. Tous les maîtres en ont fait autant.
En résumé, le demi-cercle non barré implique un
tempo assez large pour que la décomposition de chaque
semibrève en quatre temps soit possible ; le demi-cercle
barré peut admettre une battue plus sommaire, parce
que plus rapide. Jamais les rythmiciens delà Renaissance
n'ont battu le quatre temps à notre manière. Pour eux,
commepour les Anciens, il n'y avait que deux temps [égaux
ou inégaux], que pouvait probablement décomposer la
battue, dans le tempo plus lent. Les éditeurs modernes
qui, sans contrôle et sans discussion des motifs, trans-
crivent alla brève ^ toujours, le demi-cercle d'Imper-
fection affecté de la barre, s'exposent à dénaturer le
caractère essentiel du mouvement primitif. Il est évident,
en effet, que dès le milieu du xvi^ siècle, les anciennes
prescriptions, résumées aux exemples (SgS) (399), ont
perdu leur précision originelle. Les complications de la
polyphonie détournent l'attention de la répartition
LA NOTATION 369
rythmique traditionnelle. Aussi la séméiographie des
durées s'adapte-t-elle tant bien que mal à l'usage de
celles que Deux surtout régit.
Au xviif siècle seulement le tempo alla brève, le soi-
disant C barré, pourra passer tel quel du texte original
dans la transcription, et y prendre la valeur qui, depuis
les classiques, lui est attribuée. Mais les signes indicateurs
de la battue, dans tous les exemples du présent chapitre,
ne peuvent être interprétés que si abstraction est faite
d'une grand part de nos habitudes.
Bien que ces exemples ne contiennent pas de ligatures,
il faut rappeler que celles-ci, auxvi^ siècle, ne sont point
mortes. Même elles interviennent assez fréquemment,
par une survivance obstinée de très vieilles habitudes.
Ces figures, sorties des neumes, n'expriment point, dans
l'origine, des différences de durées entre les sons qui les
composent. Mais les Mensuralistes, à la fin du xiii" siècle,
entrent dans le détail minutieux des valeurs qu'ils
attribuent aux sons groupés par l'écriture. La ligature
des xv^-xvi^ siècles est moins compliquée. Elle ressemble
plus aux neumes composés qu aux ligatures mensura-
listes ; les sons qui entrent dans sa composition sont
égaux entre eux.
Expert interprète :
Fig>. 448.
Ces signes ne tarderont pas à se résoudre. Au siècle
suivant ils feront place, dans tous les cas, à des notes
individualisées.
IV
LA RYTHMIQUE
Deux continue à tailler des croupières à Trois. Il a la
rancune longue. Si Ton excepte les « Danceries » vocales
ou instrumentales, où le rythme ternaire est plus fré-
quent [Basses-Danses et Tordions à trois temps, d'après
Tabourot ; Gaillardes, certains Branles, etc.] ' la majorité,
presque la totalité des compositions chorales est du
rythme binaire. Ainsi le règne d'Imperfection s'étend
de plus en plus dans l'art, et cela est normal : la divi-
sion par deux est la plus simple.
Dans l'Antiquité, le mètre à trois temps est très
rare. Mais le mètre à deux temps ternaires [ditrochées,
diiambes] est fréquent. Celui-ci est exceptionnel au
xvi^ siècle, du moins si l'on considère les œuvres musi-
cales affinées ; en revanche, le chant populaire a pra-
tiqué le 6/8 ou le 6/4.
Et cependant les musiciens du xvi*" siècle, pour
échapper à Perfection et à Imperfection, s'efforcèrent,
guidés par les philologues et les poètes érudits, de faire
revivre l'art rythmique des Anciens. Les vers a mesurés à
l'antique » furent en faveur. Sur ces vers des pièces cho-
rales s'édifièrent. On construisit des strophes lyriques
où les brèves et les longues des langues mortes réglèrent
* Maîtres musiciens, aS® livraison.
LA RYTHMIQUE 871
les durées des sons. Mais, comme les théoriciens des
précédents siècles, les savants de la Renaissance n'ont
discerné que des « pieds » dans les vers antiques ; ils
n'ont pas su les organiser en « mètres » [= mesures].
Sur ce chapitre ils n'en savaient pas plus long que Guy
d'Arezzo, ses émules et ses successeurs. Les musiciens,
disciples des philologues du xvi* siècle, n'ont rapporté
de leur école que de vaines formules, incapables de
donner la vie rythmique à des pastiches postiches.
Nonobstant l'artifice, la rencontre est parfois charmante
entre ces rythmes amorphes et l'expression musicale qui
leur est appliquée : quelques-unes de ces pièces,
écoutées sans que la préoccupation d'y retrouver Horace
ou Sappho s'en mêle, font éprouver un vif plaisir.
Deux exemples mettront en évidence les illusions
d'une tentative, qui s'appuie sur des « quantités » sylla-
biques, fictives, et sur des mètres incompris.
Voici des dimètres [vers faits de deux mesures] iam-
biques : »^ _ v^ ^ ^ i_ ^
Fig. 449. ^^-ijo-T. YOP.. t^-xéa - e.. ^^^,^^^,^^^
La transcription traduit la brève [^] par la noire et la
longue [ — ] par la blanche. L'avant-dernière longue
est une longue de trois temps : de là syncope intérieure
à la seconde mesure. Sans se soucier de P ni de L (i36) ,
les philosophes de la Renaissance ont lu et traduit :
Fig. 45o. d^ P p [» f I» ^ =f^
Ailleurs il n'ont pas vu que du dimètre iambique
celui-ci était l'équivalent :
^
Fig. 45 1. -tc^ r f ^^^-r f
_ W v.y , V-» 1_ ^
ôv-Ti-TE-jjojv ^-TOÎ — onr
372
et ils ont traduit
Fig. 452.
RENAISSANCE
^^^^^
Voici le Rechant [ou le refrain] d'une chansonnette
« mesurée » de Baif, à laquelle Jacques Mauduit appliqua
d'aimable musique. Le premier vers est un dimètre
iambiquede la forme (452) : le premier diiambe [^ — ^ — ]
est remplacé par un choriambe [ — ^ ^ — ]. Le second
vers est de la forme (449) • ^^1 ^^^ ^^^^ devenus ce qui
suit * :
— V-» ^-4 — V^ —
Ftg. 453.
ma belle esteint l^aar té
^
^
f
Et rien, dans la rythmique des Anciens, ni dans leur
métrique n'explique cette « scansion » :
Fig. 454.
— v_/ v^ _ v> _ _
laisse la dance des cieux
<-/ — \^ — \^ :
Ma belle esteint ta ciarté
Exemple emprunté à Claude le Jeune : sur des vers
mesurés à l'antique [Agrippa d'Aubigné] le musicien pré-
tend décalquer la strophe sapphique, dont les trois pre-
miers vers, abstraction faite du Posé et du Levé, ont la
forme suivante, d'après Weil et Masqueray :
Diiambe impur. Choriambe. Diiamben csyopé.
Fig. 455. ji Tr r f ^^^ r7- f "P
Les musiciens de la Renaissance traduisent ce qu'ils
^Maîtres musiciens, 10® livraison, p. 26.
LA RYTHMIQUE 378
croient voir, c'est-à-dire, en langage savant, des « épi-
trites deuxièmes » :
Fig. 456. 1 (^ J J J
et des dactyles :
Fig. 456 bis. t'a J J
4- _
w >^
<-/
Ils ne s'avisent point qu'ici la mesure est à deux temps
ternaires ; de sorte que ni la symétrie si remarquable
du vers sapphique, ni le rythme fondamental ne sont
conservés * :
êpitrile deiméme flactyle épitrite OeuxièiM
Tu ^ ryi/è
ï"ig. 457.
r ^
__ \j.
0 Seignenr,, j'es - pars jouretîiuit davant
Ce genre d'imitation, qui peut donner, si l'on oublie
les intentions et les prétentions des auteurs, des résul-
tats rythmiques intéressants, parce qu'imprévus, fut pro-
voqué par le désir ardent, qu'eurent les maîtres du
xvi^ siècle, d'échapper à une rythmique appauvrie. Trois
et Deux les lassent. Ils se donnent l'illusion de faire
revivre des péons [5 unités de temps], des ioniques
et des choriambes [6 unités], des épitrites^ [7 unités], des
dispondées [8 unités] ; mais ils les ont couchés sur le lit
de Procuste ou les ont habillés à la mode du jour. Ils
n'ont pu échapper à Deux, vainqueur de Trois, et ils ont,
à de rares exceptions près, abandonné le vaincu au popu-
laire.
Du moins faut-il voir en cette tentative, trop artifi-
cielle, un désir des musiciens du xvi* siècle de remonter
^ Maîtres musiciens, 21® livraison, p. Sg.
2 Ces pieds [= temps] de 7 unités ne sont que des apparences. Chez les
Anciens ils en valaient 6 ; — du moins je le crois.
374 RENAISSANCE
à la source de Fart occidental. Et cet effort peut-être
aida les artistes de la Renaissance à renouveler le formu-
laire rythmique que leur avaient légué leurs prédéces-
seurs. Au xvi' siècle, la réalisation pratique du rythme
tend à plus de souplesse : la mesure s'éloigne de la rigi-
dité que les « modes rythmiques » lui avaient imposée.
Le temps initial n'est plus nécessairement « fort ». La
langue parlée ayant perdu peu à peu la rudesse de ses
accents dynamiques, en France du moins, les ordres
qu'elle avait dictés à la rythmique musicale perdaient
leur efficace. Aussi, dans les œuvres chorales de la
Renaissance française, dans celles qui sont exemptes de
toute recherche et de toute imitation pédantesque, —
dans les œuvres spontanées en un mot. — les accents
d'intensité se déplacent avec les valeurs. Les groupes
rythmiques s'installent avec liberté, sans heurts, les
uns à côté des autres ou les uns par-dessus les autres.
Sans doute le mètre antique, organisme subtil, n'existe
plus; mais, heureusement pour les Maîtres du xvi^ siècle,
le cloisonnement créé par la barre au xvii* siècle n'existe
pas encore. L'isochronisme ne morcelé pas les œuvres
de la Renaissance en petites cases régulières. La carrure
ne hante point le cerveau de ses musiciens. Des périodes
de toute longueur s'enchaînent ou se juxtaposent. Le
rythme est intérieur: il répugne à s'exhiber crûment. C'en
est assez pour qu'on puisse sentir en de telles œuvres un
instinctif retour à la conception rythmique des Anciens.
Lorsqu'ils firent autre chose que des pastiches, les
musiciens de la Renaissance française créèrent des
œuvres pleines de vie, chaudes de ton. expressives par
les durées aussi bien que par les inflexions de la mélodie.
Exemple tiré du Dodecacorde de Claude le Jeune*,
1 Maîtres musiciens, ii* livraison, p. ia-i3.
La rythmique
373
Psaume cxxxviii. La pièce est à cinq parties vocales :
deux parties isolées suffisent à montrer les superposi-
tions de valeurs divergentes et leurs emboîtements :
Cantus firmiis
Choral :
^m
Dessus
Choral
C.
^
g^^^^^P
Fig. 458.
Le 3 marque ici la division ternaire de la semibrève
[= ronde]. Les autres parties [Haute-Contre, Taille,
Basse-Contre] obéissent aux mêmes fluctuations rythmi-
ques que le Dessus et traversent des zones ternaires,
tandis que le choral, imperturbablement, conserve son
Deux d'origine. Comment la pratique résolvait-elle ces
difficultés ?
La Battue. — Point de barres de mesure et, semble-
t-il, point de partitions où les coïncidences verticales,
établies pour l'œil du chef, auraient aidé celui-ci et les exé-
cutants eux-mêmes à synchroniser les différentes voix^
' Voyez dans le Cours de Composition de d'Indy [I, p. 147 et suiv.], la
coïncidence verticale indiquée, tout en respectant l'indépendance rythmique
des parties, et trouvez-y, si vous pouvez, des « temps forts » communs à
toutes les parties !
376 RENAISSANCE
L'organisme rythmique profond se dégageait de l'exé-
cution même et celle-ci, régie par une convention des
plus simples, était peut-être plus solide, — étant inti-
mement réglée, — que nos exécutions modernes. Expert
a créé le mot touchement pour désigner la battue du
XVI* siècle. Il lui assigne pour unité la semibrève. Par-
tout, dans les mesures courtes ou longues, imparfaites
ou parfaites, la semibrève est le repère.
Imparfaite (A), la semibrève se bat à deux temps
égaux -, parfaite (B), elle se bat à deux temps inégaux :
Fig. 459.
A
1 2.
t
Une mesure à 2 semibrèves appelle deux touchements
[4 temps] ; une mesure à 3 semibrèves en aura trois
[6 temps]. La semibrève est l'unité visible. Il paraît pro-
bable que, le plus souvent, les exécutants étaient livrés à
eux-mêmes, à eux seuls ; et, n'ayant pour les guider aucun
chef, comptaient avec soin leurs touchements et les poses
intercalaires. Les divisions et subdivisions de la se-
mibrève sont alors peu nombreuses ; elles descendent
rarement au-dessous du 1/8 — qui est la croche, appelée
fusa — de l'unité battue : il est toujours facile de
répartir en deux signaux de la main ou du pied, égaux
ou inégaux, la monnaie de cette unité. Les chanteurs
du xvi^ siècle n'avaient point à se demander quelles
étaient les dimensions de la mesure ni même de la for-
mule rythmique. Par le touchement ils résolvaient pra-
tiquement celle-ci en ses compartiments principaux :
c'était le rôle du compositeur de mettre en évidence sous
ce fractionnement et malgré lui, l'organisme rythmique
profond de la pièce, — et du chef de chœur, quand chef
il y avait, de le révéler au choristes.
LA RYTHMIQUE 377
D'ailleurs le principe posé par les Anciens est encore,
au xvi^ siècle, et restera toujours vrai, à savoir que : à
moins d'intentions ou de règles spéciales, la relation
établie entre la durée et l'intensité des sons est directe.
Autrement dit : dans les séries de sons inégaux en
longueur, les plus intenses seront les plus longs. En
outre, lorsqu'une valeur, disons une note^ anticipe sur
un des deux mouvements de la battue et se prolonge
en « syncope » par-dessus la division rythmique que
marque ce mouvement, cette note prend une intensité
conforme à la perturbation volontaire qu'elle engendre.
Elle rompt le jalonnement régulier. Elle doit donc
insister sur cette brisure.
On aura d'une part :
Bransle gay.
Fig. 460. ^i>ij--J ^^ ^^^ ^= ^^
Maîtres musiciens, aS*' livraison, p. 73.
Ïambes et trochées se succèdent et s'affrontent, comme
dans la chanson du xv" siècle citée (402).
D'autre part, dans l'exemple (4^7) sont syncopées,
donc intenses, les notes :
Fig. 46. i J J J J j J J J j J _
> > > >
parce qu'elles sont articulées entre les mouvements de
la battue et qu'elles chevauchent sur ces mouvements.
Telles sont les moyens pratiques, simples, qui permet-
taient aux exécutants de corser leur texte et, s'agrippant
à leurs syncopes, de consolider, bien loin de menacer,
la stabilité de l'édifice choral.
Le signe du sforzato [!>] est à condamner si on lui
donne la valeur qu'il prend dans le style instrumental.
A moins d'intentions comiques ou de rudesses voulues,
le sforzato vocal est haïssable. 11 faut lui substituer le
378 RENAISSANCE
son filé <0, dont le double signe devrait remplacer
partout celui qui, par habitude, a été employé ci-dessus
(460) (461), afin que surgisse Toccasion de le proscrire.
Mieux vaut d'ailleurs n'affubler d'aucun signe les notes
représentatives des parties vocales. Il y a à l'exécution
des lignes mélodiques confiées à la voix humaine un style
spécial, qui exclut toute indication de cette nature, et
qui s'acquiert — ou doit s'acquérir — par le moyen des
exercices vocaux élémentaires. Ceux-ci, malheureuse-
ment, n'ont point cours en France'.
La battue, au xvi'^ siècle, dans l'opinion d'Expert,
n'exprime pas la composition de la mesure. Elle précise
simplement une valeur-unité, la semibrève, composante
des mesures. Elle est un moyen pratique d'exécuter les
plus ardues superpositions de rythmes disparates.
Ainsi, dans l'exemple (458), le Dessus bat tantôt selon
leschème A(459), tantôt selon le schèmeB, en ayant soin
que tous les temps initiaux tombent isochrones ; le
Mezzo Soprano [Choral] bat toujours suivant A ; et comme
lui aussi gardera isochrones ses temps initiaux, il n'é-
prouvera nulle gêne à entendre quatre autres parties
opposer leur Trois à son Deux.
De même dânsVAlouette de Clément Janequin, [M. il/.,
7"^ livraison, p. ii5], c'est par des battues isochrones mais
diverses [A et B] que les chanteurs s'en tirent. Grâce au
touchement ils résolvent la difficulté :
A =
Superius:
Ténor :
^""jgrrm^s
-quin, coquin,co-qnin,co-quin,co — quin! Pin -cho-reK-re Ii'-thim,c]iin,clii)tcli(icfloc
-quin, CD — quin, co quin ma-rault, lour— din. kur-dauft pe —
B = (.0) «>■) (oO (0') (0-) (0')
Fig. 46'2.
' V. Léchant à /'eco/e, Gkande Rdvue, a5 décembre igioet lo janvier 191 1.
LA RYTHMIQUE 379
De même dans la Guerre du même auteur, où le 3,
comme précédemment, marque la division ternaire de la
semibrève. L'antagonisme des durées produit ici un
effet admirable de force, [M. M. f livraison, p. 89] :
Superius :
Contratenor :
^y ■ j, s=^^^=^ o ■ Ëi
A- La fleurde lis, fleur de haut prix
W^^^^^^^
Suy-vezFrani^js.Le RoyFrancoysIA- larme!
Fig. 46'i.
Le Ténor a le rythme binaire du Superius [deuxtouche-
ments par mesure] et la Basse chante des Trochées et
des ïambes comme le Contratenor. D'où résulte un
emboîtement redoutable, que le touchement par semi-
brève, parfaite ou imparfaite, peut seul affronter et
résoudre.
Il y aurait une distinction à établir, par des recherches
précises, entre les tendances rythmiques des musiciens
de langue française, au xvi' siècle et les autres. Seule en
Europe notre langue élimina presque entièrement, vers
l'époque de la Renaissance, les dernières traces de l'ac-
cent tonique verbal, dynamique. Il semble bien que là
réside la cause directe des libertés rythmiques prises par
les maîtres franco-belges. Ils n'étaient plus sollicités ni
entravés par les intensités syllabiques, lorsqu'ils dis-
posaient la polyphonie de leurs chœurs. De là l'indépen-
dance de leurs allures rythmiques, applicable a fortiori
à la musique instrumentale, dont le développement à
cette époque, fut rapide. C'est de l'école franco-belge
que part le mouvement de rénovation rythmique. Ni les
Italiens, ni les Espagnols, ni les Allemands, inféodés
tous à l'accent dynamique persistant, n'auraient pu
secouer aussi aisément le joug des habitudes conser-
vées au langage usuel. L'école franco-belge prit la tête
38o RENAISSANCE
du mouvement et peu à peu tous les musiciens d'Europe
apprirent à dissocier les rythmes musicaux des rythmes
du langage. C'est à la fois un avantage et un danger.
Dans les pages consacrées ci-après à la rythmique de
la Renaissance il est question, exclusivement, des faits
relatifs à l'école franco-belge. Userait à souhaiter que la
rythmique des autres arts européens, au xvi* siècle, fût
élucidée.
\
L'HARMONTE ET LES FORMES
Avant d'étudier les principaux types de construction
musicale en usage au xvi" siècle, on rappellera les obli-
gations ou les habitudes imposées aux « voix » quant
aux dimensions, à la structure et à l'agencement des ma-
tériaux qu'elles fournissent.
Il s'agira seulement des voix humaines ; leur associa-
tion constitue l'organisme musical le plus parfait et le
plus délicat que l'art ait créé. Les parties instrumentales,
qui peuvent être assimilées aux voix, à certains égards,
ne sont point assujetties à une aussi rigoureuse disci-
pline. Et celle-ci n'est point pur pédantisme : elle a sa
raison d'être dans la tradition lointaine et aussi dans la
recherche d'un équilibre sonore, difficile à réaliser.
Conduite mélodique des parties. — Elle est soumise à
des limitations étroites. Une voix ne doit pas procéder
par saut de triton ni de fausse quinte [quarte augmentée,
quinte diminuée], ni de septième majeure ou mineure,
La sixte majeure est à peine tolérée. La sixte mineure
est permise. Voici un tableau des intervalles mélodiques
usuels.
Fig. 464.
38-2 RENAISSANCE
Dans le Mineur moderne avec sensible, — certains
sauts de triton et même de quarte diminuée sont tolérés.
Fig. 465.
Simultanéité des parties . Contrepoint vocal. — Les con-
sonances parfaites sont la quinte et Toctave. La quarte
se voit peu à peu reléguée; en tant qu'intervalle harmo-
nique elle devient suspecte. On considère que, à Tinté-
rieur de Toctave, elle n'est que le renversement de la
quinte. On la déclare vacillante, cette « quinte retour-
née », et on s'interdit de l'employer au grave, dans un
accord :
Quarte dissonante ( P p ^y 8
au grave : i i^ o — ^ "
Fig. 466.
à moins qu'elle ne s'y trouve « préparée » et résolue »
(469,4) . La voilà mise au rang des dissonances et traitée
comme telle* ! On lui octroie la consolation de figurer, à
titre de consonance, dans la région aiguë des accords :
Quarte consonante ^
à l'aigu : )
Fig. 467-
La dignité de la quinte et de l'octave ne reçoit aucune
atteinte ; au contraire. Les règles édictées antérieurement
[p. 282 et suiv.] sont jalousement maintenues : les rai-
sons qui les justifient — heurts ou vides — ne pou-
^ Si, dans les cadences de l'art classique, la quarte et sixte sur la domi-
nante annonce presque toujours l'Accord Parfait ou l'Accord de Septième qui
déterminent la « chute » finale, c'est que la quarte a dissonante » appelle la
tierce, — ici la sensible. Cette quarte se résout donc normalement sur le
septième degré [sensible], lequel ensuite, par la cadence, tombe sur le hui-
tième. Les Classiques estiment, comme les maîtres de la Renaissance, que la
quarte au grave est dissonante.
L'HARMONIE ET LES FORMES 383
valent que se renforcer par le développement de la
polyphonie :
interdit
""N^^
Fig. 468.
Les consonances imparfaites [tierces, sixtes] pourront
se succéder en séries point trop longues : dans le con-
trepoint rigoureux, trois tierces et trois sixtes consécu-
tives sont considérées comme un maximum. Dans les
pièces légères, une plus grande latitude leur est octroyée.
C'est dire que le parallélisme des voix, absolument
prohibé lorsque les parties vocales sont à distance de
quinte ou d'octave, est sujet à caution toujours et que le
meilleur moyen d'en éviter les tares est d'appeler à la
rescousse le « mouvement contraire », panacée dont les
Scriptores ont déjà offert la recette. Le « mouvement
direct », c'est-à-dire l'ascension ou la descente simultanée
des parties est toujours dangereux.
Quant aux dissonances [septièmes^ secondes^ neuvièmes,
quarte située au grave de l'accord, etc.], elles ne peuvent
être employées que si elles sont préparées et résolues. Il
faut entendre par là que le son formant dissonance doit
antérieurement figurer à l'état de consonance, et posté-
rieurement descendre d'un degré :
i i i
Fig. 469. g i :|
L'énoncé de ces diverses prescriptions figure encore
tel quel dans le traité de Ghérubini ; voire dans les plus
récents. Elles ont leur justification dans la pratique du
Chœur non accompagné, car elles sont des préservatifs
384 RENAISSANCE
contre les perturbations qui menacent à tout instant une
exécution vocale collective. On a le droit d'user des
dissonances les plus âpres sans se croire obligé, dans
le style instrumental ou dans la musique vocale des
solistes, de les édulcorer par une préparation. Mais si Ton
écrit pour la famille des voix, et si, par imitation du
passé, on isole le Chœur en le privant de tout support,
les plus minitieuses précautions deviennent nécessaires.
Dans ce vivant ensemble chaque chanteur est un ins-
trument a impressionnable », qui doit créer sa note et,
sans repère fixe, émettre les sons, à une hauteur exacte.
S'il est troublé par ce qu'il entend de toutes parts, si son
voisin bronche, il lui devient difficile, impossible d'as-
surer à sa propre émission la pureté désirable. Attaquer
brusquement, sans les avoir préparées, une seconde, une
septième, etc., c'est être exposé à ce que la dureté
résultante inquiète l'oreille, et sollicite la voix à « baisser »
au plus vite. Elle fléchit ; la dissonance, qui doit n'être
qu'une rudesse limitée et pour ainsi dire normale, s'en-
tache de « fausseté », et le Chœur est par terre.
Les (c règles » du Chœur, codifiées au xvi^ siècle, pra-
tiquées par les musiciens de ce temps avec une souve-
raine maîtrise, en partie traditionnelles d'ailleurs, révi-
sées, agrandies par chaque génération, semblent avoir
atteint dès la Renaissance toute leur efficace : si toutes
ne présentent point les caractères de l'absolu \ plusieurs
sont les garants de la justesse, vertu essentielle que
rien ne saurait remplacer. Aujourd'hui nous avons du
Chœur une autre conception ; nous pouvons exiger de
lui qu'il s'adapte à la langue contemporaine. Mais il faut
en convenir : c'est à nos risques et périls. En contrai-
^ Il n'y a guère que la proscription des octaves consécutives qui soit une
règle inattaquable ; elle consacre le principe qui a cours en musique : l'hor-
reur du vide.
L'HARMONIE ET LES FORMES 385
gnant les choristes à entrechoquer ou à superposer en
un chœur a cappella les dissonances dont nous nous
délectons, nous savons quels dangers nous guettent : il
y a des limites que le chœur sans accompagnement ne
peut franchir sans péril ; et il semble que déjà le
xvf siècle les ait connues. On peut affirmer hardiment
que son art choral a tiré sa puissance de la simplicité
harmonique au sein de laquelle il est né. Les raffinements
des accords altérés conviennent mal au jeu délicat des
voix humaines. La plénitude du Chœur exclut les empâte-
ments et s'accommode peu du chromatisme. Ses supports
naturels, nécessaires, restent les Consonances Parfaites.
Et ici les Symphonies des Anciens poursuivent leurs
glorieuses destinées : il faut qu'elles abondent dans le
Chœur. 11 faut que chaque exécutant, qui est par
l'oreille l'enregistreur des sons émis autour de lui, et par
le larynx le producteur de sons différents de ceux-là,
n'aie pas à subir un conflit entre l'offre et la demande.
Les Maîtres du xvi*" siècle ont eu de ces convenances une
entente profonde. Ils ne furent pas des pédants, fiers
d'accumuler les règles afin que le profane y trébuchât. Ils
façonnèrent un instrument immense et fragile, merveil-
leusement et dangereusement sensible, et lui imposèrent
une charte telle que lorsque Debussy écrit des chansons
chorales, sur les poésies deCharles d'Orléans, il ne manque
pas de la révérer, dans ses principes fondamentaux.
Arrangement des parties. — Ici encore les Musiciens
de la Renaissance ont tout su. Ecoutez Michel de Menehou
dans son Instruction Familière. Ses préceptes, dont
Expert a souligné la naïve tournure et la haute portée,
sont dictés par la pure expérience :
« Il ne faut [tropj eslongner ses parties..., car la
Musique en seroit trouvée fort nue, et estrange : mais
386 RENAISSANCE
faut asseoir ses accords plus près, pour la rendre douce,
et plus remplie. » Cela revient à dire : écrivez a serré »,
en prenant pour dispositif moyen le schème de Réso-
nance (439) ; et faites en sorte que vos parties, si indé-
pendantes qu'elles doivent être, se rapprochent fré-
quemment de cette formule sonore.
« Il n'est besoing que les cinq parties chantent conti-
nuellement ensemble, ni pareillement quatre : mais on
les peut aucunes fois entrelasser à trois ou à quatre par-
ties, par le moyen d'aucunes pauses, qui est une chose
souvent de meilleure grâce, que si lesdittes cinq parties
chantoient tousiours ensemble. » C'est bien le meilleur
moyen d'éviter la lourdeur et de donner plus de vie per-
sonnelle à chaque voix. Et ce sont là « règles » de science
et de bon sens, d'une si haute portée qu'elles sont appli-
cables à toute musique polyphone : Bach, Wagner, ces
grands manieurs de voix, les ont observées toujours.
Elles s imposent.
Celle-ci, tout esthétique, renferme un des secrets de
l'art, un de ceux que, parmi les maîtres, les plus grands
seuls possèdent : « Faire chanter ses parties le plus
plaisamment que l'on pourra. »
Qu'est-ce à dire, sinon que chacune d'elles doive être
regardée comme une mélodie autonome, assujettie seule-
ment vis-à-vis des autres à des rapports de bon voisi-
nage, sa liberté n'ayant d'autre limitation que la liberté
de ses associées ? La polyphonie doit réaliser une société
parfaite où chacun reste libre et où tous se respectent :
l'égalité règne entre ses membres. Aucune voix ne
consent à être sacrifiée ou amoindrie. Aucune n'accepte
de faire du « remplissage ». Toutes exercent la même
activité et nulle n'en cède sa part. Entre elles il n'y a
point de préséances : elles marchent du même pas.
Aussi n'a-t-il pas été question des « accords » de la poly-
L'HARMONIE ET LES FORMES 387
phonie. Les musiciens du xvi*' siècle en usent sans le
savoir. La résonance les leur dicte ; ils les réalisent ;
mais leur objectif n'est point l'harmonisation. Celle-ci
se fait par le jeu même de ces mélodies superposées qui
vont droit devant elles et poursuivent leur route sans
s'attarder à des relais harmoniques. Chaque voix, chaque
partie forme avec chacune des autres voix des intervalles :
il n'y a que cela qui compte. Les lois et les conventions
qui règlent la succession des intervalles suffisent à pré-
server l'ensemble des disgrâces que l'oreille ne man-
querait pas d'enregistrer, s'ils cahotaient.
Là où l'on croit découvrir, en cet art du xvi" siècle,
des accords de trois, de quatre, même de cinq sons, des
Accords Parfaits, des Accords de Septième, des Accords
de Neuvième, il n'y a pour les maîtres de ce temps que des
superpositions d'intervalles, consonants ou dissonants.
Tous les intervalles dissonants doivent être préparés et
résolus : pour Josquin, Lassus, Palestina il n'est point de
différence entre les accords dissonants, plus ou moins
« naturels » et les accords dissonants artificiels. Ils pra-
tiquent les retards, qui ne sont que des dissonances nor-
malement introduites, à la faveur de la « préparation »,
dans des agrégations consonantes. Leur langue peut se
compliquer de ce que le mécanisme des intervalles tolère :
c'est tout. Et ils jouent de ces moyens, apparemment
restreints, avec une merveilleuse habileté. Il faut avouer
aussi qu'il y a dans ce langage une harmonisation latente,
née de l'amalgame des parties ; adventice en ce sens
qu'elle est une résultante de leur activité, mais coordon-
née par la Tonalité, qui est en passe de se constituer en
un régime harmonique défini.
Si, dans l'intérêt de l'analyse, l'on envisage les voix,
superposées par les maîtres du xvi^ siècle, comme pro-
ductrices d'accords successifs et, pour employer une
388
RENAISSANCE
expression qui a pris cours, si on leur inflige la lecture
« verticale » en dépit de leur allure « horizontale ». on
ne tarde pas à reconnaître que les accords ainsi déter-
minés sont, à cette époque, en nombre très restreint.
L'exemple ci-dessous, schématisé dans le style du
x\f siècle, les contient à peu près tous ; il doit être con-
sidéré comme la transcription, sur deux portées, d'un
5566*55 (e)*«£!65s
•1 2 3 * 5 6 7 » 9 10 n U IJ W !5
|5 » t X i * â( ]
17 .8 19 U n » n » 25 » Z7 u a
Fig. 470.
quatuor vocal : Soprano. Contralto, Ténor et Basse. En
appliquant le système du chiffrage, (54) à (60). aux divers
accords, formés par la coïncidence des parties sur chaque
temps principal , on voit que deux chiffres suffisent à
exprimer toutes les combinaisons de cet exemple-ci. Et,
en effet, il évoque un seul accord : l'Accord Parfait, majeur
ou mineur, et son premier renversement. Les dissonances
préparées et résolues y introduisent des Retards [*] aux
places 5. 9. i5. 20. 22. 24. Une fois [17] la quinte de
Taccord parfait [ut-mi-sol z] est altérée \ artifice rare à
l'époque de la Renaissance, mais qu'il faut signaler,
puisqu il y est connu. Il n'y a donc ici que des Accords
de III sons. Aux places 19, 2j et 28 les notes de pas-
sage semblent fournir des accords de quatre sons ; or. il
suffit de se reporter à ce qui a été dit des soudures,
chargées de relier entre elles les notes réelles, pour
reconnaître que ces agrégations ne sont point des accords
de Septième. Aussi, à la place 28, le fa, « passage » entre
' Cette altération n(Tectt> ici l'accord renversé : wi-sol-ut (-i8\
L'HARMONIE ET LES FORMES 389
le mi et le sol peut-il monter, bien que faisant partie de
l'agrégation sol-ré-fa-si [= sol-si-ré-fa, Accord de VII*
Dominante! ; celle-ci n'est qu'un agrégat non systématisé;
elle n'est point soumise aux résolutions harmoniques,
plus tard codifiées.
Autres remarques : l'accord 20 ne sous-entend point
le ré ; ie fa y est le retard de la sixte dans l'Accord de
Sixte (48) : il ne s'agit point ici d'un accord de quatre
sons incomplet ; — l'accord 8 est un passage et pourrait
ne pas être chiffré ; — l'accord 24 résout le retard de la
sixte dans l'Accord de Sixte fa-la-ré, mais celui-ci, qui
devrait se trouver à la place 23, est masqué par le « pas-
sage » déjà signalé ; — de 12 à i3 il se produit une cadence
rompue ; — le premier et le dernier accord sont incom-
plets : la tierce fait défaut ; seules les Symphonies ou
Consonances Parfaites 'octave, quinte et quarte] y inter-
viennent, selon l'habitude encore prisée au xvi* siècle,
pour les raisons indiquées, p. 36o.
Ainsi l'on peut saisir l'application, jusque dans l'Art
Moderne naissant, des croyances les plus lointaines, rela-
tives à l'essentiel jalonnement des échelles et à l'auto-
nomie de la ligne mélodique.
De ce que les voix vivent côte à côte sur le pied de
l'égalité, il ne faudrait pas conclure qu elles dussent
faire, au début d'un chœur, leur apparition toutes
ensembles. Elles préfèrent la fie au rang. Leur dignité
s accommode fort bien d « entrées » successives, et il n y
a guère de pièces chorales importantes où l'échelon-
nement des voix, au début, ne soit pratiqué. Elles se
présentent l'une après l'autre, souvent en imitations,
pour affirmer qu'elles ont mêmes droits, puisqu'elles
disent les mêmes choses, et pour que l'oreille de laudi-
teur saisisse mieux la mise en train de chaque partie
[Mouton, Messe Aima Redemptoris, commencement du
390 RENAISSANCE
xvi' siècle; Maîtres Musiciens, çf livraison, p. 9]^:
Cantus
Altus
i
^
Et in ierra
m
pax
,[,^ki__^ ^^ i>r:^'^^
Û in t*c-ra pax
Fig. 471.
Le ténor et la basse entrent à la sixième et à la hui-
tième mesures, comme il suit :
Ténoi
Lau-da-nius
Fig.
Le soin avec lequel les entrées successives sont réglées
s'explique par Timportancc spéciale que prend le fron-
tispice d'un chœur. Et ici apparaît la métamorphose
qui s'est accomplie dans Tart. Les mélopées de FAntiquité
et du Moyen Age, étant mélodiques par essence, excluant
toute harmonisation, ne se hâtent point de livrer le
secret de leur échelle modale : elles aiment à tenir en
suspens Tesprit de l'auditeur ; et souvent elles ne donnent
le mot de Ténigme qu'à la dernière note de la strophe
ou de l'antienne.
Dorénavant une nécessité inverse s'affirme. La poly-
phonie ne s'accommode plus de cette temporisation ni
de ces incertitudes ; elle pose dès l'abord les assises de
sa construction ; elle n'ose point se donner le malin
plaisir — que prenait l'homophonie — de se construire
comme à rebours. Elle ne peut échapper aux nécessités
de l'équilibre, puisque ses matériaux se superposent, et
l'équilibre, en elle, repose sur une base harmonique posi-
tive. De là nécessité d'exprimer en clair les agrégations
L'HARMONIE ET LES FORMES 391
sonores convenant aux sons principaux de Téchelle
employée, autrement dit leurs accords propres, bien que
ces accords, implicites, ne soient pas toujours explicite-
ment énoncés.
Cette harmonisation tonale se complique de réticences,
dans toutes les pièces où les anciens Modes [la, sol, fa, mi]
maintiennent encore quelque chose de leur pouvoir. Une
part du charme qui se dégage des chœurs du xvi'^ siècle
est due à l'imprécision harmonique des cadences, en des
cas nombreux. On peut s'attendre aussi à ce que le dog-
matisme tonal s'affirmera de plus en plus, au fur et à
mesure que la Tonalité, par les progrès du mode d'uT,
se fera plus envahissante.
Enfin, par une persistance de la tradition la plus
reculée, on trouve fréquemment, au début des pièces
chorales, où les parties entrent les unes après les autres
et sont le plus nettement perçues, l'énoncé mélodique
de la Quinte Modale. Par quoi l'art du xvi^ siècle affirme
ses liens avec les antiques homophonies et annonce en
même temps l'une des formules chères à la fugue :
Fig. 473. =^
L'absence de clef permet de donner au notes tel nom
qu'on voudra, c'est-à-dire d'appliquer à ce schème l'un
ou l'autre des six Modes de la, sol, fa. mi; — ré, ut.
En d'autres termes, il arrive que les parties aiment à
(c entrer » en énonçant les degrés I et V ou V et I. Quand
le mode d'uT régnera tout seul, il affirmera son autocratie
par la répercussion, plus que jamais goûtée, de la Quinte
Modale. Et ce fait seul est la preuve que l'Art Antique et
l'Art Moderne sont deux expressions, différentes, du
même langage.
Tout le long du xvi^ siècle ces appels du P' au
V^ degré, ou vice versa, sont fréquents. Exemple emprunté
Sga RENAISSANCE
à Costeley : « Mignonne, allons voir... » Successivement
les voix chantent [sans qu'il soit ici tenu compte des
valeurs] :
nH^contre
EcXeHemodaîe 1
Fi g.
Exemple, déjà conforme aux exigences de la Fugue
[chap. vi] si l'on ne tient compte que des ^^i^o; premières
notes, emprunté à Claude le Jeune :
Basse contre
Enfin il arrive que le thème initial, ne procédant ni
par quinte ni par quarte, s'installe alternativement sur
la Fondamentale et sur le X' degré ; [ne point dire
encore : sur la tonique et sur la dominante, parce que la
Modalité peut l'emporter parfois — et c'est le cas dans
l'exemple ci-dessous — sur la Tonalité]. Exemple tiré d'une
édition de i5i6 [Maîtres Musiciens, g" livraison, p. 62] ;
entrées de Kyrie dans la Messe Mente tota de Fevim :
Cantus : "^^
Altus :
K^ — ri
Fig. 476-
A ces deux voix de femmes les voix masculines, cinq
mesures plus loin, répondront :
Kv. n — e
.X3. -^o- -0- -°—
K>(— ri-
Fig.
On entrevoit là Su/et, Réponse, Contre-Sujet : l'attirail
d'une « exposition de fugue », cent ans avant que Bach
eût donné de cette rhétorique musicale, que son génie
L'HARMO>IE ET LES FORMES i^i
a consacrée, les formules définitives. Dès le xvi" siècle, les
alternances se font, à Tinsu des auteurs, au nom des
principes de la Tonalité qui, subreptice, s'insinue dans
les vieilles échelles et tend à leur infliger la précision
qui lui est propre ; elles s'appliquent aux éternelles cordes
compréhensives de la Quinte Modale.
Le Plan des œuvres. — 11 faut s'attendre à retrouver
toutes les formes antérieurement pratiquées, à com-
mencer par les plus simples, qui sont comme instinc-
tives et pour lesquelles il n'est pas même besoin de
supposer une continuité traditionnelle. C'est ainsi que
la chanson [cf. p. i6oet i6i], représentée par le schème :
A + A + A + A + A-l-...
aligne ses couplets et la danse ses périodes.
Moins rudimentaire est déjà la forme :
A+B + A + B + A + B
OÙ refrains et couplets alternent. Exemple : Guillaume
Costeley : « Las je n'yrai plus\.. »
IssjenJTayplBSJtwraj (bs jou— er Hier au matin mj. le— vay
Fip. 478-
Le thème A s'applique' aux strophes impaires, qui ne
sont ici, à vrai dire, qu'un refrain ; le thème B, celui du
récit, où les paroles changent à chaque reprise, est
réservé aux strophes paires. L'un et l'autre se modifient
légèrement en cours de route, pas assez pour qu'on ne
puisse les reconnaître dès leur rentrée, suffisamment
pour que l'intérêt soit tenu en éveil ; de sorte qu'à la
* Maîtres musiciens, iS^ livraison, p. i,
- Malgré le C barré, et en raison de la rapidité du tempo, la mesure est
réduite ici à une seraibrère. en dérogation à la convention énoncé» plus
haut [p. 368]. ' /
394 RENAISSANCE
parfaite régularité des alternances est substituée une
série de couples enlacées quelque peu dissemblables,
dont le tournoiement perpétuel est délicieux [cf. Mi-
gnonne, allons voir...]
Du type mésodique (igS) :
A + B + A
dont la fortune n'est pas près de finir et dont les
variantes sont nombreuses \ on peut citer de Gosteley-.
« Je n'ay plaisir si non en ta présence » :
Fig. 479- A + A + B + A+A
Le maître s'efforce d'alléger sa construction : deux
strophes sur le thème A sont suivies d'une seule strophe
indépendante B ; le thème A revient alors, et par deux
fois, mais la période qu'il commande est allégée de près
de moitié, de sorte que l'ensemble prend la forme et les
dimensions ci-dessous :
A^
^= A ^^ l [
Je n'ay pla^ — sir. Fuy ant le mal
T3vplar — sir. ruj
xxrvnissDres JHvmesures
Fig. 480.
xxmmesures
Due plus que moy Que plus que moy
xrvmesares
Déjà l'on a vu (299) le verset alléluiatique raccourcir la
reprise de A. après la mésode, d'une redite de \ Alléluia.
La tendance à abréger les retours est, dans le plan
mésodique, apparemment une nécessité. Dans les danses
^ Types principaux :
A-fA+B + A+A: A-|-B-f-B + A: A-}-A-fB + B+A-f-A
■^ Ibidem, p. 58.
L'HARMONIE ET LES FORMES îgS
de la Suite moderne, en général du type A + B 4- A, les
« reprises », obligatoires dans le premier A, seront facul-
tatives ou supprimées dans le second. Mêmes habitudes
dans la Sonate. Il en résulte que la symétrie de la forme
mésodique ne s'applique point à la durée de l'exécution;
mais seulement à Taspect graphique de l'ouvrage.
Il ne faudrait pas croire que les Maîtres du xvi* siècle
s'astreignissent toujours à régler des symétries et des
alternances. Il leur arrivait aussi de se laisser guider
uniquement par leur texte et, — lorsque celui-ci les em-
portait dans sa course sans leur permettre ni halte, ni
recul, — de ne point répéter, de ne pas même rappeler
les motifs déjà entendus. Exemple : la Prise de Calais^
de Costeley [Maîtres Musiciens, 19* liv., p. 12] :
A : « Hardis Francoys, faut chasser les Anglais ». C'est
un appel à toutes gens de la France, Normantz, Picardz,
Bretons, Gascons et autres ; il est solennel et pesant;
B : « Tabours, clairons, bruyez... tonnez canons... »
Cris de guerre ; entrecroisement des voix ;
C : « Marchon Soldatz ! ^) Il ne s'agit pas d'un défdé
de parade, mais d'une escalade de remparts : trochées
et iambes s'entrechoquent ;
D : « A mort, canaille... » Les premières basses hurlent
à pleins poumons ;
E : « Victoire ! victoire ! » Anapestes joyeux ;
F : « Las je me rendz et plus ne suis Angloise... »
Complainte de la Ville prise, chantée en trio ;
G : c( Bien venu soys, car à toy j'appartien... » Hom-
mage de Calais au Roy de France, en rythme parfait
ou ternaire, comme il convient à si noble discours.
Le musicien n'a point lutté contre son texte : il l'a
suivi. Il se montre résolument libre; il est exempt de
préjugés. Les répétitions et les symétries qu'il recherche
dans les pièces où le style orchestique prédomine, font
396
RENAISSA^'CE
place ici à l'énoncé thématique sans retours de la forme
lyrique euripidéenne. Constructions redoutables, parce
qu'il faut que l'auteur crée, au sein de cette matière
mouvante, amorphe, l'unité quand même. Certains
poèmes symphoniques de Liszt où les épisodes se suc-
cèdent, enchaînés « comme dans la vie », sans recom-
mencements, montrent en même temps que la licence
d'un tel plan, le danger qu'il présente. Malgré ses ardeurs
géniales, Liszt n'a pas su toujours discipliner et coor-
donner le défilé de ses puissantes légions.
La triade de Stésichore n'est pas rare au xvi* siècle,
et c'est souvent la liturgie qui l'impose. Que deux strophes
d'une hymne soient chantées suivies d'un a Amen » tant
soit peu développé, voilà le musicien amené à construire
comme fit Vittoria mainte fois :
Dessus
A
f
^ ...A-— men.A ' '
Fi.s. 481.
Mais les Motets à phases successives, sans retours, et
qui s'adaptent rigoureusement à un texte toujours renou-
velé, sont les plus nombreux. Ils tirent leur unité du
style seul : VAve Maria de Josquin des Prés est une des
plus belles pièces de cette forme lyrique.
La musique religieuse catholique du xvi^ siècle n'em-
prunte pas seulement au Graduel ou au Vespéral les
textes latins des offices. Elle s'empare souvent delà can-
tilène elle-même. Quelquefois elle lui conserve sa con-
texture mélodique, se contentant de lui infliger des
rythmes variés ; ailleurs elle la paraphrase, tout en la lais-
sant transparaître. Dans l'un et l'autre cas elle la glisse
au milieu du chœur plutôt qu'elle ne l'installe à l'une des
L'HARMONIE ET LES FORMES 397
parties extrêmes. La taille [ténor], ou le mezzo soprano,
lorsqu'il y a cinq voix, — et dans ce cas il s'appelle assez
volontiers Cinquiesme, — volontiers disent le cantus firmus
ou chant choral \ et les autres voix, tout autour, enguir-
landent leurs lignes suivant les exigences du contrepoint
vocal. Dans ce cas le plan de la pièce est soit déterminé
par le déroulement mélodique du texte choisi, si ce texte
est intégralement respecté, soit plus ou moins livré à la
fantaisie du musicien.
En quelques œuvres, la première apparition du texte
grégorien se fait en un simple duo : une seule voix dessine
des arabesques autour du thème, issu du plain chant. A la
strophe suivante une seconde voix se greffe sur les deux
précédentes. Si le chant se poursuit, un quatuor, puis
un quintette peuvent naître, tandis que le cantus flrnius
imperturbablement poursuit sa marche ou se répète.
L'une des plus majestueuses compositions de cette
sorte est le Psaume XXXV\ dans le Dodecacorde de Claude
le Jeune [Maîtres Musiciens^ ii4ivraison,p. 27]. Il se divise
en douze sections vocales construites autour du Choral :
Fig. 48.. if (| 0 \ î ^^^
De- bacon— Ire mes de • — - ba-teurs _
Le détail des strophes permettra de soupçonner la
variété qui résulte des combinaisons ci-dessous :
1. à V voix. — Choral A àlavoixdumilieu [iciténor] ;
2. à V voix. — Choral A au baryton [second ténor] ;
3. à V voix. — Choral A au ténor ;
4. à V voix. — Choral A au baryton [second ténor] ;
5. à III voix. — Choral A à la h^^-contre [ici contralto] ;
6. à III voix. — Choral A à la haute-contre;
7. à IV voix. — Choral A au baryton [second ténor] ;
8. à IV voix. — Choral A au ténor ;
9. à V voix. — Choral A au « dessus » [ici soprano
ou mezzo-soprano]
II. 5
3q8 RENAISSANCE
10. à V voix. — Choral A au Dessus ;
11. à VI voix. — Choral A au second Dessus [ici mezzo-
soprano] ;
12. à VII voix. — Choral A au baryton [second ténor].
Chacune de ces strophes, très développée, est faite des
huit « distinctions » mélodiques que comporte le Choral
A et qui sont dissemblables entre elles. Si on les appelle
a, è, c, û?, ^, /", ^, h, chaque strophe sera :
Fig. 483. a + b-\-c-\-d-\-e + f-\-g-{-h
—. A ^
de sorte que l'ensemble du Psaume appartient, par la
réitération permanente de A, au type de construction par
répétition :
A + A4-A + A+ A + ..,-
Mais l'arrangement des diverses périodes, à l'intérieur
de A exclut symétries et retours.
Remarquer que si le Choral A se répète, il y a autour
de lui une rénovation perpétuelle des parties vocales qui
enguirlandent le thème. Observations faites déjà à propos
des Ténors du Moyen Age, prototypes de ces variations.
En dépit de la monotonie modale et tonale, l'ensemble
est d'une grandiose plénitude ; aussi bien convient-il de
ne pas oublier qu'il s'agit ici d'une pièce collective, d'une
méditation religieuse, qui s'accommode de cette unifor-
mité dans la couleur. D'autre part la stabilité harmo-
nique, si nécessaire en un chœur non accompagné, évoque
impérieusement une tonique centrale, pivot de toute la
construction.
On assiste ici, en effet, à l'épanouissement magnifique
de l'harmonie latente. Les accords parfaits « naturels »,
les seuls que la nature fournisse directement, et qui ont
droit — puisque les phénomènes de la Résonance les
engendre — à devenir au moins des personnes morales,
constituent dans la polyphonie du xvi^ siècle, une trame
L'HARMONIE ET LES FORMES 399
sonore, robuste. Les enveloppements du cantus /irmus se
font dans une langue désormais fixée. Les vieux modes
s'adaptent aux exigences d'un régime non encore défini,
mais déjà exigeant, quoique subreptice. Si Ton peut con-
cevoir une autre discipline musicale que celle-là, il faut
reconnaître que. une fois les Accords Parfaits établis en
fondements de Tharmonie, la Tonalité est normalement
engendrée : elle crée un milieu sonore homogène.
Il semblerait qu'un cantus firmus fût pour le libre musi-
cien un gêneur. L'éloquence des maîtres du x\f siècle
paraît au contraire avoir été stimulée par ces entraves.
Les musiciens de la Réforme ont souvent imposé le
texte d'un choral à 1 une des voix médianes et ils l'écha-
faudent sans jamais l'étouffer. Tout incomplet qu'il fût,
l'exemple (458) a fourni une idée de leur manière : les
psaumes protestants furent les modèles que Claude le
Jeune suivit dans son Dodecacorde.
Les musiciens catholiques ont pris de préférence pour
textes du cantus firmus les plains chants liturgiques.
Tantôt ils leur gardent la forme traditionnelle, tantôt ils
leur font subir des modifications plus ou moins profondes.
Pour donner une idée des métamorphoses qu un texte
grégorien tolère, tout en conservant l'essentiel de sa
contexture mélodique, juxtaposons le thème de VAve
verum. sa transcription en notation moderne, et l'adapta-
tion que Josquin des Prés en a faite :
Texte liturgique
Transcription :
Paraphrase
de Josquin :
Fig. 484-
^=^
-^.'^"■■w' H, — r-
rïf:
■ h
3=
p*
A —
- V» verum corpusnatufn de Mari -a
' . . 1 II S V < • — krr T-
Vir
-gi-nc-
" A —
ve verum corpiisnatum dcffcn-a
1 ^ V ! :
gi-ne..
— 1—
(§^U^
'^a ***>tf -^'^6 A
«-*■
^23^ë=
,o^-UJ>^^-*^.P^e^
rfc
4oo RENAISSANCE
Les signes qui marquent les distinctions, les petits traits
qui coupent la ligne supérieure delà portée, permettent,
par le repérage qu'ils fournissent, d'apprécier les amplifi-
cations de la paraphrase.
De pareilles compositions, variations véritables, ont
pour plan :
A + A' + A" + A'" + A"" + ...
Le motif essentiel A est susceptible de changements
d'additions, d'abréviations de toute nature. [Les accents,
en nombre croissant, qui accompagnent la lettre repré-
sentative du thème, indiquent la diversité de ces réitéra-
tions thématiques.]
Un des plus beaux exemples que Fart de la Renais-
sance puisse montrer de ce genre, appelé aune si longue
fortune, est fourni par Claude le Jeune, dans son Prin-
tems^ en musique dite « mesurée^ » [Revecy venir du
Printans\. Après un refrain à V voix, la première
strophe est chantée à II ; — refrain à V ; — deuxième
strophe à III, sur le même thème que la première ; —
refrain à V ; — troisième strophe à IV, sur le même
thème ; — refrain à V ; — quatrième strophe à V ; —
refrain à V. Le plan [R = refrain] est :
Fig. 485. R-|-A + R-f-A'+R+A" + R-f A'" + R
le thème étant, dans toutes ces réitérations, confié au
Dessus.
La pièce xiii de la même œuvre montre un système
de variations encore plus riche. Sur le thème:
Fig. 486*.
Ma mMnonne, \t me plain
^ Mesurée à l'antique. Sur cette tentative, voy. p. 870. La pièce dont il
s'agit se trouve à la la® livraison des Maîtres Musiciens, p. 11 et suivantes.
2 Même observation que plus haut. Vov. note 2, p. SgS.
L'HARMONIE ET LES FORMES 401
Claude le Jeune construit huit strophes [Maîtres J/. ,
i3^ liv., p. i], la première à IV voix; la seconde à II ; la
troisième à III;... la huitième et dernière à VIII. L'im-
portance de chaque strophe est telle qu'on pourrait voir
là huit pièces distinctes, constituant une œuvre monu-
mentale, de la forme que Ton a baptisée « cyclique^ ».
Il ne s'agit pas en effet d'une phrase-type présentée
sous des arrangements divers, mais d'une série de déve-
loppements divergents, issus d'un thème unique. Si
l'emploi exclusif de sol tnineui^ avec des modulations
passagères aux tons voisins, n'infligeait à l'ensemble
quelque monotomie, une telle œuvre donnerait satisfac-
tion aux desiderata les plus modernes. Telle qu'elle est,
nous y pouvons goûter les plus hautes joies.
Un grand nombre de motets d'églises — pièces musi-
cales polyphones assez courtes — ont aussi un cantus
firmus. Mais le musicien peut n'emprunter au texte litur-
gique qu'une simple « intonation », autrement dit les pre-
mières notes de la cantilène ecclésiastique. Elles lui ser-
vent de thème ; il les développe sans s'imposer, à l'une des
parties, la contrainte d'un Chant Donné persistant. Ainsi
l'antienne suivante fournit à Palestrina la tête de son
motet :
Intonation : C ^ * ^-^
A^r i I ^^^^3g;
Ye ni spon- sa Chris
^(h 0 p^ ï \. ^^
Ve ni spon-sa Chris-
Fig. 487.
Le ténor et la basse feront leurs entrées à l'octave
inférieure, de la même manière, par le ministère du
thème tiré de l'intonation. On retrouve aussi dans le
développement, outre l'utilisation du thème initial, des
paraphrases très libres des autres parties de l'antienne ;
^ Voy. chapitre vu, p. Sga.
4o2 REXAISSAXCE
de sorte que Fauditeur familier avec rAntiphonaire
reconnaît partout les traces de la vieille cantilène. Cette
mélodie, devenue motet polyphone, conserve sa moda-
lité : elle est du mode de sol, a^ec fa naturel. Le i n'inter-
vient que dans quelques formules de cadence. On entend
le ton ^ut et on conclut en sol. C'est là un de ces com-
promis qui donnent à tant d'ouvrages, au xvf siècle, une
physionomie spéciale.
La forme du Motet-Répons, au xvi® siècle et au xvii',
empruntée dans ses grandes lignes aux responsoria
de rOffice [p. 249], peut être représentée aussi par
A
A -f- B + -^ . C'est le Verset qui sert de mésode [B] ;
après quoi il y a reprise de la seconde partie de A
seulement. L'habitude de Palestrina, de Vittoria, est
d'associer les Répons par groupes de trois. D'Indy voit
dans ces ensembles des « triptyques musicaux », dans
lesquels chaque volet concourt à l'expression d'un sujet
unique. Ces dramatiques peintures sont particulièrement
émouvantes, lorsque Vittoria les signe. Il faut entendre
le 0 i>os omnes, encadré par le Récessif pastor noster et le
Ecce quomodo moritur jiistus\àiOv\^\xY de la Vierge, pré-
cédée et suivie d'une méditation sur la mort du Pasteur
et du Juste] pour savoir quelle émotion peut jaillir d'un
fragile quatuor vocal. Les trois pièces ainsi associées
n'ont généralement d'autre lien que le style ; leurs motifs
sont distincts, de sorte que l'ensemble est :
(a + B+ A.) + (C + D-^) + (E+F + -I)
Fig. 4S8.
et l'équilibre est dû, si l'on ose dire, à la symétrie des
sentiments exprimés.
Le Madrigal peut être considéré comme le décalque
du Motet, en langue moderne et en style profane. Les
L'HARMONIE ET LES FORMES 4o3
formes pourtant paraissent tendre assez souvent à plus
de symétrie. Si la construction « successive » de la
monodie lyrique [A -f- B + C + I> + E +...] y est fré-
quente et correspond à la marche non régressive du texte,
on trouve aussi des Madrigaux avec retours, formant
encadrement à la partie centrale. Voici deux types :
A + B + A A+[B + C+D+E]+ A
I mésode |
Fig. 489.
Sur des paroles différentes le même motif réapparaît et
prend ainsi une importance signalée, au commencement
et à la fin de la pièce.
Le Madrigal dramatique, dialogué, échappe à une
réduction en formules simples. Les beaux Dialogues de
Schûtz, sortes de Cantates d'église, primitives, peu-
vent compter parmi ces compositions, qui sont déjà
d'essence dramatique, en effet.
Messes. — Elles sont le plus souvent composées sur un
thème tiré du Graduel ou de l'Antiphonaire. Les exemples
(471) (472) montrent appliquée au Gloria., comme elle l'est
d'ailleurs à toutes les autres parties de la Messe [Kyrie.,
Credo., Sanctus, Agnus]. l'intonation de l'Antienne :
Fig. 490.
qui est le thème conducteur de l'ensemble et, si Ion
veut, le leitmotiv chargé d'évoquer en chaque partie
l'image de la Vierge.
Les thèmes liturgiques ne sont pas les seuls à alimenter
l'ingéniosité des maîtres du contrepoint vocal. Les
chansons profanes, parfois les plus scabreuses, servent
d'assises thématiques au Kyrie, au Gloria, au Credo., au
Sanctus, kV Agnus, et, par une irrévérence naïve, masquée
4o4 RENAISSANCE
d'ailleurs par des précautions oratoires, on chantait la
« Messe de V Homme Armé », la « Messe Ajni Baudi-
chon », la « Messe Bayse-moy ma mie », aussi bien que
la (( Messe Veni Creator Spiritus » ou toute autre em-
pruntée à la liturgie*.
Dans tous les cas, un tel plan est remarquable par
son unité. Sur un seul thème une composition très déve-
loppée déroule ses périodes ; ses épisodes mêmes se rat-
tachent à ce motif central. De sorte que si nous appe-
lons A le thème et son cortège de déductions, nous
devrons représenter par la même lettre toute la série des
pièces successives : il faudra simplement, pour marquer
les modifications thématiques, ajouter à cette lettre un
indice variable.
L'une de ces œuvres « cycliques », la messe de Pales-
trina dite Aeterna Christi munera, va faire comprendre
ce régime. Le thème initial étant A, on aura A.,, A3, A4,
A-, Ag, autrement dit les thèmes dérivés, employés au
Kyrie^ au Gloria, au Credo^ au Sanctus^ à VAgniis :
Argl^cl:» ij_p^^= A^^^^^g^^i
A.
Kv— ne e-lei son Et m terrapaxho-tni — ni — bus
Pa — treoi om-ni-po— ten — ten.làc — to-remcoe — li et ter
^P^^^ A.^P^=^^
Sa ndus^ A-gnus De— i. ff^nusDe-
A^
A-gnus De — i, A gnus
Fig. 491.
Or il y a, dans le Kyrie trois parties [Kyrie. Christe.^
Kyrie^ ; trois dans le Sanctus [Sanctus, Benedictus, Ho-
^ Cf. Tiersot, la Chanson Populaire, p. 45i et suiv., et aussi un article du
même dans la Tribune de Saint-Gervais, iSgS, n°^ 6 et 8. Cet étrange usage
est là parfaitement exposé et, dans une large mesure, excusé. Cf. Michel
Brenet, /*a/e.s<r/«a [Alkan], p. i56 et suivantes.
L'HARMONIE ET LES FORMES 4o5
sannd\ ;trois [ici deux seulement] dans VAgnus. Afin d'évi-
ter la monotonie, Palestrina fait choix d'un second thème,
de moindre importance [thème de la Missa de Angelis, du
xiv^ siècle], et qui va lui fournir, non seulement le Christe
et le Benedictus :
mais, par dérivation, le second Kyrie et, au second i4^/iw5,
un contre-chant du premier thème. De sorte que, dans
la pièce finale, les thèmes A et B se superposent et
s'amalgament.
Il est impossible d'entrer ici dans le détail de chaque
morceau choral, en cette ample composition, d'indiquer
comment toute nouvelle transformation des thèmes se
répercute dans la structure de chaque pièce : les assises
de cet art sont si robustes et sa charpente est si forte que
Bach, dans ses amplifications prodigieuses, n'imaginera
rien de plus cohérent. Dès maintenant l'architecture
musicale de l'Art Moderne est fondée, et ses progrès ne
s'accuseront que dans la mise en œuvre.
Il reste à se demander comment la Tonalité, alors ado-
lescente, applique son décor aux membres de cette ordon-
nance : la Modalité n'est pas morte encore; elle a même, à
cette période dernière de sa longue vie, de magnifiques
réveils, — sans parler de l'obstruction, parfois sournoise,
qu'elle oppose au nouveau régime. Il faut donc s'attendre
à ce que celui-ci connaisse des flottements et se contente
souvent d' « à peu près ». Néanmoins, il est assez puissant
déjà pour imprimer le sceau de ses exigences à la majo-
rité des ouvrages. Deux pièces chorales, séparées l'une
de l'autre par plus d'un demi-siècle, vont être examinées,
afin que par la comparaison soient saisies sur le vif les
4o6 RENAISSANCE
luttes du Majeur contre les anciens Modes, et que puisse
être prévue l'issue de sa lutte contre eux.
Modalité et Tonalité dans leurs rapports avec la poly-
phonie et avec le plan. — La Messe de beata Virgine de
Brumel appartient aux premières années du xvf siècle
[Maîtres Musiciens^ 8* livraison, p. i et suiv. Voy. Taver-
tissement d'Expert sur les accidents dits de tradition].
Kyrie. — Mode de ré, en sol; armure : [?. Si m^ est |,
ce qui est certain plusieurs fois, il y a ici des modula-
tions au V degré modal, pseudo-dominante.
II. Christe. — Mode de ré, en sol; armure : [?. Très
vague modulation au V degré, p. 6, mes. 8 à ii ; elle est
contredite deux mesures plus loin.
III. Kyrie. — Mode de ré, en sol; armure : [?. Pas de
modulation.
Gloria. I. — Mode de ré, non transposé. Modulations
imprécises au IV^ degré modal, pseudo sous-dominante.
II. Spiritus\ — Mode de ré. Modulations nettes au
IV^ degré, sous-dominante.
III. Qui tollis. — Mode de ré. Au moins une modula-
tion en la, V degré modal, dominante.
IV. Qui sedes. — Mode de sol. Modulations au V^
degré .
Que le lecteur examine les cinq premières mesures de
la page 26, il y découvrira sans doute plusieurs modula-
tions successives. Même page, mes. u, modulation (?)
en ré. Page 27, les trois dernières mesures, avant \e cum
sancto, se recommandent à la sollicitude du maître de
chapelle qui fera exécuter cette Messe, au même titre que
les cinq premières de la page 26. — Dièses ou non ?
V. Cum sancto. — Ici encore on est tenté de diéser le
* Le texte du Gloria est ici différent du texte consacré.
L'HARMONIE ET LES FORMES 407
/«, dès la seconde mesure, de recommencer à la qua-
trième... Mais comme à la sixième le fa est nécessaire-
ment naturel, on se demande pourquoi dès l'abord il a
été dièse. C'est encore le Mode de sol. Faut-il le traiter
« tonalement » avec sensible partout, qui l'abolit, ou en
respectable personne modale, ignorante de la « sensibi-
lité » ? \j' Amen est un joli problème proposé à la sagacité
des maîtres de chœur. En tout cas, on doit louer la pru-
dence d'Expert.
Sans prolonger l'examen détaillé de ces modulations
vraies ou fausses, on dressera la liste des modalités ap-
parentes dans la série des autres pièces.
Credo. — Mode de ré. Le thème est celui de la véné-
rable cantilène en phrygisti intense, un des plus anciens
chants de la liturgie chrétienne.
Crucifixus. — Mode de sol.
Et unam Sanctam. — Mode de sol, avec cadence en
ré^ avant VAmen^ aussi en mode de sol.
Sanctus. — Mode d'uT, dans le ton de fa. Ici l'on
vogue en pleine Tonalité. Le pleni sunt excursionne à la
dominante [ton d'w^], avec quelques si [7 de repentir, que
la Modalité suggère à Brumel.
Benedictus. — Idem. Avant VHosanna une suspension
à la dominante, sans modulation par la sensible : le si
reste I7.
Hosanna. — Toujours la Tonalité, le moded'uT, en fa.
Agnus. — Tout entier tonal [mode d'uTJ, en fa.
Que peut-on tirer de ce désordre ? Pourquoi le Kyrie.,
le Gloria et le Credo se rattachent-ils au passé modal,
tandis que le Sanctus et V Agnus s'orientent vers l'avenir
tonal ? Si la vieille race des Modes, condamnée, n'avait
pas eu, dans le cours du xvi*" siècle, de plus habiles
défenseurs que Brumel, — lequel en joue à tort et à tra-
vers, elle n'eût pas attendu le milieu du xvii® siècle pour
4o8 RENAISSANCE
disparaître tout à fait. Mais une messe de ce maître
exprime bien les incertitudes de l'époque : les musiciens
se croient encore disciples de la Modalité ; à chaque ins-
tant ils trébuchent dans les sensibles de la Tonalité gran-
dissante. Et comme par bonheur pour eux, — par malheur
pour nous, — ils ne sont pas toujours tenus de les préciser
par le h^ ou le i:,ils s'en tirent ou ne s'en tirent pas... Cela
s'exécutera au goût des gens, à la fantaisie des personnes.
Ecoutez cependant Michel de Menehou : « Franchinus
Gaforus dit que si la lettre' est louable ou modeste,
qu'il la convient mettre du premier ou duhuitiesme ton^
Si elle est aspre et dure, du troisiesme ou du septiesme.
Et si elle est pitoyable ou lamentable, du quatriesme ou
du sixiesme, combien que peu de musiciens y prennent
garde... » On croirait entendre Platon et Aristote disser-
tant sur la valeur éthique des Harmonies. Leur doctrine
n'est pas beaucoup plus explicite que celle de Michel ;
elle est seulement plus impérative...
Quant à Brumel, sans qu'il soit possible de deviner ses
motifs, tantôt il ne module qu'à la dominante, tantôt il
ne module qu'à la sous-dominante, — si ce n'est point
faire injure aux V^ et VP degrés des échelles modales
mises en cause, de les décorer de vocables réservés aux
seuls degrés du mode d'uT ; — tantôt il ne module point
du tout. Des vétustés modes mineurs il passe brusque-
ment [Sanctus] au nouveau Majeur ; et ce n'est point par
symbolisme : le mot ni la chose n'avaient cours alors...
Mais il faut constater — résultat d'importance — que si
les pseudo-modulations de Brumel se font sans ordre et
souvent avec maladresse, elles aboutissent aux Tons
Voisins.
En ce qui concerne l'application des tons aux grandes
* Le texte, les paroles « à mettre en musique ».
- Entendez Mode !
L'HARMONIE ET LES FORMES 409
divisions de l'ouvrage, on observera que cette messe
commence en 50/, continue en ré, repasse par sol et finit
en fa. Comme il s'agit ici du mode de ré en so/, du mode
de RÉ en ré et du mode d'uT en /«, cette énumération
englobe confusément des phénomènes divers. — Or,
l'auteur semble de bonne foi, avoir raisonné comme il
suit : « Un seul [? figure à la clef du Kyrie ; celui-ci a
donc pour pendant l'^^/ias terminal, armé, lui aussi, d'un
seul I?. » Et il a conclu le Kyrie sur 50/, l'Agnus sur fa ;
rassuré par le fait qu'il leur attribuait même armure.
L'examen de la messe palestrinienne Aeterna Christi
munera montrera comment, dans la seconde moitié du
xvi^ siècle, un esprit clair se tirera des difficultés inhé-
rentes à une époque où la langue évolue rapidement.
Kyrie. — Mode d'uT, en fa. Mesure 10 : modulation
passagère à la dominante'.
Christe. — Idem. Cadence à la dominante sur le der-
nier accord.
Kyrie. — Idem. La dominante effleurée aux mesures
7 et 9.
Gloria. — Idem. Modulations à la dominante, mesures
26, 29 et 3o ; 48, 49? 5o et 52. — Modulations à la sous-
dominante, au Jesu Christe., d'un très bel effet dans sa
simplicité : c'est la première apparition de la sous-domi-
nante. — Quatre mesures plus loin modulation à son
relatif mineur, sol. — A la mesure 36, cadence parfaite
en ré mineur., relatif de fa.
Credo. — Idem. Modulation à la dominante, mesure
29. — La dominante effleurée aux mesures l\\ et 43;
aussi à la mesure 77, en attendant le repos à la domi-
nante de la mesure 82, sur le mot finis. — Nouvelle
cadence, parfaite cette fois, à la dominante, mesure 93.
* Il ne sera pas tenu compte ici des cadences rompues, c'est-à-dire de
celles où le si '^ n'amène pas l'accord parfait sur ui.
4io RENAISSANCE
Entre 82 et 98, des si t|, un ut j|,un /a | ; de sorte que l'on
touche à ut, à ré mineur, à sol [mineur auquel se subs-
titue un majeur]. Plus loin un passage modulant encore
plus remarquable, où le ton de ré, le ton de sol et le ton
d'ut chevauchent l'un sur l'autre par cadences emboî-
tées, le tout aboutissant au ton de fa :
# * 11 5 s s
Fig- 493. 'V> f o C J _ °
[et Krapecto resurrfictionetp.]
La est la dominante de ré mineur ; ré est la dominante
de sol mineur ; sol est la dominante d'ut : de là ces
accords majeurs juxtaposés, par élision de l'accord
mineur attendu.
La modulation à la sous-dominante est effleurée aux
mesures 100 et loi [cum glorifie atur] ; une cadence à son
relatif mineur se produit trois mesures plus loin.
Sanctus. — Idem. Pas de modulation.
Benedictus. — Idem. La sous-dominante effleurée à la
mesure antépénultième. Repos à la dominante.
Hosanna. — Idem. La sous-dominante effleurée à la
9" mesure.
Agnus L — Modulation franche à la sous-dominante
aux mesures 7 à 10; très passagère à la dominante,
mesure 21.
Agnus II. — Sous-dominante touchée à la mesure 16;
un peu plus accentuée à la mesure 32 ; très appuyée dans
les quatre mesures qui précèdent la dernière, de sorte
que la cadence plagale, qui forme conclusion, a une
grande plénitude :
On verra J.-S. Bach réserver le plus souvent la sous-
dominante pour la fin d'une pièce : Palestrina ici lui
montre le chemin. Et lui-même suit la voix tracée par
L'HARMONIE ET LES FORMES 411
les Anciens. Il joue de la sous-dominante comme ils
jouaient des Conjointes. La modulation à la quarte supé-
rieure [= à la quinte inférieure] est tellement voisine de
l'échelle assise sur la tonique qu'elle semble n'en être
qu'une annexe. Elle lui sert d'étai, dans les formules
conclusives.
En résumé toute la Messe Aeterna (Jhristi munera est
tonale, c'est-à-dire en Mode d'uT, et dans le ton de fa ;
aucune division ni subdivision n'adopte un autre ton. De
là une unité parfaite à coup sûr mais excessive, et une
monotonie déclarée. Toutes les modulations passagères
se font soit à la dominante, — ce sont de beaucoup les
plus nombreuses, — soit à la sous-dominante ; celle-ci
aimant à se produire vers la conclusion de la pièce. —
Les tons relatifs mineurs de la tonique fa et de la sous-
dominante si l? sont rarement employés. Le relatif de la
dominante n'apparaît pas.
Le Majeur tonal [Mode d'uTJ règne donc ici presque
sans partage, et les vieux modes ont disparu. Palestrina
y renonce le plus qu'il peut : l'art de Janequin ou de
Josquin des Prés lui est hostile. Le jeu des voix super-
posées, en stimulant les fonctions harmoniques latentes,
l'a orienté, sans doute parce qu'il avait l'âme paisible, vers
une langue uniforme, exempte de rudesse. Sa main sou-
verainement habile sait conserver à chaque partie vocale
son indépendance, et ses voix sont encore mélodies indi-
viduelles. Mais tout de même il élimine de leur dessin
les rudes traits qui sont chers à ses devanciers. Il trouve
le moyen d'être, sans le savoir, presque un pur harmo-
niste : il y a bien peu de coins dans son œuvre où les
sons superposés ne forment des accords régis par les
formules empruntées aux premières indications de la
résonance, qui suscitent les Accords de III sons. Au con-
traire dans Brumel, Mouton, de la Rue, dans toutes les
4ij RENAISSANCE
œuvres du x\f siècle naissant, les agrégations sonores
résultant de la simultanéité des parties, et qui échappent
à toute codification harmonique, ne sont pas rares; la
plume de ces Maîtres, indépendante, se soucie peu d'en-
régimenter tous les sons, à chaque moment dans des ali-
gnements a verticaux ». Elle affirme sa fantaisie en ris-
quant autour de ces colonnes sonores des ornements qui
ne font point corps avec elles.
On ne rencontrera jamais, dans Palestrina. des libertés
telles que celles-ci [*] :
Josquin des Prés Brumel, Messe de heata Virgine
Ave veriim. \_M. M., p. 3, S'^ livraison].
Fig. 495.
Les àpretés modales, chères à ces maîtres, appelaient une
grande souplesse dans l'écriture. Palestrina, qui s oriente
fermement vers la tonalité, a été un puriste à la façon
de Malherbe : il a rejeté les vieux mots et les tournures
qui lui ont paru surannées. Par quoi il a contribué à l'affa-
dissement du langage musical, et a entravé la liberté
mélodique des « voix ». La sereine beauté de ses œuvres
s'accommode, il est vrai, de ces formes châtiées, mais
leur charme n'empêche qu'on se prenne à regretter par-
fois les audaces expressives de ses prédécesseurs.
Entre les polyphonistes un peu frustes dont l'activité
remplit le premier tiers du xvf siècle et Palestrina. ce trop
grand sage, se placent des musiciens exquis, traditiona-
listes par l'emploi persistant des modes, amateurs déjà de
cette Tonalité qui bientôt confiquera tout et tous, mais se
refusant encore à sacrifier les vieilles échelles. L'influence
de Palestrina et de son école n'empêcha point d'autres
L'HARMONIE ET LES FORMES
4i3
artistes, en divers lieux, de conserver vivante, après lui,
la tradition modale. Elle se prolongera jusqu'au milieu
du xvif siècle, et au delà. Dans les ouvrages de Schùtz
on reconnaît l'alliance provisoire conclue entre la for-
mule modale et la Tonalité. En isolant, dans l'exemple
(496), le soprano, qui est spécifié par la liaison supé-
rieure [^ — -], on se trouve en face d'une mélopée dans le
mode de fa. Le contexte harmonique contient des for-
mules de cadence qui n'ôtent rien à l'allure modale de la
pièce :
Passion selon saint Luc [nie Keinen]
Fig. 496.
C'est bien à une gamme de/a avec si ^ que l'on a affaire :
le si l? des 4* et 5^ mesures est une modulation passa-
gère ; le si q est organique et donne aux trois mesures
conclusives leur sévère expression.
Parmi les derniers défenseurs de la Modalité il faut
citer les organistes antérieurs à Bach. Entraînés parleur
clavier vers les recherches et les découvertes harmo-
niques, ils parlèrent un langage splendide par la variété
et l'éclat. Ils allèrent vite en besogne dans le monde des
accords ! Ils ne se contentèrent point de ces tons voisins,
relevés dans les analyses ci-dessus, et dont on peut
constater l'emploi à peu près exclusif, en tout le réper-
toire du XVI* siècle. 11 ne faudra rien moins que la puis-
sance et la volonté de Bach pour refréner les audaces
des organistes, ses maîtres. L'expression modale, qui les
charmait, éclate dans leurs œuvres par des modula-
tions anormales, surprenantes, — même pour nous.
Une Toccata per V Elevazione de Frescobaldi [f i654)
4i4 RENAISSANCE
[Messa degli Âpostoli, dans les Fiori Musicali, op. 12,
Venise, i635J est construite sur Téchelle modale sui-
vante, ressouvenir modernisé, à certaines places, de
Thypodoristi hellénique :
Fi?- 497-
On est en la mineur, apparemment ; en réalité le mode
est de MI, avec altérations ascendantes des IP et IIP degrés.
Peut-être vaudrait-il mieux supposer qu'on n'est ni en
la ni en mi, et que. par la volonté du musicien, on flotte
d'une échelle à l'autre. Le point de départ et la conclu-
sion se font sur l'accord parfait majeur de mi. Ce /?2i'est-il
tonique ? est-il dominante ?
Il est à la fois la fondamentale d'une échelle modale
et la dominante d'une échelle tonale : de là le caractère
fort ambigu de toute la pièce. Et. pour ajouter aux
incertitudes, voici dans quel ordre. les modulations, tant
précises que simplement frôlées, — celles-ci entre cro-
chets, — se succèdent :
Mi majeur — la m,ineur ; sol majeur ; ré majeur ; \sol
mineur\; la mineur ; ré mineur; la mineur; ré mineur;
la mineur ; ut majeur; [sol majeur^ ; la mineur ; ré mineur ;
\sol mineur\; sol majeur; ré mineur; [ut mineur\; [la
mineur]; mi mineur; la mineur ; mi majeur.
La pièce est courte : elle a quarante-huit mesures. Les
frôlements de sol mineur et à ut mineur sont de toute
beauté. Dans cette « Elévation » il semble que les dévia-
tions tonales soient destinées à exprimer plus de mystère.
On trouverait dans Buxtehude lui-même [f 1707] des
pérégrinations harmoniques inouies, contre lesquelles
le génie de Bach s'insurgera. Le grand Cantor ne se per-
mettra de hautes licences que dans des cas extrêmement
rares, pour atteindre un effet expressif exceptionnel.
L'HARMOMl- ET LES FORMES 41 5
Tandis que ses prédécesseurs et ses contemporains pro-
diguaient les accrocs à la Tonalité, il organisa celle-ci en
formules implacables. Il fut, comme le disait un jour
Jadassohn à ses élèves, un peu surpris de cette compa-
raison alla francese : « le Louis XIV du régime tonal ».
Bach ne fondera la Tonalité pure, qui deviendra « clas-
sique », qu'en ruinant définitivement la Tonalité plus ou
moins modale, vivante encore lorsqu'il parut, et dont il
rejeta les manières.
La musique de la Renaissance aura des poussées
encore, dans les œuvres de certains artistes, jusque vers
1700, peut-être au delà. Il faut le reconnaître, afin de
rejeter ces étanches cloisons qu'on est tenté de cons-
truire entre les époques successives.
Observer aussi que Tart de la Renaissance, à la fois
tonal et modal, comporte autant de variétés [écoles fran-
çaises, wallonnes, flamandes, italiennes, espagnoles,
allemandes, etc.] que les écoles de peintures en mon-
trent au même temps. Et dans le seul art français, Expert
a marqué des différences, selon les provinces.
Un curieux exemple fournira comme un résumé des
mœurs musicales au xvi^ siècle. Il est tiré des Meslanses
de feu Monsieur du Caurroy, édités en 1610, chez Bal-
lard [17^ livraison des Maîtres Musiciens] : Noël en l'hon-
neur du roy Henry, à cinq voix, pour mezzo-soprano,
ténor ou contralto [haute-contre], deux barytons et
basse.
L'échelle indiquée par l'armure [i I7] et par le thème
d'entrée est Téchelle ' modale E :
Fig. 498.
^ Echelle modale, entendez : E. appartenant à un mode autre que le majeur
moderne ; échelle tonale, c'est-à-dire appartenant au mode majeur moderne.
4i6 RENAISSANCE
mode de sol transposé d'une quinte au grave ou d'une
quarte à Taigu. Mais réchelle entendue en cours de route,
la plupart du temps, et qui sert à conclure, est Téchelle
tonale E (49^)- Le musicien hésite constamment entre
Tune et l'autre. L'armure qu il a choisie, si on la lit « tonale-
ment » \ est celle du ton de /a et appelle la quinte tonale
fa-ut. la tonique étant fa. Or, voyez les entrées vocales :
■rt. I x>
Les quatre premières notes annoncent la division de
l'octave modale E (498) par la quinte ut-sol :
Fiff. 5oo.
Et les mêmes alternances se poursuivent aux cinq voix.
Le si \} est si bien organique que la basse fait son entrée
avec le mi |? des Conjointes [sol ut ré ut fa mi \y ré...]
amenant passagèrement le ton de si [7, IV* degré de
l'échelle modale.
Or, ce sont là [chap. vi] les imprécises ébauches d'une
exposition de Fugue, mais appliquées à une échelle
modale, laquelle est en conflit formel avec l'échelle
tonale dont l'auteur s'est servi; car les cadences en fa,
par la sensible, ne manquent pas dans la pièce. Dans la
dernière ligne seule il y en a deux qui voisinent avec la
cadence finale et tonale en ut.
Que faut-il en conclure, sinon que les musiciens de
la Renaissance adoptent la Tonalité [le mode d'uT] sans
en faire le pivot exclusif de leur harmonisation. Un
bémol à la clef ne signifie pas pour eux ceci seulement :
a on est en fa » ; ce qui, dans notre langage actuel, veut
* C'est-à-dire conformément aux exigences de la Tonalité, régime du mode
majeur moderne.
L'HARMONIE ET LES FORMES 417
dire : on est dans le mode d'uT, transposé dans le ton
de fa.
En /(2, avec quinte modale fa-ut, on pourrait concevoir
les entrées ci-dessous, qui respectent A (499) •
Fig. 301. Sujet fot^ pop'^^-n- Réponse (ir,l>^^,.° "
OU celles-ci, qui respectent B (499) '-
Mais du Gaurroy, comme ses contemporains, joue de
la quinte modale aussi bien que de la « quinte tonale* »,
parfois plus volontiers, et c'est ici le cas.
Ainsi les maîtres du xvi^ siècle usent déjà des Accords ;
seulement ils n'interprètent que vaguement la Résonance
et la Tonalité. Ils tendent aux agrégations sonores qu'elles
suggèrent, sans les réaliser toujours avec exactitude. Elles
ne se présentent point à eux avec un caractère de néces-
sité ni d'obligation.
^ Entendez : quinte modale dans le Majeur moderne.
VI
EPOQUE MODERNE
[1600- 1860]
LES INTERVALLES
VÈchelle. — Les tierces sont devenues décidément
des facteurs essentiels, inséparables des Consonances
Parfaites. Les maîtres de la Renaissance ont témoigné
encore une réelle prédilection aux agrégations faites des
seules octaves, quintes et quartes, au début et à la con-
clusion d'une pièce : les musiciens du xvii^ siècle vont
trouver « creuses » de telles sonorités. Ils exigent que les
tierces les garnissent et que leur douceur ajoute sa plé-
nitude à la justesse austère des consonances primordiales.
Us créent le régime harmonique moderne. Le mot « har-
monie » dorénavant prend pour l'historien un sens neuf
et précis. Il exprime que les applications de la Résonance
se sont encore étendues ; que ses sollicitations se font de
plus en plus pressantes ; que les Accords vont devenir des
réalités. Si bien que le temps approche où la dissociation
va se produire avec l'Harmonie et la Mélodie, entre « l'ac-
compagnement )) et « le chant ». On trouvera simple et
d'une parfaite élégance, par réaction contre le chœur,
devenu encombrant, de soutenir une voix isolée ou un
instrument en solo, par des étagements de tierces.
La forme et l'usage des intervalles se ressentent des
deux causes énoncées ci-dessus : extension des sons
harmoniques et constitution des accords d'une part, —
isolement de la mélodie d'autre part.
422 ÉPOQUE MODERNE
Extension des harmoniques. — La figure (327) doit
être complétée comme il suit :
Au xvii'^ siècle. A partir du xviii^ siècle.
Fig. 5o3.
Tout se passe comme si, la Septième [*] étant corrigée
comme il a été dit antérieurement, on recevait du phé-
nomène de la Résonance plus largement perçu, le
conseil de traiter comme « naturel » l'accord de Sep-
tième-Dominante. Insistons là-dessus : la Septième natu-
relle est extra-diatonique ; de sorte que fonder Taccord
^o-L-si-ré-fa sur la Résonance telle quelle, est impossible.
Mais après rectification de ladite Septième, et par un abus
de langage, on est convenu de considérer l'accord
soj.-si-ré-fa comme un produit de la nature. Conséquence :
il pourra n'être point « préparé ». De même sera traité
l'accord de Neuvième-Dominante soj.-si-ré-fa-la., dont tous
les éléments, sauf la Septième, sont issus de la Résonance.
Ces faits, propres au domaine de l'harmonie, réagis-
sent immédiatement sur les intervalles mélodiques.
Le tableau (464) deviendra, au moins dans le style ins-
trumental, insuffisant. La septième mineure va prendre
rang parmi les intervalles usuels pratiqués mélodique-
ment. Et, à partir du xviif siècle, la neuvième majeure
elle-même, dissonance naturelle (5o3), s'inscrira parmi
eux. Toutefois, le style choral pur, où les voix ne sont
pas accompagnées, continuera jusqu'à nos jours à se
contenter du formulaire (464) ' les intervalles autres
sont réputés scabreux.
Quant aux intervalles augmentés ou diminués, l'har-
monie leur ouvrit un large crédit dans le style instru-
mental et aussi dans la monodie vocale soutenue par des
accords. Abstraction faite du Chœur, où les frottements
I
LES INTERVALLES 4^3
des voix entre elles créent des nécessités restrictives,
l'Epoque Moderne a lâché la bride à tous les intervalles,
et le chromatisme s'est développé plantureusement.
Isolement de la mélodie {focale. — La voix traitée en solo
n'a plus à s'astreindre aux précautions requises d'une
« partie » chorale. Elle est traitée comme un instrument,
parfois avec abus. Il suffit de jeter les yeux sur une parti-
tion de Weber, de Berlioz ou de Wagner pour constater
la liberté d'allures concédée à la ligne mélodique confiée
au chanteur. Cette liberté ne va pas sans risques. Mais de
moins en moins la difficulté compte. Les accroissements
de la langue harmonique ont eu pour conséquence d'ai-
guiser l'habileté des interprètes.
VÈchelle. — Le Mode d'ut est l'unique maître. Il ne
subsiste en dehors de lui qu'un mineur ambigu, issu du
mode de ré, imprégné de majeur, et dont la formule est
double : la descente de l'échelle ne se fait point comme
son escalade. Cf. (/j^i) :
Fig. 5o4.
Ainsi le tétracorde supérieur de l'échelle « mineure »
ascendante appartient au mode majeur. Après J.-S. Bach,
les musiciens infligeront à cet hybride l'armure du ton
majeur parallèle, situé une tierce mineure plus haut ;
autrement dit : ils tiendront compte seulement, dans
l'armure, de l'échelle descendante. Cela donne le change
et peut faire croire que l'Art Moderne possède encore
l'hypodoristi, ou mode de la. Mais, sans compter que
l'hypodoristi n'est qu'une échelle « teintée de mineur »,
l'harmonisation que les Modernes appliquent au mode
de LA n'en laisse subsister que l'apparence. La sen-
4M ÉPOQUE MODERNE
sible sol H constitue une menace perpétuelle pour l'in-
tégrité de la formule modale ; sans parler du fa |t, qui
vient à sa rescousse fréquemment. L'autocrate, dans
le régime moderne, est le mode d'uT majeur, qui ne tolère
à côté de lui, et sous sa dépendance, qu'un Mineur amputé,
auquel il inflige la livrée de servitude.
Quant à la forme néo-chromatique du Mineur (94) (gS)
(423), elle est une exception, peu compatible avec l'har-
monisation que le Majeur a créée : son tétracorde appar-
tient plus à l'Art Oriental qu'à celui des peuples d'Occident.
TI
L'HARMONIE ET LA TONALITE
Il convient d'ouvrir ici le compte de l'harmonie mo-
derne. Le mot « harmonie » désignera dorénavant le
domaine des accords. La chose a été exposée en manière
d'introduction [chap. i].
11 faut, par un exemple, montrer comment s'est réalisé
le divorce entre l'harmonie et la mélodie, si étroitement
liées l'une à l'autre, à l'époque antérieure, que les musi-
ciens n'avaient pas encore songé à voir en elles deux
personnes distinctes. Sans doute le style instrumental et
le placage des accords sous la voix solo amenèrent les
deux alliées à se dissocier. Il est si facile d'écrire, par
exemple, en accords plaqués (1) ou en accords arpégés (11)
' \g"W'-^f0f'\^^i^
Fig. 5o5.
une honnête basse harmonisée sous un « chant », que
les musiciens, par indolence, devaient se laisser induire
en cette tentation... Faut-il d'ailleurs se montrer fort
4a6 ÉPOQUE MODERNE
sévère pour les fervents de Iharmonie. pour ceux qui
croient à la réalité objective des accords, puisque des
expériences simples, plus haut relatées, donnent raison
à ces fidèles de la Résonance ? Il suffit d'entendre une
cloche, dans la paix du soir, en pleine campagne, pour
admirer, si peu qu'on ait Toreille sensible, des quintes,
des quartes, des tierces amalgamées à miracle. Que si
l'on est doté d h^s'persensibilité auditive, on risque de
goûter en même temps la septième naturelle et de per-
cevoir un accord cacophone Peu de personnes, il est
vrai, sont exposées à ce désagrément.
Les Accords Parfaits sont donc offerts par la nature à
nos oreilles. Doit-on reprocher aux harmonistes du
XVII* et du xviif siècle de s'en être servi comme de sup-
ports et, généralisant, d avoir dévolu le même rôle aux
Accords de Septième rectifiés ?
Sans doute J.-S. Bach semble réaliser la perfection
puisque sa musique, même instrumentale, reste un vaste
(( chœur » constitué par des mélodies indépendantes,
auquel il trouve moyen, par une alliance de l'ancienne
manière et du nouveau régime, d'appliquer les couleurs
de l'harmonie. Sans doute aussi d aimables maîtres,
les Italiens d abord, Haydn à la remorque, en dissociant
trop souvent l'harmonie et la mélodie, ont affadi la
langue musicale et ouvert la voie à toutes les platitudes.
Cela n'empêche de reconnaître que Iharmonie « en soi »
ait sa légitimité, et que Haydn lui-même, Mozart, Bee-
thoven, Wagner ou Franck, tirent d'accords [plaqués,
soutenus ou arpégés, échelonnés sous une mélodie en
manière d'accompagnement, des effets dépure beauté. Le
chœur vocal ou instrumental à perpétuité, la polyphonie
sans répit deviennent lourds, obsédants. Jean Sébas-
tien, dans ses œuvres les plus complexes, où les parties
se meuvent avec une souplesse sans égale, renonce
L'HARMONIE ET LA TONALITE 427
par endroits à ce concours pour isoler tout à coup un ins-
trument ou un chanteur et lui confier une monodie har-
monisée, à la manière des Italiens. Ceux-ci, créateurs du
genre dans les premières années du xvii^ siècle, avaient
fondé chez Bardi et Gorsi le nouveau style, soi-disant
emprunté à TArt Antique.
Que l'harmonie résultant de la marche indépendante
et à la fois concordante des parties, réalise 1' « écriture »
la plus parfaite, c'est ce que de très belles œuvres
modernes paraissent établir. Mais la dissociation entre les
accords et la mélopée est légitime, et en certains cas
lorsqu'elle est voulue, elle peut être féconde. Le musi-
cien digne de ce nom doit savoir écrire pour le « chœur »,
car celui-ci, fait de monodies associées, est une synthèse
de la langue sonore et une mise en œuvre de toutes les
ressources créées par des efforts séculaires. Il ne reste
pas moins vrai que la monodie, accompagnée harmoni-
quement, n'est pas condamnable en principe : elle ne
doit être dédaignée que si elle est pauvreté ou mala-
dresse. Elle peut devenir un moyen d'expression parfait.
L'exemple ci-dessous rendra saisissable la différence
des régimes harmoniques de la Renaissance et de
l'Epoque Moderne :
xvie siècle fr) ?> 8^^
-G-
xr_pr
A
^— ^g8
xviie et xviiie siècles ^ ^-^"o ^ Q--^^^ xyii^ et xvni« siècles
xvi^ siècle.
Fig. 5o6.
Les « résolutions » n'y sont pas identiques. Pourquoi?
Dans le premier cas [xvi° siècle] l'analyse montre qu'on
n'a affaire qu'à des accords de III sons. Donc la Sep-
tième et la Neuvième, — celle-ci se rencontre parfois
428 EPOQUE MODERNE
dans la musique de la Renaissance, — préparées comme
il convient, ne font point partie d'Accords de Septième
ou de Neuvième sur la Dominante ; le ré [quinte de
l'accord de IV sons placé sur le soï\ n'est pas sous-
entendu ; le fa est un simple retard du m?, le la un
retard du sol^ et la résolution normale se fait sur l'accord
de sixte sol-si-mi.
A l'Epoque Moderne, le même accord A dissonant a
deux issues : \° il peut être préparé et résolu comme à la
Renaissance ; 2° il peut s'interpréter comme un Accord
de Septième-Dominante ; incomplet, il est vrai, puisque
privé du /-e, mais dont la résolution normale amène, par
le jeu de la sensible, une cadence sur l'accord parfait de
la tonique. De même l'accord B : 1° peut être préparé et
résolu comme au xvi* siècle ; mais 2" il peut être consi-
déré comme un Accord de Neuvième-Dominante, privé
lui aussi de sa quinte, et dont la résolution normale
est une chute sur l'accord parfait de la tonique.
Selon l'âge de la pièce où ils se trouvent, les mêmes
agrégats A et B ont ainsi des solutions différentes ; il
n'est possible d'adopter celle que fournissent les accords
constitués de IV et de V sons qu'à l'époque où ces for-
mules harmoniques se sont individualisées : xvii* siècle
pour la première, xviii^ siècle pour la seconde.
La Tonalité. — L'Epoque Moderne ne doit pas seulement
sa physionomie propre à l'usage des accords de IV et deV
sons, à la constitution et à l'individualisation de l'har-
monie. Elle se caractérise aussi par Tusage exclusif d'un
certain formulaire de tons et de modulations, basé sur la
Tonalité, laquelle est née des fonctions de la tonique. Or, la
tonique, impérieuse, est propre au seul mode d'uT majeur.
La Tonalité a été pratiquée avant d'être définie. Les
principes en ont été exposés dans le précédent chapitre
L'HARMONIE ET LA TONALITÉ 429
parce que, au xvf siècle déjà, elle était vivace. On peut
la définir : l'ensemble des phénomènes musicaux qui
gravitent autour du Mode Majeur absolu, lequel est le
mode d'uT. L'Epoque Moderne va compléter ses cadres
et leur donner une fixité si rigoureuse que toutes les
formes musicales s'y assujettiront. Cette période, qui
s'étend jusqu'au Classicisme et qui l'englobe, est le
triomphe de la Tonalité. Que celle-ci ait été tyrannique,
on peut l'admettre, à condition de reconnaître aussi les
bienfaits d'une discipline rigoureuse, qui inspira aux
artistes le goût des constructions simples et fortes.
Pour que s'affermisse la Tonalité, le langage sonore va
subir un appauvrissement systématique : élimination
des modes; absorption de tous par le Mode Majeur. Phé-
nomène comparable à celui qui, dans la langue fran-
çaise, au même temps, réduisit le riche vocabulaire des
Ronsard, des Rabelais, des Montaigne, à la langue châtiée,
moins éclatante, que fondèrent Malherbe et Descartes. De
cruelles pertes s'ensuivirent, que compensa en quelque
mesure la clarté du français nouveau.
Le Mode Majeur despotiquement s'installa. 11 com-
manda aux tons voisins, ses vassaux. 11 asservit l'échelle
mineure hybride, à double forme, située une tierce
mineure au-dessous de lui, sous prétexte que sa forme des-
cendante [pseudo hypodoristi] comporte même armure que
la sienne ; convention qui créa entre les deux tons, l'un
majeur, l'autre mineur, des liens visibles. A l'homonymie
des armures correspondait une parenté des échelles qui
devinrent ainsi relatives l'une de l'autre :
::^33:
s<»g
*3C
:>o<'>°'Vii '^^
St»9
Fig. 507.
Cette «relativité» des deuxtons, cette confusion de leurs
ïi. 7
43o ÉPOQUE MODERNE
signaux, sont des conceptions récentes. Avant J. -S. Bach
l'incertitude règne [p. 356] touchant Farmure des tons
mineurs ; les conséquences intégrales de la Tonalité ne
se produisent que vers le commencement du xviif siècle.
L'Art Moderne, qui s'ouvre vers 1600, pratique donc,
avant que le Classicisme soit fondé par les Bach, un
régime moins rigoureux que celui des Classiques purs,
Haydn, Mozart, Beethoven. En revanche, postérieurement
à Beethoven et dans les dernières œuvres de Beethoven
lui-même, un certain relâchement apparaîtra dans la
rigueur tonale. Mais de 1600 à 1860, abstraction faite des
détails secondaires, la langue musicale est régie par un
décret, celui des Tons Voisins, schématisé ci-dessous :
Fig. 5o8.
"t/taj^urs
Ton Je fa miVÎ Tonissoî
Ton de ré TundclA Tondemî
UT majeur a pour vassal la mineur, et, par un méca-
nisme semblable, /a wrt/dwr entraîne ré mineur, sol majeur
se flanque de mi mineur. En conséquence, chacune de
ces trois paires est constituée par l'accouplement du
mode majeur et du mode mineur. Il faut répéter une der-
nière fois que ce mode mineur n'est mineur qu'en partie,
qu'il n'est qu'un succédané du majeur et que si l'on
doit, pour se conformer à Tusage et de par son étiquette,
l'opposer carrément au Majeur, on n'est pas ses dupes :
il n'a ni le droit ni le pouvoir de se dire l'égal d'un maître
dont il est à la fois le rival et le serviteur.
L'étude des formes musicales montrera toute la puis-
sance de la Tonalité.
III
LA NOTATION
Dès le xvii* siècle, la notation est définitive et n'a plus
rien à conquérir. Les notes losangées deviennent
rondes ou elliptiques ; les hastes des notes se greffent
de côté au lieu de s'implanter à Taxe vertical du losange.
Les clefs ont pris une forme sous laquelle il n'est plus
facile de reconnaître les lettres F, G et G, qui furent
leurs primitifs modèles,
La Portée Générale se réduit à onze lignes, par la sup-
pression, à la fin du xviii^ siècle, de la clef de sol i""^ ligne
et de la clef de fa 5^ ligne. Toutes les autres clefs subsis-
tent. Les partitions chorales conservent assez souvent,
et à raison, les clefs correspondant aux voix employées,
— ce qui a l'avantage de rendre peu nombreuses les
barres supplémentaires et de supprimer la lecture à
l'octave. Le violoncelle et le basson usent de la clef
àut l\^ ligne, l'alto de la clef à. ut 3^ Nulle transposi-
tion ne s'effectue sans le secours des sept clefs diffé-
rentes, puisque pour transposer à un intervalle quel-
conque, un son doit pouvoir être transmué en un des
six autres sons de l'échelle \ Il faut qu'w^ soit lu à
volonté ré ou mi^ ou fa, ou sol. ou la, ou si :
Fig. 509.
* Cet artifice ne fournit les sons qu'à une ou même à deux octa\'es près.
432 EPOQUE MODERNE
D'où l'emploi de deux clefs de fa [3* et 4*^ lignes] ; de
quatre clefs àiul [i", 2^, 3*, 4' lignes]; d'une clef de sol
[2* ligne].
La Portée Générale de XI lignes est d'un usage perma-
nent et le lecteur, sans s'en douter peut-être, y recourt
quotidiennement. La figure ci-dessous :
-RgiiE ài.sol-
V \; ,1 ■•■-nniit au soi--
Fig. 5 10. ij IH ' ■— ligne de lot-
«). n --—ligne àifâ- ■ (»>; \^-
m
rend compte de ce fait d'habitude : il suffit, dans l'étage-
ment de XI lignes (P), de supprimer la ligne ai! ut pour
obtenir les deux portées accouplées (P'), que l'on emploie
au piano, à l'orgue et à la harpe. Elles sont les deux
portées partielles sises au sommet et à la base de la
Portée Générale. \Jut du milieu \ut^ s'installe sur un
fragment de barre appartenant à la ligne supprimée ;
situé à la fois sur la première ligne supplémentaire
au-dessous de la portée partielle supérieure, et sur la
première ligne supplémentaire au-dessus de la portée
partielle inférieure, il rétablit la continuité entre ces deux
portées disjointes, et reconstitue avec elles la portée de
XI lignes.
Le XVII* siècle a créé la barre de mesure, simple auxi-
liaire de l'étagement polyphonique.
IV
LA RYTHMIQUE
A l'époque [i55o-i6oo] où la polyphonie vocale s'épa-
nouissait magnifiquement, il se produisit dans l'Europe,
presque partout élégante et sensuelle, un renouveau de
la danse. Une frénésie orchestique s'était emparée des
cours, petites et grandes. Les musiciens professionnels,
issus du peuple, composaient des danceries sur des
rythmes et sur des mélodies populaires.
Ces divertissements — même lorsque, destinés aux
cérémonies fastueuses et devenus Basses Dances\ ils
semblaient s'éloigner le plus du trémoussement rythmé
des villageois, — n'étaient guère composés que de pas
marchés ou courus. Là où les pas sautés ou tournés
compliquaient l'allure, celle-ci, régie par l'isochronisme,
s'adaptait naturellement à cette orchestique primitive
que les Quatre-Huit-Seize, éléments de la Carrure,
régissent. Au x\f siècle, si les danceries s'évadent sou-
vent hors de ces cadres monotones, c'est que les exécutants
sont encore plus ou moins des mimes : la figuration à
laquelle ils se soumettent est assez compliquée et assez
expressive pour ne pouvoir s'accommoder d'une éternelle
chevauchée de quatre ou huit mesures. Mais au xvii'' siècle,
la carrure s'installe insolemment : sa vulgarité offre des
avantages. Elle jalonne les pas avec une netteté utile
^ Danse où le pied se tient toujours près du sol, et qui exclut les sauts.
434 ÉPOQUE MODERNE
aux danseurs. Elle s'accommode à plaisir des percussions
initiales, — en chaque mesure — dont le danseur est
friand. En même temps, la figuration se simplifie. Les
gestes et les pas perdent leurs singularités.
Le Chœur vocal ou instrumental, à quatre parties et
plus, venait alors d atteindre son apogée, et il était près
de fléchir. Ce fut seulement dans le temps où commen-
cèrent à se perdre la compréhension et la tradition de
Tart choral qu'apparurent les difficultés créées par l'im-
précision de sa graphie : les exécutants du xvii* siècle,
lorsqu'ils s'essayèrent à pratiquer les chœurs du x\i\ par
révérence sans doute plus que par dilection, se trouvè-
rent bientôt empêchés de les lire. A la Renaissance, la
barre de mesure n'existait pas ; des repères fixes man-
quaient au chef du Chœur ; chaque choriste n'avait
d'autre recours que son « touchement ». auquel il accro-
chait sa partie envers et contre toutes les syncopes
semées dans le discours. Un pareil mode d'exécution est
redoutable : il fallait l'ardeur des habiles compagnies
chorales que le xvi^ siècle avait suscitées, pour s'astreindre
à une attention si soutenue : la race de ces gens-là est
éteinte.
La musique, en devenant polyphone, 1 orchestre, en
multipliant ses organes, appelaient un appareil graphique
tel que, d'un coup d'œil, le dirigeant pût en embrasser
l'ensemble : il fallait que les parties vocales et instru-
mentale simultanées s'alignassent « verticalement ».
La liste des partitions naissantes n'est pas dressée : il
faut se contenter ici de généralités. On établit d'abord
un quadrillage plus ou moins lâché ou fortuit, qui per-
mettait de jalonner vaille que vaille la concordance des
sons : le commencement et la fin d'une période étaient
signalés par une barre verticale. Lorsque la carrure se
développa, ces tètes ou ces fins de période se trouvé-
LA RYTHMIQUE 435
rent équidistantes. Dautre part, au xvii" siècle, les
rythmes perdant rapidement la variété qu'ils s'étaient
efforcés d'acquérir au xwf, l'intérieur des périodes se
trouva divisé théoriquement en compartiments de même
longueur. De là à figurer linéairement cette division il
n'y avait pas loin : la barre de mesure était créée.
Les pièces de danse paraissent avoir été les premières
affectées de cette barre. Elle y était un signal de per-
cussion légitime, puisqu'il s'agit ici d'une allure orches-
tique à régler. Pourquoi faut-il qu'on l'ait appliquée
telle quelle, comme avertissement d'un soi-disant « temps
fort », dans Tart purement vocal et dans l'art instru-
mental non fait pour les danseurs ?
La carrure et la barre se tiennent. L'une appelle l'autre.
La carrure, par son usage obstiné dans le style orches-
tique, s'étaie sur les temps forts. Quand elle s'insinua
dans les « Airs » les plus éloignés de ce style, elle y em-
porta avec elle le signal avertisseur de l'initiale percussion.
Au XVI* siècle on écrivait et l'on chantait ces iambes :
la partie intense de chaque rythme étant, suivant une
convention vieille comme la rythmique, celle que la
durée la plus longue affirme périodiquement. L'inter-
prète le sait et en tient compte. Au xvii^ siècle, l'inten-
sité tend à dégénérer en sèche percussion ; et, pour que
cette percussion soit produite au bon endroit, il faut
que la barre, son avertisseur, coupe en deux portions
inégales chaque groupe rythmique. On écrira dorénavant :
Fig. 5 12.
Et voici édicté le i onflit entre le groupe rythmique et la
mesure : celle-ci ne coïncide pas avec celui-là !
436 ÉPOQUE MODERNE
Si les musiciens avaient accordé à ce réseau de barres
la même importance sans plus, que le peintre, dans la
« mise au carreau », octroie au quadrillage de son dessin
reporté sur la toile, aucune confusion ne se fût produite;
et en effet, au début, les barres verticales semées à tra-
vers la partition n'avaient ni plus de valeur ni d'autre
résultat. Mais quand, par une extension funeste, la barre
de mesure, précieuse aux musiciens-danseurs, devint
pour tous les musiciens sans exception, le signal d'un
choc rythmique, les progrès que le xvf siècle avait réa-
lisés dans les rythmes furent compromis. En vain les
grands artistes, Bach en tête, montrent dans leurs
œuvres, à l'occasion, un complet mépris pour la barre et
révèlent, par les entorses qu'ils lui infligent, le cas qu'ils
en font. Le pli est pris : carrure et barre, deux com-
mères, vont s'avancer du même pas ; et triomphalement,
se soutenant, s'étayant, donnant le change parfois aux
maîtres mêmes, elles deviennent pour le public des
vérités dogmatiques. A elles deux elles ont aboli ce que
la Renaissance avait retrouvé de la libre rythmique
ancienne.
Le choriste de la Renaissance chantait des rythmes :
Fig. 5i.3 ^ }j^ ^^ z& ^^ ^ etc.
Une fois la barre installée, dans le courant du xvii^ siècle
le choriste chantera, l'instrumentiste jouera des mesures,
celles-ci étant définies l'espace compris entre deux temps
forts principaux^ successifs.
Voici des anapestes de Beethoven. Si on les écrit à la
manière des Anciens, et en appliquant le mode de nota-
tion rythmique convenu au chapitre 11, on lira :
Fig. 5i4-
^^^iiù^:
LA RYTHMIQUE 43?
et rexécutioii deviendra infiniment simple : dans chaque
mètre, /dp-é+^jo^^' correspondent à la figuration rythmique
elle-même, qui est, dans sa forme essentielle : 2 croches
+ I noire. C'est le rythme de la polka; le même qui ser-
vait aux choreutes du drame et de la comédie helléniques
à régler leur allure dans un grand nombre d'évolutions,
La barre va exercer des ravages dans une bonne moitié
des espèces rythmiques : toutes celles qui commencent
par le Levé auront leurs formules coupées en deux. C'est
le cas des iambes, des anapestes; et voici comment
s'écrivent les anapestes précédents (5i4) :
Fig. 5i5.
Ce serait aussi le cas des ioniques mineurs, des doch-
miaques, etc. Ainsi le rythme et le mètre — celui-ci étant
corrompu en « mesure » — sont dorénavant, dans des cas
nombreux, en chevauchement l'un sur l'autre, au lieu
de rester en concordance. Une fois sur deux, le groupe-
ment caractéristique des durées se trouve compromis par
le sectionnement arbitraire que la barre lui inflige.
Cela devrait suffire à prouver que la barre n'est rien
en soi ; que son despotisme est dû à la généralisation
illégitime d'une convention chère aux danseurs ; que le
fait de lui attribuer la valeur d'un signal est celui des
musiciens peu affinés. Son influence fut désastreuse.
Elle fit croire — autre dogme, — que l'isochronisme est
une vertu : il est bon, parce qu'il est commode, que les
temps forts soient équidistants ; entre ces jalons régu-
liers il est bon, parce qu'il est commode, que les divi-
sions et subdivisions se fassent soit par deux, soit par
trois : les nombres 2 et 3 étant les plus maniables. Aussi
tout se divisera par leur ministère : la mesure dans son
438 EPOQUE MODERNE
entier ou chaque temps dans sa subdivision. Les seuls
multiples de 2 et de 3 seront 2 et 3 encore, de sorte que
toute la durée musicale de la mesure sera fractionnée en
groupements binaires ou ternaires : Imperfection et
Perfection suffisent. Consultez le tableau des mesures
employées par les plus grands musiciens modernes, vous
n'y trouverez que des nombres divisibles par 2 et par 3.
Le rvthme péonique [5 temps] est exclu : les rythmes
sénaires à la façon des ioniques se déforment en 3/4 ou en
3/8 sans saveur, incapables de ces syncopes internes dont
les Anciens étaient friands et qui faisaient de leur trois-
temps ionique un mètre individualisé ; la inesui^e hété-
rogène^ à la façon des dochmiaques. est condamnée, et
Ton chercherait en vain, dans toute la littérature musi-
cale classique, un rythme tel que 3 H- 5 ou 5 + 3. Enfin
le heurt de groupes rythmiques antagonistes est, dans
l'Art Classique, toujours exceptionnel. Il faut que les élé-
ments des temps se groupent suivant les exigences de
Deux et de Trois, sans plus, et il est bon que les mesures
s'alignent quatre par quarte. La barre sert à discipliner
cette milice, qui pourtant n'est guère vagabonde, et elle
lui fait « marquer le pas ». comme à la parade.
Les caractéristiques de la rythmique moderne sont donc,
— par opposition à la rythmique grecque et en regard
d'un assez grand nombre de pièces musicales édifiées à la
Renaissance, où la liberté prenait son essor, — l'isochro-
nisme. la carrure, la répugnance aux métaboles du
rythme : par quoi la monotonie va régner. Toutefois il
faut signaler dans cette rythmique la tendance de
plus en plus marquée à créer des formules nouvelles,
en nombre indéfini. Au lieu de groupements-types,
simples et uniformes, les Modernes, grâce à la barre qui
leur donne la sécurité et les défend contre toute sur-
prise, peuvent se permettre des mélanges de durées, des
LA RYTHMIQUE 439
allongements, des fractionnements indéfinis qui confè-
rent au jeu de leurs temps l'apparence de la liberté. Appa-
rence seulement. Car l'asservissement à la barre, qui se
fera de plus en plus plat, et la croyance envahissante,
superstitieuse, au temps fort, vont cruellemei;it sévir. En
vain Bach et Beethoven, ces grands manieurs de rythmes,
faisant passer leurs durées au travers de ce réseau
linéaire, sauront ne lui concéder, quand il les gêne trop,
que la valeur de la « mise au carreau » et répugneront,
abstraction faite de leurs pièces orch^iques. à la per-
cussion initiale des mesures : les lecteurs, les exécutants,
les chefs d'orchestre vont attribuer à ces jalons une réa-
lité objective et ils « battront la mesure » par la pensée,
par le jeu instrumental, par la baguette, avec Tillusion
qu'ils marquent le rythme.
Quelquefois, ils peuvent tomber à peu près juste.
La Symphonie en la de Beethoven, cette joyeuse et
orchestique personne, évoque les temps forts ; et presque
partout les dimensions des rythmes y coïncident avec
celles des mesures. Wagner voyait en elle le triomphe
de la danse. Lorsqu'il la dirigeait, son bras en soulignait
toutes les percussions.
Mais les fervents de la barre se trompent s'ils assignent à
ce repère une fonction rythmique : qu'elle puisse, dans le
style orchestique, servir d'avertisseur au temps fort,
c'est « agréable », si l'on veut. Tout l'organisme ryth-
mique, dans les formules iambiques, anapestiques ou
analogues est par elle disloqué ; et dans les divers
rythmes qui commencent par le levé, lorsque la « danse »
— entendez son style — n'est pas en cause, la barre in-
troduit la plus fâcheuse confusion.
Aussi les chefs d'orchestre qui en prennent à leur aise
avec elle, qui marquent les temps et les groupes suivant
leurs affinités profondes plutôt qu'ils n'obéissent aux
440 ÉPOQUE MODERNE
ordres de la barre, insufflent-ils aux œuvres plus de vie
rythmique, parce qu'ils mettent en relief les groupements
organiques des durées. Tout est là*.
Un mètre quel qu'il soit, disaient les Anciens, est
constitué par une figuration temporelle déterminée,
simple, aisément reconnaissable ; elle se divise en deux
régions Tune intense, l'autre faible; l'intensité, en
dehors des airs de danse où elle devient, avec utilité
pour les danseurs, une percussion brusque et courte,
s'exprime par la mise en vedette du rythme-type pur ; et
celui-ci. dans la région faible, peut être oblitéré par des
substituts et des variantes. Dans tous les cas, le mètre
est une capacité telle qu il contienne toujours soit un
seul rythme-type, soit 2, 3, 4, 5, 6, [8] rythmes équiva-
lents ; ce rythme-type unique ou ces assemblages de
groupes étant contenus intégralement dans les limites
convenues. Le mètre antique, véritable organisme, ne peut
sans déshonneur pour lui-même être mis en comparaison
avec la mesure moderne. Celle-ci est définie par ses
grands prêtres : l espace qui s'étend d'un temps fort à
V autre. Résultat : elle disloque à tout moment les for-
mules rythmiques.
L'agrandissement de la polyphonie la rend indispen-
sable. Gardons-la : elle s'impose ; toutefois ne lui accor-
dons point des honneurs usurpés. Lisons, exécutons,
« dirigeons » des rythmes.
Si l'on applique à l'exemple suivant, emprunté à
J.-S. Bach, la transcription graphique conforme aux ha-
bitudes des Anciens [chap. 11], on obtient des groupes
^ Le chef d'orchestre qui dessine clairement le Deux, le Trois, le Quati-e-
temps, au moyen de la figure convenue, passe pour plus facile à suivre que
tout autre. Seulement, dans la facilité ne réside pas tout le problème. Il s'agit
de dicter des accents dont la dissémination, à travers le discours musical, est
irrégulière. Il ne suffit donc pas de représenter aux yeux de l'exécutant la
mesure telle qu elle est déGnie par les barres qui la limitent.
LA RYTHMIQUE 441
parfaitement homogènes et le lecteur peut les comparer
aux funestes transcriptions que la barre leur inflige sur
le texte original :
Clavecin bien tempéré, II, 11.
Fig. 5i6.
Se garder de lire ces portées comme si les vides y
étaient substitués à des barres autrement placées. Le P
représente le « temps fort » de notre notation ; et le lec-
teur peut reconstituer la barre à gauche de la note qu'il
coiffe. Mais est-il besoin de faire observer la complexité, la
difficulté pratique de cette figuration, l'ensemble de con-
naissances théoriques et de conventions qu'elle suppose,
en un mot l'impossibilité de son application à la polyphonie
moderne ? Un tel procédé de transcription n'est donc
point présenté ici comme un amendement désirable de nos
mesures « embarrées ». D'autant que les habitudes ryth-
miques des Modernes ne concordent plus avec celles des
Anciens. Si les Modernes emploient encore quelques-uns
des groupes simples qui constituent le fond des rythmes-
types chez les Grecs [trochée, iambe, dactyle, ana-
peste, etc.] ils leur préfèrent le plus souvent des com-
binaisons de durées où les contractions, le « monnayage »
et ses subdivisions, les syncopes, les silences bousculent
l'ancien régime. Allez donc chercher des groupes-types,
des temps rythmiques « purs » dans telle ou telle page
de Beethoven ! Il devait arriver, en effet, qu'à force de se
servir de la barre, les maîtres eux-mêmes, trouvant en
elle un moyen pratique d'enchevêtrer leurs durées, ne
se sont plus astreints à présenter des séries de groupes
définis, simples, caractéristiques. Ils ne les excluent pas;
442 EPOQUE MODERNE
mais souvent ils leur préfèrent des variantes compliquées,
si éloignées parfois du type qui les engendre que, sans
la précieuse barre, on s'y perdrait. La barre a créé cer-
taines libertés, appréciables, si elle a par ailleurs imposé
d'étroites servitudes.
Il faut donc la subir, mais lui fermer la porte lorsqu'elle
prétend pénétrer dans le sanctuaire rythmique. Elle ne
remplit qu'un bas office; elle est « métronomique »; elle
jalonne la route, régulièrement et elle n'a, pas plus que
les bornes milliaires, le droit de se réclamer du paysage.
Elle n'en est point. Même elle le gâte quand on la taille
trop lourde et quelle attire de trop loin le regard.
Et à ceux qui la prennent pour ce qu'elle n'est pas,
pour une auxiliaire du rythme, on mettra sous les yeux
deux exemples encore, par lesquels ses méfaits seront
signalés : elle y coupe en deux le rythme type.
dérivation de l'ionique mineur (i3i) (i36,i2). Ce groupe
commence par le Levé ; la partie intense comprend les
durées plus longues, donc plus « pesantes » : c'est le
thème initial de la Sonate de Beethoven pour piano, op. 54.
Comparez la précédente figure au texte original, avec
barres : celles-ci portent au groupe de l'ionique une
atteinte mortelle. C'est cependant une série d'ioniques
mineurs, à peine masquée, qui se déroule.
Une œuvre contemporaine montrera la même disloca-
tion infligée au rythme par la barre. Les beaux anapestes
suivants sont ses victimes : elle les charcute. En nota-
tion à l'antique, ils apparaissent clairement :
Fig. 5i8.
LA RYTHMIQUE 443
Ce sont là des dianapestes, qui commencent par le Levé.
Le p rappelle que, dans ce genre de mètres, les Grecs
installaient la percussion orchestique sur la deuxième
moitié du second temps : nous l'attribuons à la partie
initiale de ce second temps. La barre, telle que Ta placée
César Franck en fait foi.
Si indispensable qu'il soit devenu, ce signal n a pas
droit de cité dans le domaine des rythmes ; il n'est rien
qu'un expédient. Il faut souhaiter que le praticien, chan-
teur, instrumentiste ou chef d'orchestre, ne s'en remette
pas à la barre du soin de le guider ; puisque souvent
les rythmes la débordent, c'est eux qu'il faut considérer.
Lorsque le chef d'orchestre n'est qu'un batteur de me-
sure, il peut être utilement remplacé par une machine
métronomique. Or il est plus et mieux : il est l'indicateur
du rythme. 11 faut qu'il persuade le rythme à ses phalanges.
Son office est de reconnaître avec sûreté la place et les
dimensions des groupements de durées. Il est néces-
saire qu'il dégage l'intensité là où elle doit prévaloir,
qu'il mette autant de soin à éviter les percussions ini-
tiales des mesures, là où elles sont funestes, qu'à les
exiger dans la place où elles sont requises.
Quant au chanteur, dont l'émission vocale doit être
avant tout soutenue et sans heurts, il doit ignorer le
« temps fort ». La voix humaine, à moins d'intentions
très spéciales, pittoresques ou comiques, répugne à l'ex-
plosion vocalique. L'habitude prise par quelques éditeurs
de placer le sf[orzato\ ou sa forme atténuée [>] sur cer-
tains temps, généralement initiaux des mesures, contre-
vient formellement au style vocal ^ Il en est de la voix
humaine comme des sons pleins et liés de l'orgue. Et bien
que le chanteur puisse, s'il le veut, faire exploser des
1 Cf. p. 377.
444 ÉPOQUE MODERNE
temps forts, ce qui est impossible à l'organiste, — il faut
qu'il s'en abstienne avec un soin jaloux.
La délimitation des rythmes, leur chevauchement sur
la barre de mesure, le rôle des silences parmi les durées
ne peuvent trouver place dans cet exposé. On se con-
tentera de dire que les rythmes-types des Anciens cons-
tituent des formules encore très usitées, et que leur
connaissance est un adjuvant précieux. Et l'on prémunira
le lecteur contre la tentation de voir dans les premières
notes d'une mélodie la tête évidente d'un groupe ryth-
mique. C'est ainsi que le beau thème de V Andante con
Variazioni, dans la sonate pour piano, de Beethoven, op.
26, est fait de trochées et de tribraques lents ; la croche
initiale [mi\^ qui se retrouvera telle quelle ou diver-
sement monnayée au commencement de toutes les
variations, n'est que la fin d'un trochée, inexprimé dans
l'énoncé du thème, et qui chevauchera, par la suite, d'une
variation à l'autre. Le fait que, à gauche de la pre-
mière barre d'une pièce musicale, une ou plusieurs notes
apparaissent, qui forment mesure incomplète, n'implique
donc pas nécessairement que le rythme-type ne commence
pas avec la mesure. D'autre part, il ne faut employer le mot
« anacrouse », ici applicable, qu'après examen attentif.
Certains théoriciens en usent indistinctement pour tout
ce qui est à gauche de la barre initiale, — par exemple
au la de la formule iambique (5 12), dont ce la, est
pourtant partie intégrante. C'est une grave erreur.
Par une simplification malavisée, les solfèges modernes
distinguent les mesures « simples » et les mesures dites,
sans raison, « compo'sées ». Le principe de leur repré-
sentation numérique, sous forme d'une fraction, à droite
de la clef, est le suivant : la ronde est l'unité; le dénomi-
nateur de la fraction marque le nombre de ses divisions
binaires : pour la blanche ce sera 2, pour la noire [\^ pour
LA RYTHMIQUE 44S
la croche 8, etc. ; le numérateur indique le nombre de
divisions adopté pour constituer la mesure ; ce numéra-
teur n'est jamais que i, 2, 3, ou 4 ; 6, 9 ou 12, Les déro-
gations à ce choix sont infiniment rares. — En d'autres
termes, le numérateur de la fraction indicatrice marque
le nombre des temps ; le dénominateur spécifie leur qua-
lité : ronde ou blanche, ou noire, etc.. La fraction indica-
trice a pour seul rôle de renseigner sur les divisions essen-
tielles de la durée, qui sont les temps, et par conséquent
sur la battue. Son rôle est modeste, mais il importe de
le définir avec précision afin de savoir au juste quels ser-
vices on peut attendre d'elle.
MESURES DITES SIMPLES
Mesures à temps binaires.
A II temps
A III temps
A IV temps
— ou 3
4
_3_
8
_4_
I
4
ou 4 ou
MESURES DITES COMPOSEES
Mesures à temps ternaires.
OU 2 ou C barré = X
_9_
4
9
8
_9_
16
X
X
= X
I
3
= X
X
= X
= X
8
12
Te"
X
= — '^
Fig. 519.
A II temps.
A III temps.
A IV temps.
11 est visible que les mesures soi-disant composées
n. 8
446 EPOQUE MODERNE
ont même nombre de temps que les mesm'es simples.
Elles ont aussi même battue; d'où il suit qu'elles n'ont
point celles-ci pour composantes et que l'étiquette à elles
infligée est absurde. Elle est dangereuse aussi, car elle
fait croire à une relation de cause à effet entre les unes
et les autres. Cette relation est illusoire. Dans lart clas-
sique 2/4 et 6/8, par exemple, ne sont que deux variétés
de la même espèce, l'espèce II temps. De même 4/4 €5t
12/8 sont deux variétés de IV temps. Etant donné le rôle
de ces expressions numériques, qui est de spécifier la
battue, il faut bien reconnaître que 4/4 ^ 1^ même valeur
indicatrice que 12/8, ce qui, arithmétiquement, est au
moins singulier.
Le lecteur sait par expérience comment il doit user de
ces signaux. On lui a appris : que les mesures simples
ont pour numérateur de la fraction indicatrice 2, 3 ou 4;
que les mesures composées se reconnaissent à l'emploi,
au numérateur, des chiffres G, 9, 12 ; que ces derniers
nombres ne doivent pas se lire directement ; qu'il faut
diviser 6, 9, ou 12 par 3, et le dénominateur de la frac-
tion par 2 ; que par conséquent on ne peut interpréter la
fraction indicatrice ayant pour numérateur 6, 9 ou 12
qu'en la divisant par 3/2. Les enfants mettent des mois,
sinon des années, à pratiquer couramment cette opéra-
tion, qui n'est pas transcendante, mais qui certes est inu-
tile : il sera proposé plus loin un moyen de la supprimer
dans l'avenir.
Les musiciens ont pu se contenter des deux séries, pré-
tendues parallèles du tableau (5 19). tant que les rythmes
pratiqués par eux ont tous été contenus dans ce tableau.
Et il nous faut savoir jouer de cette arithmétique élé-
mentaire, puisque les Classiques l'ont consacrée. Leur
tableau vaut la peine d'être observé de près. Nous ne
trouvons au numérateur comme au dénominateur des
LA RYTHMIQUE 447
fractions indicatrices, que 2 et 3 ou leurs produits par 2
et par 3. C'est le nec plus ultra : les Modernes, on le
répète, en sont restés à l'Imperfection et la Perfection
du Moyen Age.
La mesure à 2/1 est l'équivalent du schème b dans la
figure (398).
La mesure à 3/i est l'équivalent du schème a dans la
même figure.
La mesure à 4/1 est l'équivalent du schème (395).
Toutes les autres mesures à II, III et IV temps binaires
ne sont que de fidèles décalques de celles-là, avec dimi-
nution progressive des valeurs, ce qui ne change rien
aux rapports de ces valeurs entre elles.
Quant aux mesures à temps ternaires, leurs prototypes
se trouvent dans l'art du xiv®, voire du xiii* siècle :
La mesure à 6/2 est l'équivalent du schème d dans la
figure (398) .
La mesure à 9/2 est V analogue du schème (355).
La mesure à 12/2 se tire directement du schème (392)
en y divisant ternairement les semi-brèves. Si le lecteur
a le courage de feuilleter les Scriptores publiés par de
Goussemaker, il y trouvera des tableaux surcomplets de
toutes les Perfections et de toutes les Imperfections. Les
Modernes se sont tenus pour satisfaits des vieux canons
rythmiques. Les schèmes (648) à (654) montreront les
efforts de nos Contemporains pour échapper à cette
obstinée tutelle.
LES FORMES
[a] LA CONSTRUCTION TONALE DANS LA FUGUE
La Fugue, prototype des co?npositions tonales. — La
Fugue, qui met en action et en lumière les richesses
de la tonalité, est le commun modèle de toutes les
constructions classiques. Par son (( dualisme thématique »,
qui va être défini, par le jeu des modulations essen-
tielles du discours musical, par les procédés de ses
développements, elle crée un ensemble de faits que les
musiciens ne tarderont pas à juger nécessaires et qu'ils
transposeront, souvent tels quels, dans les divers genres
où ils exerceront leur activité. La fugue est un si riche
arsenal de moyens musicaux qu'elle fournira des armes
à tout le monde.
Elle s'est constituée peu à peu, appuyée sur les cordes
de cette Quinte Modale qui avait déjà régi tout l'art des
Anciens; mais orientée aussi par les éléments harmo-
niques de la Tonalité. Elle n'est pas l'œuvre d'un homme
ni d'un siècle. Si elle apparaît dotée de toutes ses res-
sources au XVII* siècle seulement, dès le xv® siècle et dans
tout le cours du xvi* elle prend corps ; elle risque ses
premiers pas et les affermit dans de nombreux motets.
Elle établit un lien entre le passé et les temps modernes.
Elle se fonde à la fois sur les Symphonies des Anciens
LES FORMES
449
et sur la Résonance, plus largement perçue par les
Modernes.
Elle deviendra un prototype universel : ses principes
régiront tous les ouvrages classiques et malgré les
différences formelles qui distinguent les genres musicaux,
tous sortiront d'elle ou s'adapteront à ses exigences.
Elle peut être définie : une composition musicale à
deux thèmes, l'un principal, l'autre subordonné, — le
Sujet et le Contresujet, — qui doivent être présentés
suivant certaines rubriques, moduler suivant des règles
immuables, réapparaître un certain nombre de fois dans
un ordre prévu, et qui peuvent parcourir un cycle déter-
miné de modulations, sans avoir le droit d'en sortir.
Fugue en mode majeur. — Les limites imposées à la
liberté de la fugue sont celles que trace le monde des
Tons Voisins. En appliquant au schème de ceux-ci (5o8)
un thème de Bach, on construit le tableau suivant, qui
comprend tous les stades modulants de la fugue, et par
omission, proscrit toute autre divagation tonale :
-'■;:jt.v'rr| r^
Tons
majeurs
Ton central, drt
de la tonique
Tons
mineurs <(
relatifs :
\^^^m'
Fig. 52(1.
Résultat : autour du ton de la Tonique vont graviter
le ton de la Dominante et de la Sous-Dominante, en
même temps que les tons relatifs mineurs correspondants.
En tout six tons, tant majeurs que mineurs. Il est rare
que ces six tons y passent. Les maîtres de la fugue ont
horreur d'étaler toutes leurs ressources ; ils mettent
quelque coquetterie à se montrer parcimonieux. Ils
45o ÉPOQUE MODERNE
n'écrivent guère de fugues intégrales, dans la crainte de
lasser l'auditeur et ils préfèrent, grâce à des artifices
empruntés au dessin, se montrer plus sobres de couleur
tonale. Les avantages de cette sobriété sont magnifique-
ment démontrés par VArt de la Fugue et le Clavecin
bien tempéré de Jean Sébastien.
La fugue étant le plan commun à toutes les formes
musicales modernes, livre la clef de leur structure. La
lecture des schèmes qui vont suivre (52 1) à (532) doit
se faire suivant la convention suivante : chaque note
y représente la tonique du thème en ses diverses péré-
grinations. 11 faudra, pour interpréter ces exemples, ter-
riblement concis, substituer le thème tout entier, tel
qu'il est écrit (52o). à sa note initiale, la seule qui figure
dans les schèmes en question.
D'abord il convient d'établir les préséances entre les
tons voisins. Le centre tonal est nécessairement le ton de
la tonique, ici le ton à ut. C'est lui qui ouvre la fugue et
qui la conclura : le thème principal, dit Sujet, est donc
dès le début, installé à la tonique (52o, i). Abstraction sera
faite, pour l'instant, du Contresujet.
Immédiatement après, la dominante, située à l'autre
extrémité de la quinte modale et qui est, dans l'intérieur
de l'octave, le degré essentiel, va réclamer l'honneur de
chanter le thème, sous forme de Réponse, autrement
dit la réitération du sujet, à la quinte supérieure [Ou à
la quarte inférieure] (520, a).
La sous-dominante n'a droit qu'au troisième rang,
parmi les tons majeurs. Le plus souvent on ne lui fait
pas même la grâce de le lui accorder : le ton relatif
mineur (52o, 3) de la tonique s empare du thème à cette
place, entraînant, comme réponse, le ton situé à sa quinte
supérieure (520, 4), qui se trouve être le relatif mineur de
la dominante.
LES FORMES 45i
Alors seulement la sous-dominante a loisir de se
montrer (520, 5), Sa réponse à la quinte supérieure ne sera
autre que le sujet à la tonique. Et elle pourra être
suivie, — quelquefois elle est précédée, — de son relatif
mineur (020, 6) ^ Il arrive aussi que celui-ci se substitue
entièrement à elle, de sorte qu'on la passe sous silence.
En manière de consolation, on effleure légèrement la
sous-dominante dans les dernières mesures de la fugue,
en exhibant son degré caractéristique [ici le si [?] et l'on
estime que Ton donne satisfaction suffisante à cette
fade personne, que les Grecs ne distinguaient point for-
mellement du ton situé une quinte plus bas qu'elle : par
le mécanisme des Conjointes la modulation à la sous-
dominante, toujours « sous la main », passait chez eux
pour ne pas être une métabole tonale.
Ainsi entre ces tons apparentés, dits voisins, régnent
des préséances. Il a été trop souvent parlé de la Quinte
Modale pour que la tonique une fois constituée harmo-
niquement, à la base de cette quinte, n'apparaisse avec
évidence comme le foyer d'où émanent tous les rayons
sonores : peut-on s'étonner que la réitération du thème
à la tonique soit fréquente ?
Après la tonique, la dominante — située à l'autre
extrémité de la quinte modale et qui est, dans l'intérieur
de l'octave, le degré essentiel — s'installe au second
rang. La sous-dominante ne peut lutter ; elle occupera
la troisième place. Encore faut-il qu'on la lui consente.
Si l'on schématise le plan « tonaP «d'une fugue {52i),
on constate que le chemin parcouru, ouvert par le thème
à la tonique (I), jalonné en second lieu par le thème à la
dominante (II), aboutit à une réitération de la tonique
[*] exprimée ou sous-entendue. La tonique est en effet
^ On dit par abréviation : le sujet « au second degré ».
^ C'est-à-dire conforme aux exigences de la Tonalité. Cf. note p. 416.
45a ÉPOQUE MODERNE
appelée par la sensible, laquelle fait partie du cortège
harmonique de la dominante. Arrivé là [*], le thème paraît
subir comme un choc en retour et le même voyage
s'accomplira en sens inverse. Par un besoin de variété
et aussi par suite des attractions que les tons voisins
exercent entre eux, l'itinéraire subit un changement et
le thème s'en va passer par la sous-dominante, épuisant
ainsi la triade harmonique, affirmant la Tonalité, rendant
l'assiette harmonique inébranlable :
Fi,. 5„, ^'KTPHr: lh''-ll y i = ^§
Ce schème peut se ramener à celui de la Cadence Par-
faite (4io) (4ii)- N'est-il pas aussi le schème des Sym-
phonies antiques, du « Corps de l'Harmonie », et ne peut-
on lire en la figure (52i), en même temps que les princi-
pales étapes de la fugue, le résumé de la doctrine des
Anciens sur les sons fixes de l'échelle-type? N'y perçoit-
on pas que la capacité de l'octave se divise en quinte,
quarte, de bas en haut, comme de haut en bas ; — que
l'excès de la quinte sur la quarte est le ton [pythagori-
cien] ; — que ces jalons-là limitent les deux tétracordes
semblables, séparés par la Disjonction ?
Donc les mêmes cadres régissent, — bien que les phé-
nomènes appliqués diffèrent, — le diagramme de la
Doristi antique et l'organisme de la fugue moderne. Hien
n'est plus propre à révéler l'homogénéité de l'art musical,
de Pythagore et Archytas à J.-S. Bach, Il ne faut pas se
lasser d'une constatation déjà faite : nos « notes tonales »
sont la charpente harmonique du mot d'uT, en même
temps qu'elles sont la charpente mélodique du mode
de MI, Le Majeur moderne et le Mineur antique ont
même base : ici le jeu des quintes seules édifie le mode
sur cette base ; là les tierces ajoutent leur activité à celle
LES FORMES 453
des quintes pour construire un mode où la Résonance,
plus largement appliquée, crée une harmonisation qui
aboutit à la Tonalité. Et celle-ci n'est que la centrali-
sation des Accords Parfaits Majeurs édifiés sur Tantique
Corps de THarmonie autour de la Fondamentale, devenue
la Tonique.
11 reste à introduire, dans la figure (52 1) , les divers tons
relatifs. Le relatif mineur de la tonique est considéré
comme essentiel et peu de fugues le négligent. Le relatif
de la sous-dominante d'ordinaire suit son Majeur ; quel-
quefois il le remplace. Dans les habitudes modernes,
depuis Bach, les deux gammes relatives ayant une armure
identique, on estime que, lorsqu'il s'agit de la sous-domi-
nante, dont la fadeur^ est traditionnelle, on peut au
besoin se contenter d'énoncer le relatif mineur, sans
que son chef de file, majeur, ait le droit de se plaindre.
11 est des sujets que le changement de mode dénature
de telle sorte qu'un musicien se refuse à leur faire subir
cette transformation. Affaire de goût. Un pédant n'aura
cure de la détérioration résultante et se croira obligé de
faire passer son thème du majeur au mineur, ou inverse-
ment. Bach, Haendel, Mozart mépriseront cette con-
trainte : si le changement de mode défigure et enlaidit
la forme thématique primitive, ils y renoncent, simple-
ment. Leur choix se portera sur d'autres modulations.
Gomme ils ne s'estiment pas tenus d'utiliser toutes leurs
richesses tonales, ils se montrent résolument sobres :
ils dédaignent la musique pléthorique qui ne fait grâce de
rien et s'étale comme l'argenterie des parvenus. — Cette
remarque s'applique aussi bien à la fugue mineure^ dont
il sera dit quelques mots plus loin, qu'à la fugue majeure^
ici considérée.
^ Ce mot n'a nullement le sens péjoratif : cette fadeur est organique, et
déjà le Grand Système Immuable [non modulant] des Anciens la consacre.
454 ÉPOQUE MODERNE
Le thème étant représenté par sa seule note initiale,
la figure (022) va montrer d'un coup d'oeil la structure
de la fugue régulière et complète * :
Flg. 322. /' i.\^,^'^ •U-i\ ■ 7" '^T'^^-Ji-i' !!
Mais la fugue peut se réduire à n'être que :
l'-e-)
J ]l (i! l^ iir I I Ji (I! i""* 111*'= 1 I Ji (U iK» I
Fig. 523.
Elle peut même se rétrécir encore et se composer
d'une simple alternance aux diverses parties, du ton de
la tonique et du ton de la dominante. Elle devient
alors : _
Fig. 524.
et n'est plus constituée que par «l'exposition ». Ce terme
a une signification qu'il importe de définir.
Le Quatuor Vocal' a été présenté comme un ensemble
parfait, grâce à léquilibre et la plénitude de sa cons-
truction. L'écriture musicale à quatre voix dispose de
presque toutes les ressources nécessaires. Même pour
figurer les accords de V sons elle est efficace : il suffit de
choisir parmi leurs sons constitutifs ceux qui sont essen-
tiels, caractéristiques. La partition à quatre voix présente
sur une polyphonie plus abondante l'avantage de la clarté.
Elle réalise, avec un minimum de lignes mélodiques, toutes
les combinaisons de la langue moderne classique ; et si
TArt Contemporain ne s'en satisfait pas toujours, c'est
^ Étant convenu que l'Exposition représentée en abrégé sur la figure (522)
contient autant de réitérations du Sujet ou de la Réponse qu'il y a de voix
ou parties. Cf. la figure (5i2), exposition d'une fugue à IV voix.
- Ou Instrumental, lorsque les instruments s'échelonnent à l'instar des
voix. Les mots « voix » et « partie » sont synonymes.
LES FORMES 455
qu'il tend vers un idéal harmonique et polyphone assez
différent. Dans TArt Classique [i75o-i85o] le quatuor est
considéré comme le dispositif par excellence.
Lorsqu'on lui confie la fugue, on entend les voix s'éche-
lonner de telle sorte que chacune de leurs a entrées » suc-
cessives soit mise en pleine lumière. L'ordre de ces entrées
n'est pas immuable : le plus simple procède du grave à
l'aigu. Reprenons le thème (52o, i) pour l'attribuer à la voix
de basse. Ici ce thème s'appelle Sujet [S] et il est émis,
en premier lieu, dans le ton de la fugue, c'est-à-dire à la
tonique. Le ténor va « répondre » en reprenant ce thème,
non à la tonique, mais à la dominante, et cette fois le
thème, ainsi modulé, s'appellera la Réponse [R]. Les deux
voix supérieures suivront, en observant les mêmes alter-
nances ; de sorte que l'on peut exprimer par le symbole
s + R + s + R
le type général de l'entrée des voix. Cela constitue l'Expo-
sition, et ce terme est très clair : les voix exposent en
effet, l'une après l'autre, le thème principal sous ses
deux couleurs tonales essentielles :
K
Soprano
4< ■ ■ i B 1 R
1 a
? .
1 e- — 1
[' \ fr
-f-
F. 1
s
1 ' J 1
1
Alto
i^ ■ ' ' : ■ =^=^
* M 1 —
s,
R —A
A "
■àùj
Ténor
r^
-^f-fV
n
*— * = — —
1 ! ! 1 1 i ~ i
■
-.(-14-
1
"^ ?y^
à À
C
Fig. 523.
Il va de soi que la basse continue à chanter pendant
la réponse du ténor ; que le ténor poursuit son chemin
mélodique pendant l'entrée de l'alto, etc., de sorte que
l'ensemble vocal est complet après la dernière entrée,
celle du soprano.
456 ÉPOQUE MODERNE
Dans les fugues très complètes, Tauteur fait suivre
l'exposition d'une «contre-exposition», où il reprend les
entrées en sens tonal inverse [R + S + R 4-S ], la basse
émettant la réponse, au lieu du sujet, et ainsi de suite
jusqu'au soprano, lequel chantera le sujet au lieu de la
réponse. C'est ce qu'exprime sommairement la figure
(526). La contre-exposition, lorsqu'elle est complète,
amène, comme dans l'exposition, autant de réitérations
du thème [R+ S + R 4- S...] qu'ily a de voix ou parties.
La suite de la fugue conduira le sujet au ton relatif
[1 bis\ puis à la sous-dominante [111] et [ou] à son relatif
[111 bis]. Après quoi il sera bon, pour réinstaller solide-
ment le ton principal, d'insister sur la dominante ; car
son accord parfait contient la sensible et celle-ci appel-
lera la tonique, impérieusement. Il convient donc d'in-
tercaler, dans ce schème, un sol entre le ré et Vut termi-
nal :
^^ " " ~*-- JLi -^
j 11 II I i*'^ III mk'" u I
et cela voudra dire que, pour conclure, il n'est pas inu-
tile de ramener la réponse avant la dernière émission du
sujet. Toutefois il n'est pas rare que, au lieu de rééditer
la réponse normale à la dominante, on la fasse entendre
— elle-même ou ses dérivés — sur une prolongation de
la dominante soutenue pendant plusieurs mesures, et à
préparer ainsi, parla chute retentissante de la dominante
sur la tonique, le triomphe définitif de cette éminente
personne musicale. Ce sera la « pédale de dominante » : à
l'orgue, c'est le pied qui la tient. — Souvent, afin de ne
pas être en reste, la tonique s'étale à son tour sous forme
de pédale. De sorte que la fin d'une fugue prend volon-
^ Quelquefois le relatif mineur sépare la contre-exposition de l'exposition.
LES FORMES 457
tiers, dans sa voix ou partie grave, l'aspect suivant :
Fig. 527.
Pédale de Dominante. Pédale de Tonique.
Au-dessus, les parties supérieures se livrent à une agi-
tation pleine d'allégresse et s'autorisent de la fin qui
approche pour se permettre, en sus de beaucoup de mou-
vement, quelques incartades harmoniques. Elles ont été
sages tout le long du chemin et se sont soumises au
régime du contrepoint sévère. La fin, qui va les libérer
de cette contrainte, les incite à quelques plaisanteries.
Tel quel, le plan d'une fugue est d'une simplicité enfan-
tine. Ce défilé des différentes formes tonales prises par
un seul et même thème, ne saurait constituer une œuvre
d'art, et si la fugue se réduisait à une série de modula-
tions, toujours les mêmes, toujours dans le même ordre,
elle ne serait qu'un maigre verbiage, tout au plus capable
de fixer le souvenir et de régler l'emploi des tons voisins,
cette petite confrérie tonale.
Mais pour chanter leur musicale union la fugue a pris
plus d'ampleur. Ce n'est pas en vain que les Déchanteurs,
depuis le xiii* siècle, ont laborieusement créé un langage
polyphone de plus en plus alerte. Les ordonnateurs de
la fugue vont s'emparer de ces conquêtes déjà lointaines,
Contrepoints-doubles (365) renversables, qui permet-
tent aux parties d'échanger leurs places, sans que péché
s'ensuive; Imitations (366); Canons [p. 3o6], parfois, il
faut l'avouer, plus ingénieux que séduisants. Ne seront
point décrits dans ce livre les « espèces » du contre-
point ni les types des imitations, des canons ; arsenal
plantureux dont les traités spéciaux inventorient les tré-
sors, et où s'empilent des fatras- Il suffit aussi d'examiner
l'œuvre du grand Bach, pour découvrir que tout n'est
458 ÉPOQUE MODERNE
pas pédantesque dans ces périlleuses combinaisons. Jean
Sébastien vint au monde ayant hérité toutes les acquisi-
tions de ses prédécesseurs. Le langage sonore de ce prodi-
gieux constructeur échappe à toute mesquinerie : la fugue
ou le style de la fugue sont chez lui un mode de la pen-
sée, et il démontre, en des œuvres qu'on ne dépassera
point, que les artifices du contrepoint peuvent servir la
cause de Fart le plus libre.
Les maîtres de la fugue, pour corser leur ouvrage, ont
de bonne heure appelé à Taide un de ces artifices. Ils
ont flanqué le sujet d'un « contresujet » renversable,
aussi différent que possible du sujet par la forme et
l'allure ; de manière à ce que le compagnon contribue,
par sa physionomie propre, à faire saillir celle de son
voisin. L'introduction de cet associé se présente dans la
fig. (528) ' sous la forme la plus simple et la plus ordi-
naire ; et il est entendu que les modulations, dans le
même ordre qu'au sujet, s'installent au contresujet.
[Le terme « contreréponse » n'a pas cours.]
^
^^^^m
î
Fig. 528.
Par suite du jeu des modulations, les dernières notes
du contresujet peuvent être amenées, sous la réponse,
à subir une modification : elle se produit dans l'exemple
ci-dessus, au contresujet, mesure 5.
i Les simplifications apportées au texte sont destinées à rendre l'exemple
plus clair.
LES FORMES 459
L'adjonction au sujet d'un associé disparate introduit
dans la fugue le « dualisme* thématique ». Toute fugue
repose sur l'amalgame et le développement de deux
thèmes. Il faut deux thèmes; et deux suffisent. Tous les
éléments de la pièce sont tirés de l'un ou de l'autre :
éléments mélodiques, éléments rythmiques. C'est affaire
au musicien de leur appliquer avec goût les artifices,
catalogués ou non, — car des combinaisons nouvelles
sont toujours possibles, — que l'art du contrepoint com-
porte. L'art de la fugue consiste à organiser des. « mélo-
dies » simultanées, dont l'indépendance doit être par-
faite, en dépit du pacte d'union qui les unit. 11 y a là
pour l'activité d'un maître musicien matière à trouvailles
incessantes. Il convient d'ajouter aussi que nul genre
musical ne se prête mieux au stérile bavardage et à l'em-
phase. La connaissance du contrepoint, même parfaite,
ne suffit pas au bâtisseur d'une fugue. Avec la seule
science on écrit une fugue d'école. Il faut s'appeler Bux-
tehude, Bach ou Haendel pour élever le style de la fugue
au-dessus du formulaire.
C'est la fugue qui suscita ce dualisme thématique im-
planté dans tout l'art moderne, et qui s'accommode fort
bien, on le verra, aux formes symétriques, privilégiées
chez les Classiques.
Gomment du sujet et du contresujet on tire des des-
sins et des rythmes, comment on les agence, comment
on les dissocie; — ce que sont les « diminutions », les
« agrandissements » d'un thème; — comment on lui
inflige le « mouvement contraire » ou 1' « allure rétro-
grade »'', le lecteur peut l'apprendre en un livre sans
^ Le mot Dualisme implique la divergence des deux thèmes, qui doit être
aussi grande que possible. Ces deux associés sont des frères ennemis.
■^ A l'écrevisse, disaient les amateurs de ce vieil artifice, quelque peu ridi-
cule.
46o ÉPOQUE MODERNE
autre texte que des notes, VAi^t de la Fugue, déjà
cité. Il y verra comment, sur un unique thème, par des
modifications perpétuelles et par Fadjonction de contre-
sujets renouvelés, on développe une pensée musicale.
Appliqués à la fugue, ces procédés permettent d'insérer
entre les divers stades modulants du sujet des ce diver-
tissements » construits avec des fragments des deux
thèmes. Aussi le schème (526) va-t-il s'allonger de
ces épisodes intercalaires, qui peuvent d'ailleurs, ici ou
là, faire défaut :
,_^ 0^
,^29.
Le divertissement qui sépare la contre-exposition de
l'exposition est ordinairement court. Les dimensions des
autres sont variables ; il importe qu'elles ne soient
jamais excessives, surtout en une fugue complète.
Le précédent schème va se compliquer encore si l'on
y représente, à chaque rentrée du sujet, la réponse qui
s'y rattache II deviendra :
i""' ii[
Fig. 53o.
]i]bis
Dans ce cas, la réponse du sujet au relatif mineur du
ton principal se fait dans le ton [ici mi mineur] relatif
de la dominante [ici sol] ; — les réponses signalées par
l'astérique font double emploi avec des énoncés anté-
rieurs du sujet. C'est là une raison de les supprimer.
De cet exposé il résulte que le musicien a intérêt, une
fois l'exposition et la contre-exposition présentées, à ne
pas prodiguer les « entrées » dans chacune des trans-
positions du sujet. Ainsi, dans une fugue à IV voix,
qui fait dès le début entendre huit fois le même thème
LES FORMES
46i
[4 fois dans l'exposition 4- 4 fois dans la contre-expo-
sition], le mieux est de se contenter d'un sujet et de
sa réponse [2 fois le thème seulement] à chaque stade
tonal postérieur. Il ne faut pas qu'une pseudo-exposition
paraisse recommencer au relatif mineur, à la sous-domi-
nante, au relatif de la sous-dominante... Les épisodes
successifs qui séparent les rentrées du thème étant tirés
eux-mêmes, par hypothèse, du thème principal et du
contresujet, par trop de conscience et avec trop d'en-
trées, le musicien serait un radoteur.
Et le schème de la fugue n'est pas encore étalé tout du
long! Il faut lui ajouter une partie essentielle, organique,
même lorsqu'elle reste sous-entendue : tout sujet doit se
prêter aux combinaisons de la « Strette » [en italien
Stretto]^ qui consiste dans le resserrement des entrées :
Stretto
1
^^
m
m
^
^
É
Fig. 53 1.
Quelques sujets présentent même trois, quatre façons
et plus de resserrer les entrées : on dit qu'ils ont trois
ou quatre strettes. Opulence excessive î
Conséquence nécessaire : tout thème n'est point
propre à devenir « sujet ». C'est un honneur réservé aux
motifs capables de former, avec leur transposition à la
dominante, une sorte d'appareil à coulisses mobiles,
susceptible de rétrécissement. Les anciens fuguistes atta-
chaient à cette propriété du sujet une importance capi-
tale. Traditionnellement, nos concours de fugue impli-
quent la confection d'une strette.
A l'école on la case d'ordinaire après la pédale de domi-
nante et le point d'orgue qui la clôt. De sorte que — ■
46a ÉPOQUE MODERNE
dernière extension du schème de la fugue — Tédition
complète, le nec plus ultra du genre aboutissent à la
formule générale que voici :
^^ „^,
fT\
Fig. 532.
En résumé, une Fugue est l'exposé « tonal » \ et le déve-
loppement d'un thème principal [Sujet] et d'un thème
secondaire [Contresujet], associés, qui fournissent, à eux
seuls, tous les éléments de cette pièce chorale. Car c'est
bien d'un « chœur » qu il s'agit, vocal ou instrumental, où
chaque voix, chaque partie, pour conserver leur indé-
pendance, font appel à l'expérience du constructeur. S'il
est bon architecte, ses matériaux s'agenceront avec une
précision qui n'exclut pas la fantaisie ni l'élégance, mais
qui les discipline. S'il n'est qu'un riche entrepreneur,
il entassera les moellons sans choisir. Il pourra faire
solide, somptueux ; il n'édifiera qu'une maçonnerie sans
beauté. Son hymne à la gloire de la Tonalité sera une pla-
titude. En vain il épuisera tous les stades prévus (532) :
un pareil ouvrage risque fort d'être lourd, car il est le type
d'une fugue d'école, où il est permis de ne rien omettre.
Le lecteur, en étudiant le Clavecin bien tempéré, ou \ Art
de la Fugue, ou les grandes fugues pour orgue de Jean
Sébastien, reconnaîtra que le maître ne s'astreint jamais
à parcourir tous ces méandres ; de même qu'il en prend
à son aise avec l'ordre logique des métaboles tonales.
^ Le mot ayant ici le sens de : conforme aux exigences de la Tonalité.
LES FORMES
463
Libre avant tout, il s'abstient des « clichés », des poncifs;
il ne se g'ène pas pour intervertir les cases tonales, pour
introduire la strette de bonne heure, avant même d'avoir
clos la série des modulations qu'il adopte.
Comment il est loisible d'exploiter un thème, le maître
d'Eisenach l'enseigne à chaque page : la première fugue
en ré majeur, du Clavecin, Tune des plus simples et des
plus riches — et des plus brèves — que l'on puisse
admirer, livre en ses trois premières mesures tous les
éléments de sa construction :
Fig. 533.
Tous les divertissements qui se casent entre les réité-
rations du sujet et de la réponse aux tons divers, sont
tirés de la « tête » du sujet [i], du « corps » du sujet [2]
ou des fragments [3, 4, 5] de Tépisode, long d'une seule
mesure, qui est chargé d'établir le raccord entre la R.
et le retour du S. [Ce retour a lieu sur la dernière note de
l'exemple, le i^é de la portée supérieure : la fugue est à
IV voix : l'exposition ne sera donc complète qu'après
nouvelle couple thématique S + R. Il est inutile de la
citer plus amplement : la suite n'apporterait point de
matériaux neufs.]
Dans les divertissements successifs les fragments thé-
matiques, tirés du sujet, du contresujet ou de la
« queue » de l'un et de l'autre, se succèdent ou s'agglu-
tinent ; quelquefois ils se résolvent eux-mêmes en frag-
ments plus menus, comme ces cellules animales qui,
pour se reproduire et pulluler, se sectionnent. Mais sous
leurs transformations diverses une oreille exercée recon-
464 ÉPOQUE MODERNE
naît leurs origines et les y ramène aisément. De là entre
les divers dessins, qui sont autant d'individualités issues
de « parents » communs, un véritable air de famille.
Il incombe aux musiciens de créer cette parenté, de la
fonder sur une consanguinité réelle et de laisser la vie
circuler librement dans tout cet ensemble. Une fugue
n'est pas une collection de pièces anatomiques démon-
tables. Elle doit créer un organisme vivant, où circule un
sang généreux.
L'exemple (533) montre que pour souder les entrées
successives il est besoin de raccords. Les maîtres de la
fugue prennent soin de les faire courts et caractéristiques.
De même qu'ils opposent toujours, en contrastes aussi
vigoureux que possibles, le thème du contresujet à celui
du sujet, ils différencient soigneusement de ces deux
thèmes les nécessaires soudures. Leur intention en cela
est manifeste : ils s'arment de pied en cape afin que dès
les premiers pas leur marche soit assurée par Tabon-
dance et la variété des munitions. Ci-dessus le raccord a
lieu entre la réponse et le sujet. Mais souvent le sujet
lui-même ne peut se souder à la réponse que par la
médiation d'une coda.
Fugue en mode mineur. — Apparemment, lorsque le
thème de la fugue est mineur et impose à la pièce cette
modalité, le schème général (532) changé de mode par-
tout\ semblerait s'appliquer. Chimère! Notre Mineur
est taré d'une malformation. Lorsqu'on en fait le ton
central d'une famile tonale, son cortège de satellites ne
se trouve pas remplir vis-à-vis du ton conducteur un rôle
symétriquement inverse de celui que les tons voisins pre-
naient autour du Majeur. La fugue mineure se contente
1 C'est-à-dire que les tons principaux deviennent mineurs et les tons rela-
tifs, majeurs.
LES FORMES 465
d'approximations : le soi-disant parallélisme que Bach
lui-même préconise entre les tons relatifs n'est qu'un
leurre. D'Indy a mis en lumière les tares originelles de
la fugue mineure'. Le remède qu'il propose, et qui n'est
point pour nous étonner, puisque nous savons d'où vient
et quel est le Mineur vrai, est de recourir à cette échelle
modale. Et ce conseil tend à rendre la vie mélodique et
à donner la vie harmonique à la Doristi, le vieux mode
des Grecs. Cette solution est implicitement contenue
dans la pénétrante analyse de d'Indy et confirme, par une
application technique, la continuité de l'art. Malgré des
brisures, des coupures, plus apparentes que réelles, la
Musique diatonique, fondée, il y a 2 5oo ans. poursuit ses
destinées sans avoir tari le vieux fonds. Viendra-t-il un
jour où ce courant de l'art occidental sera dévié ou tari ?
Chi lo sa ? 11 suffit de constater que des sources loin-
taines l'alimentent ; sources encore vives où les artistes
peuvent puiser.
J.-S. Bach va fournir le plan d'une fugue mineure, et
donner en même temps qu'un modèle de construction une
leçon de sobriété : il se garde, en sa pièce splendide, d'ac-
cumuler toutes ses richesses « verbales », tonales, cano-
niques et autres. Il la réduit à des proportions moyennes,
en calculant si bien ses perspectives que l'édifice se dresse
immense.
FUGUE EN LA MINEUR -
I. Exposition
Dj) Divertissement en la mineur
aboutissant à une seconde Exposition
réduite à deux entrées.
^ Cours de Composition musicale, IP livre, P^^ partie, p. 60.
- OrgeUverke, Band II, p. 67 [Peters].
466
ÉPOQUE MODERNE
II. Seconde exposition
D^) Divertissement modulant vers
III. Le ton relatif majeur
Enchaînement presque immédiat avec
IV. La Sous-Dominante
Dj) Divertissement modulant vers le
V. Retour du sujet a la tonique
D,J Divertissement contenant la Réponse tronquée et conduisant à
YI. La pédale de Dominante |en sons non soutenus]
et à la cadence finale.
Fig. 534.
Si l'on inflige à ce plan la forme schématique adoptée
pour la fugue majeure, on obtient le très simple dispositif:
K H
n s
- i
-ui 0
CC U3
a
a
a
Fig. 535.
A quoi bon décrire les fugues majeures ou mineures à
III thèmes [i sujet, 2 contresujets successifs, qui parfois
finissent par s'associer, de compagnie, au sujet lui-
i La seconde entrée subit une variante qui la dissimule.
LES FORMES 467
même]; — à IV thèmes et plus [2 sujets, 2 contresujets]?
L'habileté ne connaît point de limite à la complication
croissante des enchevêtrements thématiques ; mais il
faut être un Jean Sébastien pour y faire prédommer Tart
sur la science. La superposition des thèmes n'est une
beauté que si Toreille, l'esprit et le sentiment musical y
trouvent leur compte. Tout est possible ; tout n'est pas
beau. L'opulent chœur de la Renaissance s'est affadi dans
les raffinements d'un contrepoint trop riche en imitations
et en combinaisons de toute nature : Pitoni [f i743], qui
a composé plus de quarante Messes et Psaumes à XII voix,
réparties en trois chœurs, une vingtaine à XVI voix
[quatre chœurs], quelques motets à XXIV et XXXVI voix
[six et neuf chœurs à quatre parties chacun] s'était attelé
— c'est le cas de le dire — à une Messe à XXXXVIII voix
[douze chœurs], lorsque la mort, heureusement, l'em-
porta !
Les fugues à V, VI, VII, VIII voix et plus, à II, III,
IV sujets [avec contresujets en nombre égal ou supé-
rieur] ne peuvent que difficilement — et cette difficulté
croît plus vite encore que le nombre des thèmes et des
parties — soutenir l'intérêt de l'auditeur. Si J.-S. Bach
avait réalisé son intention de couronner Z'^r^ de la Fugue
par une grande fugue à quatre sujets, il eût à coup sûr
ajouté une merveille à son œuvre. Mais, sans médire de
Sarti, Cherubini et autres artisans delà fugue à VIII voix,
on a le droit de voir dans ces constructions cyclopéennes
des exercices d'école. L'attirail y est pompeux et l'idéal
mesquin. Un chœur à VIII voix, librement écrit, où les
combinaisons ne sont point la conquête souhaitée, peut
devenir un noble moyen d'expression. Une fugue à
VIII voix, par la contrainte qui s'impose aux diverses
parties, n'est tolérable qu'un instant, à l'état fragmen-
taire. Prolongée, elle devient jonglerie musicale.
468 EPOQUE MODERNE
La Fugue à IV voix [en Majeur] construite sur un sujet
unique, flanqué d'un seul contresujet, reste le chef de file
de toute composition classique. Ses procédés de cons-
truction tonale, Tamalgame de ses fragments thématiques,
qui se succèdent, se superposent, s'associent ou se com-
battent dans les divertissements intercalaires, seront
appliqués au plan de la Sonate et de la Symphonie; le
Développement Central, qui règne en ces types de com-
position, n'est qu'un divertissement tiré des deux thèmes
fondamentaux de la pièce, par des moyens que les
fuffuistes ont mis en honneur.
La fugue relie si bien le passé au présent que dans la
forme donnée à la réponse, on retrouve avec évidence les
traces de la Quinte Modale antique. Il a été constaté déjà
que les musiciens du xvf siècle (474) à (477), dans les
entrées de leurs parties vocales, répondent à la quinte
par la quarte et vice versa :
Fig. 536.
^^
^
1
Cela devient une nécessité dans la fugue, lorsque, en
tète du sujet, ces intervalles se présentent nettement,
soit à nu, soit munis d'un^revêtementsimple :
Fig. 537.
Fi?. 538.
^p
^ê^
foj j-^ij-jj yifnu\:r
Tel est le jalonnement par la Quinte Modale, que les
Anciens ont institué et qu'ils ont légué au Moyen Age.
L'intervalle essentiel du Corps de l'Harmonie, conserve
en l'Art Moderne toute son efficace :
Fig. 539.
-e^^^-
MÏTicTir antique
ijeur moderne
LES FORMES 469
Ce n'est pas tout. Les changements ou « mutations »
qui se produisent dans la réponse, et dont les exemples
(537) (538) montrent la nécessité, sont parfois très subtils.
Or on « répond » toujours à la quinte ou à la quarte,
jamais à un autre intervalle, usant ainsi dans le formu-
laire essentiel de la fugue de ces seules Symphonies
qui, dans Testime des musiciens helléniques primaient
sur tous autres intervalles. Gevaert a donné, avec
sa pénétration coutumière, la raison profonde de cette
règle absolue \ qui rattache notre art à celui que
Platon goûta. Dans la pratique, les mutations de la
réponse peuvent être difficiles à régler ; les points de
suture entre les régions modulantes, suivant lesquelles
certains sujets sont partagés, n'étant pas toujours très
visibles. La règle dit : « Répondez au ton de la tonique
par celui de la dominante et i^ice versa. » C'est, dans les
concours, une grave affaire, pour les élèves, de trouver
la solution du problème. Plus d'un y trébuche. Or Bach
lui-même, en quelques fugues, oscille entre plusieurs
formes de la réponse, et semble prendre un malin plaisir
à répliquer tantôt par la quinte, tantôt par la quarte.
J.-S. Bach et Rameau. — Jean Sébastien fut le régu-
lateur et Tordonnateur de la Fugue ; il vivifia les combi-
naisons scolastiques de ce langage par un sentiment
profond. En son œuvre, il n'y a ni redites, ni longueurs,
ni défaillances. Mais son génie s'est montré tyrannique. 11
a voulu que la fugue endossât toutes les exigences de la
Tonalité. Il s'est fait le champion du Mode Majeur moderne,
des Tons Voisins, de tout l'appareil créé par elle et autour
d'elle. Il a prêché la Tonalité, comme il a glorifié l'Evan-
gile en ses œuvres religieuses, avec une ardeur passion-
née, exclusive.
^ Musique de V Antiquité, I, p. 102 sqq.
470 ÉPOQUE MODERNE
Il a orienté la musique vers la sujétion à cette échelle
d'uT MAJEUR, devenue tyrannique, et il a fourni de ce
régime des modèles achevés. Il faut bien avouer pour-
tant qu'il a sacrifié des trésors.
Jusqu'à lui les antiques modes avaient survécu. En
face et à côté d'uT ils conservaient quelque prestige ; les
musiciens leur concédaient le droit d'élever la voix
devant lui. Jean Sébastien fut l'auxiliaire du mode des-
potique qui bannit les antiques Harmonies. Il joua le
même rôle que d'autres « puristes » en un autre langage.
Les réformateurs de la poésie et de la prose françaises,
au xvii^ siècle, ont appauvri la langue de leurs pères.
Ils ont dénudé le riche parler de France. En donnant des
modèles de précision verbale, ils ont relégué une foule
de mots précieux, qui aujourd'hui nous font défaut.
Jean Sébastien aussi fut puriste à outrance. Cet infa-
tigable professionnel a mis son génie au service d'uT
MAJEUR. Il l'a débarrassé de ses rivaux, et a fait le
vide autour de lui. Il lui a donné pour unique vassal ce
mode mineur réputé « parallèle » , dont on a précédem-
ment marqué toutes les tares. Bach lui-même a dû
adopter, résolument, le mineur à sensible (421), si forte-
ment teinté de majeur, que l'ambiguïté modale est le
propre de cette échelle. Il accumule des prodiges d'habi-
leté pour donner à ses fugues mineures un aspect con-
forme au décevant parallélisme des modes-tons-relatifs .
D'Indy a fait cette remarque : « Il semble que les fugues
mineures de cette forme soient admirables surtout par
l'art consommé que les auteurs y déploient pour
remédier aux défectuosités tonales de la formule'... »
Chez Bach la Tonalité absorbe la Modalité, ou plutôt
elle se confond avec elle. Qui dit Tonalité, il faut le
^ Composition musicale. II, i, page 57.
LES FORMES 471
répéter encore, dit ensemble de phénomènes liés inva-
riablement à Tunique mode d'uT, qui est le Majeur absolu,
— comme le mode de >ii était le Mineur absolu*. Mais
UT, moins libéral que le vieux monarque, et point du
tout « constitutionnel », ne tolère à côté de lui aucun
mode suffragant. 11 ne se montre indulgent que pour un
pseudo-mineur, auquel il impose une humiliante vassa-
lité.
Jean Sébastien fut le sévère ordonnateur de ce régime.
Il a appliqué toutes les forces de sa volonté à enfermer
les musiciens dans un cercle tonal, limites de leur salut.
Peut-être les destinées de Tart, en ces temps, l'exigeaient.
Il devient évident que cet effort de centralisation, qui a
maîtrisé la musique, pendant près de deux siècles,
semble épuisé. La Tonalité craque; les vieux Modes, avec
circonspection, reparaissent et l'autocratie va prendre
fin.
Pour démêler le rôle que J.-S. Bach a joué dans l'éta-
blissement de la fugue tonale, il faut lire les œuvres de
Gabrieli, de Frescobaldi, de Froberger, de Buxtehude^
Ce noble maître, que Jean Sébastien, son disciple, a trop
fait oublier, a des libertés de plume et un formulaire
modal qui donnent à ses lignes mélodiques une sou-
plesse admirable. Et Ton se prend à regretter que Bach
ait châtré ce langage !
Exemple emprunté à Buxtehude [Fugue en ut, à IV voix,
pour Grand Orgue] :
Fig. 54o.
1 Sur le sens de ce qualificatif, v. p. i85.
- De Buxtehude ce sont les pièces d'orgue surtout qu'il convient d'étudier :
elles sont bien supérieures à ses cantates, et comptent parmi les chefs-
d'œuvre du genre.
472 ÉPOQUE MODERNE
Le si I7 (*) de la première mesure n'est pas une modu-
lation à la sous-dominante. C'est : ou le résultat dun
mécanisme de Conjointes, analogues à celles des Anciens,
Fig. 541.
:^r^^
,^>*''0
et qui n'entraînent pas une métabole organique. — ou
bien l'emploi, à côté du mode d'uT [clairement installé
à partir de la seconde mesure], du Mode de sol, appliqué
à la première :
Fig. 542.
A preuve : l'incertitude tonale de la réponse. La règle
de J.-S. Bach : (.< Tout ce qui est dans le ton de la tonique,
au sujet, passe dans la réponse au ton de la dominante,
et i^ice versa », n'y est pas exactement appliquée; il y
règne une sorte de « flou » tonal que Bach a proscrit,
mais qui, résultant de l'emploi simultané de deux échelles
modales différentes, constitue un formulaire plus varié,
recelant des coins mystérieux. A lire Buxtehude, on se
prend à regretter que Bach ait raidi les formes flottantes
qui persistent dans l'œuvre de son maître, et substitué à
ce langage, riche et ondoyant, les ressources mieux
ordonnées et les couleurs plus crues de la Tonalité.
Si J.-S. Bach fut un simplificateur systématique de
l'échelle sonore, un centralisateur à outrance au détri-
ment de la Modalité, il a eu la gloire de réaliser la
synthèse de la monodie et de la polyphonie. En impo-
sant des sacrifices à la langue musicale, désormais
inféodée à un mode unique, il l'a enrichie de toutes les
ressources d'une harmonie à la fois adventice et coor-
donnée. Et, bien qu'il n'ait pas songé à voir dans les
accords des entités harmoniques, on peut considérer
LES FORMES 4^3
qu'il a fixé leur activité sous le régime tonal. Les accords
sont le plus souvent, sous sa plume, des résultats de la
polyphonie : ils ne peuvent être individualisés que par
une véritable abstraction. Ils se dégagent, sans qu'on
puisse les isoler, d'une écriture perpétuellement « cho-
rale » et tonale, qui peut passer pour parfaite et dont la
plénitude compense les pertes. Seulement il arrivera que
les successeurs de Bach, inféodés eux aussi à ut majeur,
ne posséderont point une telle maîtrise. Ni Mozart, ni
Beethoven lui-même ne réaliseront un « chœur » aussi
parfait.
Une influence française s'exerça sur eux, sans doute à
leur insu. En 1722 notre Rameau avait publié son Traité
de V harmonie ^ dans lequel il donnait un corps à des faits
musicaux qui étaient jusqu'à lui restés dans le domaine
de la spéculation pure. Les belles théories harmoniques
du Vénitien Zarlino [f 1090], combattues àprement par
le défenseur des Anciens, Vincenzo Galilei [f vers 1600],
père de l'astronome, n'avaient guère eu de retentissement
dans la pratique. Rameau reprit en musicien consommé
les travaux de Mersenne et surtout de Sauveur, rendit
concrets les accords en s'appuyant sur les « harmoniques » ,
et en en rectifiant les étagements par tierces (5o3).
Il mit en évidence ce que l'harmonie « en soi » peut
avoir de légitimité et créa, en regard de Iharmonie
adventice, latente dans la polyphonie, une science des
accords, catalogués Quel appoint fourni au style mono-
dique, auquel les Italiens se complaisaient depuis plus
de cent ans ! Rameau fournissait le moyen de définir et
de régler les agrégats sonores employés dans l'accom-
pagnement de la monodie et du solo instrumental.
Pour juger de son influence, il faut mettre son œuvre
en regard de l'œuvre de Bach. Jean Sébastien avait pris
la succession des polyphonistes de la Renaissance, tout
474 ÉPOQUE MODERNE
en accommodant son langage choral aux exigences de la
Tonalité ; Rameau fut un disciple de ces Italiens qui,
par réaction contre une polyphonie pléthorique, avaient,
depuis le commencement du x\if siècle, décrété et
pratiqué le retour à la monodie accompagnée. Rameau
est monodiste ; non qu'il soit incapable de polyphonie :
il fait preuve, en particulier dans Técriture du quatuor
des cordes, d'une entente remarquable des superpositions
linéaires. Mais il pense « harmoniquement ». Il dissocie
la mélodie et l'harmonie; il fait de celle-ci le vêtement
de celle-là. Il veut, à toute agrégation sonore, attribuer
une étiquette conforme aux principes de VHarmonie
réduite à ses principes naturels. 11 ignore les organistes
des Flandres et de l'Allemagne, et il ne semble pas que
notre admirable de Grigny * [f 1 708] ni ses meilleurs émules
de France aient exercé sur lui une influence. Jamais il ne
subira celle de J.-S. Bach, à qui il survécut de quinze
années et qui regardait beaucoup plus vers la France
que les Français, de son temps, ne regardaient vers lui.
Bach et Rameau incarnent deux régimes différents,
antagonistes. Est-il absolument certain qu'il faille exalter
la polyphonie au détriment de tout le reste ? L'harmonie,
dont on a abusé, lorsqu'on s'est mis à se payer d'accords
— monnaie d'un usage plus courant que les combinaisons
polvphones, — n'a-t-ellepas des droits, elleaussi, àquelque
révérence? Elle dégage à merveille les forces sonores
latentes en une monodie bien construite. On peut, en
jouant sur le mot a harmonie » pris au sens que lui confé-
raient les Anciens et au sens moderne, trouver une raison
d'associer les choses que ces deux sens désignent : dans la
pensée des Grecs, l'harmonie est constituée par les liens
d'origine qui unissent entre eux les sons divers d'une
^ Révélé par les publications d'Alexandre Guilmant.
LES FORMES 475
formule mélodique. Mais de ce que Tharmonie est pour
eux successive, il ne s'ensuit pas qu'elle entre en conflit
décisif avec l'harmonie simultanée. L'apparent contre-
sens commis par les Modernes lorsqu'ils ont demandé à
l'antique vocable harmonie d'exprimer la superposition
des sons, n'est donc en vérité qu'une adaptation d'un
terme très général à un usage restreint.
Après Bach et Rameau deux courant^ s'établissent
dans l'art, celui des polyphonistes, qui aboutit de nos
jours à Wagner; celui des monodistes, qu'ont suivi Gluck,
Haydn. Mozart, Weber, et près de nous, Berlioz.
Beethoven a puisé aux deux fleuves. Il n'est d'ailleurs
pas un seul des maîtres cités qui n'aient fait des emprunts,
parfois copieux, au régime adverse. Souvent les deux
courants confluent, et les œuvres contemporaines en four-
niront encore la preuve. J.-S. Bach lui-même avait
donné l'exemple de la monodie accompagnée, et malgré
des préférences certaines, son lyrisme savait, selon les
nécessités du sujet, tirer de l'un ou de l'autre régime ses
moyens d'expression.
Il n'est pas malaisé de reconnaître parmi les auteurs
d'opéras français et italiens, au xviif et au xix^ siècle,
ceux qui n'étant point « polyphonistes », et pour cause,
ne sont guère plus dignes d'être appelés « monodistes »,
et rentrent dans la catégorie des indigents. Leur langue
est en déchet sur celle que parlèrent Rameau, Mozart et
Weber dans leurs oeuvres pour la scène. Ils n'ont pas su
garder les conquêtes glorieuses. Dans ce nombreux et
pauvre répertoire les ouvrages ne manquent pas auxquels
pourrait s'appliquer à merveille la définition donnée par
le professeur de piano, ancien style, à l'élève qui récla-
mait des lumières sur l'harmonie et sur son rôle : « L'har-
monie, cest à la main gauche ; la mélodie, à la main
droite... »
476 ÉPOQUE MODERNE
[h] LA CONSTRUCTION TONALE DANS LA SONATE
ET LA SYMPHONIE
Le dualisme thématique. — La Sonate et la Symphonie
seront à dessein associées dans une vue d'ensemble qui,
suivant une certaine perspective, permet de les con-
fondre. Elles ont même structure, se composent le plus
souvent du même nombre de pièces, disposées dans le
même ordre, suivant les mêmes convenances tonales.
Chacune de ces pièces possède un organisme qu'on peut
dire spécifique en ce sens qu'un premier Allegro, un
Menuet ou un Scherzo, un Adagio, un Allegro final,
seront ici et là faits de matériaux équivalents : une
symphonie est, à vrai dire, une sonate pour orchestre.
La fugue a montré Linstallation, dans l'Art Classique
Moderne, d'un « dualisme thématique ». Les deux thèmes
opposés [Sujet, Contresujet] se promènent de compagnie
à travers les Tons Voisins, ceux-ci étant limités, par
ordre, à un nombre maximum qui peut ne pas être
atteint et. fort rarement, est dépassé.
La sonate et la symphonie. d'Emmanuel Bach [f 1788]
à Schumann ' [f i856] sont jetées dans un moule com-
mun, qui n'a point arrondi tous les angles et n'a pas
aboli les différences individuelles, mais permet à qui-
conque en sait la capacité et la forme de prévoir l'agen-
cement général de chaque œuvre : il n'en est aucune, en
effet, qui n'applique les principes de la fugue déjà
décrite et de la sonate qui va l'être ; celle-ci d'ailleurs
émanant comme celle-là d'une source commune qu'on
essaiera plus loin de dégager [p. 124].
La pièce caractéristique d'une sonate ou d une sym-
^ Schumann est par son langage et ses formes musicales un vrai sinon un
pur classique. Même lorsqu'il élude la forme traditionnelle, il se rattacha
aux modèles du classicisme par les substructions.
LES FORMES 477
phonie est le premier morceau. La construction con-
sacrée de ce frontispice à II thèmes paraît manquer
d'ampleur : les œuvres sont là qui, dans leur variété,
donnent à cette rigidité inquiétante un démenti.
Sonate dans le fnode majeur. — Le dualisme théma-
tique ressortit au dessin ; le jeu des tons voisins applique
au dessin des couleurs, comme dans la fugue. Mais dans
la sonate ou la symphonie les deux thèmes, au lieu
d'être simultanés, sont successifs, du moins dans l'expo-
sition, et les modulations essentielles, moins nombreuses
que dans la fugue, sont plus durables. Le musicien se
plaît à séjourner aux étapes principales de son voyage
tonal. Il s'installe avec complaisance à la tonique et à la
dominante, qui, l'une après l'autre, comme dans la
fugue, font parade de leurs atours. Voici le plan de la
pièce initiale ; généralement un Allegro :
Exposition. — Quelquefois un « mouvement v lent
[Andante, Adagio, Largo] de quelques mesures sert d'in-
troduction à l'AIIegro, lequel s'ouvre toujours par le
thème principal. Ce thème peut entraîner à sa suite plu-
sieurs périodes mélodiques ou harmoniques, et nous
rappellerons A, en comprenant sous le même signe le
cortège qui fait suite au motif principal et qui est dépen-
dant de lui. Tout cela se passe dans le ton de la sonate,
autrement dit dans le ton de la tonique ; mais dès que ce
ton essentiel est bien installé, le ton de la dominante
se fait pressentir et réagit par attraction sur la fin des
périodes terminales de A*.
Le second thème B fait son apparition dans le ton de
la dominante. Il étale ses périodes, plus ou moins nom-
breuses, comme avait fait A; il « se divertit », d'ordinaire
* Celles-ci constituent souvent un divertissement véritable, dont les élé-
ments sont empruntés au thème A.
478 ÉPOQUE MODERNE
avec discrétion, et il conclut sur la dominante. Ici
« fausse fin » sous forme de cadence parfaite à la domi-
nante, arrêt et recommencement de la sonate, de sorte
que l'exposition se réitère et fait entendre successivement :
A dans le Ion de la Tonique.
B — Dominante.
A — Tonique.
B — Dominante.
Fig. 543.
A cette restriction près qu'ici B est essentiellement
différent de A, on retrouve, dans cette exposition de la
sonate ai^ec reprise^ les mêmes alternances de tons que
dans l'exposition de la fugue à IV parties :
S[ujet] dans le ton de la Tonique.
R[éponse] — Dominante.
S — Tonique.
R — Dominante.
Fig. 544.
Dans l'un comme dans l'autre cas, l'exposition installe de
robustes assises tonales sur lesquelles va s'édifier le
reste de la construction. De même que dans la fugue le
contresujet — ou second thème — doit différer du sujet le
plus possible, par la structure mélodique et rythmique,
dans la sonate le thème B doit faire avec A un contraste
complet. C'est le fameux précepte de « la variété dans
l'unité », vanté dans les traités du Sublime, et qui s'im-
posa aux musiciens, sans le secours de la philosophie.
Ils en tirèrent le Dualisme thématique.
Développement central. — Il s'appuie sur A et sur B ;
soit qu'il associe A et B ; soit qu'il emprunte des frag-
ments à A ou à B, à A et à B. Aussi ne présente-t-il au-
cun élément nouveau ; il est l'éclosion spontanée et nor-
male des germes contenus dans A et dans B. Tous ses
dessins dérivent par amplification, resserrement ou frac-
LES FORMES 4,9
tionneiïient, des deux thèmes précédemment installés.
La couleur tonale de ce développement est, dans ses
touches principales, celles dont la palette de la fugue
dispose. La sous-dominante et les relatifs mineurs sont
évoqués et pratiqués avec une insistance plus ou moins
grande, et suivant un ordre variable où les préséances
tonales ne sont pas toujours respectées. Souvent Tarti-
fice du « changement de mode » qui consiste à « majorer »
le mineur ou à a minorer » le majeur, apporte des per-
turbations, grandes en apparence, à la série des tons voi-
sins. Mais à y regarder de près et à discerner avec exac-
titude les liens profonds qui unissent les tons évoqués,
on reconnaît que le formulaire de ces tons ne diffère pas
sensiblement de celui de la fugue :
Fig. 545.
Artifice du changement de mode appliqué aux tons
majeurs et faisant apparaître trois nouvelles toniques
accidentelles :
Fig. 546.
Artifice du changement de mode appliqué aux tons
mineurs et faisant apparaître encore trois autres toniques
accidentelles :
Fig. 547.
Mais cette porte n'est qu'entr'ouverte sur des modula-
tions fugitives, d'ailleurs hiérarchisées, et dont quelques-
unes sont éliminées presque toujours, parce que trop
lointaines.
Exceptionnellement l'artifice du changement de mode
48o ÉPOQUE MODERNE
s'applique, dès l'exposition, au thème B, avec des rico-
chets dont les figures ci-dessus peuvent rendre compte '.
En sériant chronologiquement les sonates classiques
on découvrirait l'intrusion progressive de ces voisins de
voisins et de ces cousins par alliance. Tandis que presque
toutes les sonates des Bach, d'Haydn, de Mozart se con-
tentent des tons convenus (545), et que les changements
de mode y sont rares et discrets, Beethoven a élargi les
voies de la Tonalité, en faisant, très brusquement parfois,
des emprunts audacieux aux formules (546) et (547) .
On peut considérer le développement central comme
un divertissement ou une série de divertissements éma-
nés de A et de B, présentant parfois des superpositions
de A et de B, qui luttent l'un contre l'autre ou s'associent
étroitement l'un à l'autre. De là l'emploi, pour désigner
cette partie de l' Allegro initial, du symbole «6, qui marque
à la fois l'origine et l'union de ses éléments constitutifs.
Au contraire de l'exposition, qui s'oriente vers la
dominante et y conclut provisoirement, le développement
central doit aboutir à la tonique. En d'autres termes,
l'exposition a réalisé une véritable ascension tonale : la
génération des tons à }; se faisant du grave à l'aigu par
quintes justes. Le développement central est une
région critique qui peut être un palier; ou provoquer
des escalades nouvelles ; ou au contraire déterminer une
chute au-dessous du niveau de la tonique^ ; mais il doit
^ Exemple : sonate de Beethoven [op. 53] en ut majeur. Le thème B est en
mi majeur (547), mode substitué à mi mineur, qui est lui-même le ton relatif
substitué à la dominante ; et ce mi majeur entraîne avec lui, on modulation
très passagère, son relatif ut # mineur. [Voy. les deux mesures du dolce e
molto ligato]. Quant au développement central de cette même sonate il touche
à la sous-dominante, à ut mineur (546), à sol mineur (id.), à fa mineur
(id.), à si mineur (547), sans compter les dominantes et les sous-domi-
nantes de quelques-uns de ces tons-là. — Dans la réexposition, B est en la
majeur (547).
2 Cette chute se produit lorsqu'interviennent la sous-dominante, ou ses
alliés. Voyez p. 490 et 491 ce que d'indy appelle l'ascension vers la dominante.
LES FORMES 481
finalement retrouver ce niveau et rentrer de plain pied
dans le ton de la sonate, pour la « réexposition ».
La Réexposition. — Le mot est barbare mais il convient
bien à la chose. La sonate semble recommencer : voici
le thème A suivi de ses développements propres. Et voilà
le thème B reparaissant à son tour, cette fois sous un
nouvel habit tonal : il adopte les couleurs de la tonique
et renonce à gravir les pentes de la dominante. De là
entre A et B une « mutation » [cf. ci-dessus, p. 469] au
point de soudure des deux thèmes réexposés ; mutation
qui a pour effet ici d'éviter une modulation, A et B devant
être dorénavant exprimés tous les deux au ton de la
tonique.
Cette troisième partie est le pendant de la première et
non sa répétition pure et simple ; de plus elle doit con-
clure. Pour ce faire, elle ne se contente pas toujours de
transposer la « fausse fin » de l'exposition et d'en tirer ainsi
une cadence parfaite : elle admet volontiers un divertis-
sement nouveau, qui développe quelque fragment théma-
tique et aboutit, chez Beethoven, à une dernière réitération
du thème initial. L'économie et l'équilibre de la construc-
tion exigent que la partie conclusive ajoutée à la réexposi-
tion ne soit ni longue ni monotone ; il faut qu'elle dise,
avec des matériaux anciens, des choses nouvelles. Et l'on
peut être sûr, quand c'est Beethoven qui parle, que ces
conditions soient remplies.
Si Ton essaie de représenter aux yeux la marche tonale
d'un tel morceau on peut construire le schème :
tSEZ^^éâr-îTiveautoiial Je la Donrinanle -
/■'fjy'i > Toiriq
O -Sous-Dominante. 1 -
1 A+ B
JaË ! "ÂVB'^^fiTi "(?>'
Exposition Iwdojp'oenlT'^ Eéexjositian.
Fig. 548.
48a EPOQUE MODERNE
qui s'applique à une sonate en ut majeur^ mais il est
aisément généralisé, par transposition.
Ainsi s'édifient TAllegro initial d'une sonate et les
pièces musicales bâties sur ce modèle. Ce plan s'applique
parfois aux autres morceaux constitutifs de la sonate,
excepté au Menuet, lorsque cette partie orchestique
est conservée. Mais une assez grande liberté est laissée
à l'auteur : il ne se croit plus obligé, après avoir donné,
dans le premier Allegro, satisfaction au plan-sonate, de
ladopter tel quel dans les pièces qui suivent. Il lui suffit
qu on en retrouve les lignes principales dans l'Adagio,
dans le Scherzo, dans le Finale.
Lorsque le Minuetto subsiste, il intercale dans la sonate
une pièce à mésode de la forme A -f- B + A ; le trio y
jouant, si une telle comparaison est permise, le rôle du
verset dans les pièces symétriques de plain chant. Le trio
est, soit dans le même ton que A [ton de la Sonate], soit à
un ton voisin. Se souvenir que la réitération de A, après le
trio, supprime les reprises, s'il y en a, de sorte que TA
final est moitié moins long que lA initial. [Cf. (299) (3oo).]
Le Scherzo substitué au Menuet, conserve fréquem-
ment la forme A 4- B -f- A : la partie centrale y rappelle
de la sorte le trio de la pièce orchestique.
L'Allégro terminal de la sonate peut prendre, même
dans l'œuvre de Beethoven, la forme du Rondeau [Rondo],
tirée de nos vieilles poésies, dansées ou non : un
refrain s y fait entendre périodiquement. Appelons le R.
Il s intercale entre des « couplets » successifs A, B, C,
D, etc. Leur variété contraste avec la répétition intensive
du refrain :
Fig. 549. RA + RB + RC J- RD + ...
Beethoven, qui a porté cette pièce à la perfection, éta-
blit une parenté entre les couplets de ses Rondos : ils ont
LES FORMES 483
souvent la forme :
Fig. 55o. RA + RA' + RA" ^- RA'" + ...
de sorte que ces couplets, à partir du second, semblent
être des variations du premier. Le maître pratique aussi
les enlacements tels que :
Fig. 55 1. RA + RB + RA' + RB'.
D'où un (( dualisme thématique », exploité à peu près
comme dans F Allegro initial et compliqué d'un refrain.
Il est habituel que le refrain du Rondo reparaisse dans
le même ton, qui est celui de la sonate. Les couplets
intercalaires modulent aux tons voisins. Ils usent aussi,
dans leurs excursionsmodulantes.de 1 artifice du change-
ment de mode [p. 479]-
Tons des diverses pièces de la Sonate-Symphonie. — Que
le nombre de ces pièces soit de trois ou de quatre, la
moitié plus une s'installent dans le ton qui sert de pivot
à la sonate. Une sonate en ut jnajeu}\ prise en exemple
type, méritera sans conteste l'étiquette qu'on lui donne :
\. Allegro imtial en ut majeur \
IL Adagio, à l'un des tons voisins, majeurs ou mineurs ' ;
III.MiNLETTo ou Scherzo en ut majeur ;
IV. Allegro final en ut majeur.
La Tonalité ne réagit donc pas seulement sur la forme
intrinsèque des pièces constitutives. Elle donne à tout
l'ensemble de la construction une couleur « tonale » [le
mot tonal conservant invariablement, dans ce livre, le
sens de : emprunté à la Tonalité].
Sonate dans le mode mineur. — Le thème A étant
* 11 y a quelques exceptions : parfois là où on ne s'attendrait pas à les ren-
contrer. C'est ainsi que dans une de ses sonates en 7?jj ^ majeur, pour piano,
le bon Haydn a inséré un Adagio eu mi * majeur, qui est uue fort belle page
484 ÉPOQUE MODERNE
mineur, il fut décrété que le second thème B, énoncé
dans Texposition, serait dans le ton majeur relatif. La
difficulté à laquelle on se heurte, dans la fugue, de
« majorer » certains thèmes mineurs, qui répugnent à
cette transformation, n'existe plus ici, puisque les deux
thèmes de la sonate sont indépendants Tun de l'autre.
L'auteur peut toujours faire choix d'un second thème
majeur. C est le parti qu'il prend neuf fois sur dix. con-
damnant sans hésiter la dominante à n'être plus évoquée
qu'en modulation passagère, et lui refusant l'honneur
d'être un des étais de la charpente générale. La « fausse
fin » a lieu au relatif majeur et le point de départ du
développement central, soudé à cette cadence, en subit
nécessairement le contre-coup.
Mais la perplexité de l'auteur, dans la réexposition,
sera grande lorsqu'il faudra installer B dans le ton et le
mode de la tonique. La première apparition de B, à
l'exposition, s'est produite en majeur. Osera-t-on, vers
la fin de la pièce, user d'un élément qui contrevient à la
modalité essentielle du morceau ? A étudier les rares
sonates d Haydn, de Mozart et de Beethoven, en mode
mineur, on constate que la difficulté a été tournée de
diverses manières : quand le thème majeur B ne se prête
pas au changement de mode, les maîtres ne changent
pas de mode ; lorsqu il tolère la métamorphose, ils la lui
font subir [Beethoven, Sonate op. lo, n° i]. Ils peuvent
aussi adopter deux thèmes, A et B, mineurs et construire
la sonate mineure à peu près comme la sonate majeure
[Sonate Pathétique, op. i3]. Les solutions variées, sou-
vent ingénieuses, données à cette difficulté, montrent
une fois de plus à quel point notre Mineur moderne
est inconsistant.
Il est impossible d'établir le schème symétrique du
Majeur (548), puisque, comme on l'a vu, le parallé-
LES FORMES 485
lisme tonal n'existe pas. On chercherait vainement à
construire une « figure semblable », dans le sens que les
géomètres donnent à cette expression. On n'aurait pas
non plus une figure inversée ; car le mineur moderne
n'est point l'inverse du majeur. Une fois de plus il faut
reconnaître que dans l'Art Classique le tyran ut régit tout
et oblige le pseudo-mineur à courber bas l'échiné.
La série des tons employés dans les divers morceaux de
la sonate mineure ne diffère pas sensiblement de celle qu'a
fournie la sonate en majeur. Le morceau dissident, c'est-
à-dire celui qui n'est pas écrit dans le ton de la sonate,
— d'ordinaire l'Adagio, — se contente parfois de changer
le mode du ton central.
Majeur et Mineur. — Une statistique montrerait la
prédominance écrasante du majeur sur le mineur, dans
tout l'Art Moderne. Jean-Sébastien Bach, dont l'activité
s'exerça aux confins des deux âges de la musique, —
Modalité et Tonalité, Monodie et Polyphonie, Mélodie et
Harmonie, — a conservé quelque tendresse encore pour
le Mineur. Il n'est plus inféodé à mi : loin de là, puisqu'il
s'est acharné à effacer les derniers vestiges de son règne
et à réglementer le Mineur nouveau style, cet estropié
qui ne peut descendre comme il monte. Mais Bach hérite
du passé le goût du mode mineur. Les musiciens du
XVII* siècle et ceux de la première moitié du xviii® siècle
ont une prédilection marquée pour la « petite » tierce.
Leur joie s'exprime en mineur aussi volontiers qu'en
majeur. Les Cantates de Bach pour les Fêtes qui appel-
lent le plus d'allégresse sont écrites indifféremment dans
les deux modes. La tristesse du mineur est une concep-
tion plus récente; elle ne correspond d'ailleurs à rien
d'exact.
Aussi bien, par suite du retournement de l'échelle
486 ÉPOQUE MODERNE
modale. — il arrive que le Majeur moderne, à Timitation du
Mineur antique, va s'arroger le droit d'exprimer tous les
sentiments : tristesse, douleur aussi bien que rire et joie.
Haydn et Mozart furent, dit-on, gens de belle humeur.
Que si le mineur est « triste » , on ne peut s'étonner
que. sur 34 sonates d Haydn pour piano. 5 seulement
soient en mineur; — que sur i8 sonates de Mozart,
il ne s'en trouve que 2 du même mode. Or Beethoven,
qui fut sombre, n'a pas sacrifié beaucoup plus au mineur.
Parmi ses 32 sonates pour piano 8 sont mineures, et
parmi ses 9 symphonies, 2 seulement. Ce grand triste
ne parle en mineur qu'une fois sur quatre, au plus. Ainsi
UT MAJEUR exprime tout. De même la Doristi des Grecs,
MI MiKEUR. était capable de tout dire. Le rôle des diffé-
rentes harmonies chez les Anciens dépendait d'exigences
liturgiques qui semblaient être impératives, et n'étaient
que conventionnelles. Ne faut-il pas conclure que le
majeur et le mineur sont, autant l'un que l'autre, aptes
à traduire les sentiments humains ?
Les mélodies populaires, là où il en subsiste dans le
monde européen occidental, passent pour mélanco-
liques, en tant qu'elles sont mineures ou teintées de
mineur. Or elles sont mineures parce que les musiciens
non cultivés, mais inspirés, qui les ont créées si belles,
n'ont point participé au mouvement des écoles, aux
actions et réactions de la polyphonie. Ils sont restés
des monodistes; ils ont conservé par tradition, par trans-
mission orale, quelque chose des mœurs du temps où mi
régnait ; règne qui se prolonge encore dans la musique
ecclésiastique, bien que les modes suffragants. du con-
sentement de MI lui-même, aient peu à peu empiété sur
ses droits. Tout de même c est mi qui est le centre du
pouvoir et dont l'influence, encore cju'elle soit occulte,
s'exerce avec persistance. Mais si Tart religieux a réagi
LES FORMES 487
profondément sur le chant populaire, ni Tun ni l'autre
ne sont moroses ou exultants. L introït « resurrexi », du
jour de Pâques, s'il n'est pas un mode de Mi très pur,
peut passer pourtant pour un mineur austère ; le
(c 0 Filii » populaire du même jour — et récent — est
une manière dHypodoristi II. Ils sont l'un et l'autre chants
d'allégresse. Et s'il est vrai que toutes les marches funè-
bres soient, dans 1 Art Moderne, écrites en mode pseudo-
mineur, il ne l'est pas moins que la joie populaire s'ex-
prime avec aisance, et d instinct, par le ministère des
échelles réputées moroses.
II ne faut pas non plus se lasser de redire que le seul
mineur vrai est le mode de mi ; que toutes autres
échelles réputées mineures sont plus ou moins imprégnées
de majeur et que, à y regarder de près, les chants popu-
laires primitifs de l'Europe occidentale ne sont pas, si
l'on peut dire, aussi mineurs qu'ils sembleraient. Un très
grand nombre en effet emploient la sensible ascendante
qui obnubile, par la tierce majeure qu elle installe sur la
dominante, la tierce mineure incluse dans la quinte
modale. En d'autres termes le mineur dont le mode de
RÉ avec sensible ascendante (3jo) est le type, depuis le
Moyen Age, est fort répandu, non seulement dans l'art
populaire mais dans l'art affiné : il est resté la formule
courante de l'échelle mineure ascendante. Or les mots
(( échelle mineure ascendante » constituent une véritable
antinomie. Le vrai mineur a sa pente tournée vers le
bas et c'est l'Art Antique, prolongé jusqu'au xi^ siècle,
environ, qui seul en présente des types purs.
Il est donc nécessaire de doser avec soin les quantités
de mineur impliquées par une mélodie ou exprimées par
des harmonies, avant d'attribuer à celle-ci ou à celle-là
la qualité modale qui leur convient exactement. Gela fait,
on constatera que l'expression sentimentale de la joie ou
488 ÉPOQUE MODERNE
de la tristesse est peu ou pas liée aux deux modes essen-
tiels qui sont comme les deux pôles de la modalité, mi
et UT. Si les Grecs, subtils et raisonneurs, ont assigné à
chacune de leurs échelles des fonctions expressives ou
rituelles, propres, c'est qu'elles comportaient, au moins
à l'origine, des particularités plus significatives que celles
dont les tableaux {122) et [i^.ibis] ont dressé le bilan.
A l'époque classique les adaptations de la construction
tonale sont applicables à toutes œuvres. Elles sont parti-
culièrement rigoureuses dans la pièce essentielle —
généralement la première, — de toute œuvre constituée
par plusieurs « morceaux ». Toute la musique que nous
disons de « chambre » : sonate pour instrument solo,
pour deux instruments, trios, quatuors, quintettes, sex-
tuors, septuors, ottettos, nonettes, dixtuors^ , etc. ; con-
certos pour instrument soliste et orchestre ; ouvertures
pour orchestre; symphonies pour orchestre, sans chœurs
ou avec chœurs, tout cela relève du plan symétrique :
A + B 4- ah -f A + B
Fig. 552. I mésode |
Hiérarchie des tons voisins. — La forme musicale dans
l'Art Classique ne dépend pas moins de l'habillage tonal
que de la charpente thématique : l'arrangement et la
succession des thèmes sont soumis à un régime modulant
dont les limites sont celles de la Tonalité. La fugue, qui
est de celle-ci l'expression première, intégrale, est le com-
pendium de l'Art Classique : elle en exploite en raccourci
toutes les ressources et elle crée un mode de développe-
ment applicable, par dérivation, à toute composition musi-
^ Il est fâcheux que cette terminologie ne soit pas plus homogène et que la
dérivation des mots italiens francisés soit si mal établie. L'énumération
ci-dessus est ridicule.
LES FORMES 489
cale : elle pose en principe que deux thèmes très différents
suffisent à l'édification d'une œuvre ; que tous divertis-
sements ou développements doivent être tirés de cette
paire thématique ; que toutes modulations doivent con-
duire aux tons voisins. Abstraction faite de Tordre sui-
vant lequel s'étagent les matériaux, cet ensemble de conven-
tions s'applique à toutes les œuvres. Le précédent exposé
a montré que la Sonate-Symphonie a subi la contrainte
d'une législation sévère, dont les rigueurs ont stimulé
l'ingéniosité des maîtres. A lire celles de leurs œuvres
qui passent pour avancées, on ne sait ce qu'il faut admirer
le plus de leur respect pour la discipline ou de leur habi-
leté à lui porter atteinte, sans l'abolir.
Il est rare que le musicien classique renonce à la fois
au dualisme thématique et à l'habillage tonal tradition-
nels. S'il bouscule le plan, il respecte les tons voisins;
s'il module au loin, il garde le plan consacré. C'est ainsi
que l'Allégro initial de la Sonate op. 53 de Beethoven,
audacieux en ses métaboles tonales, est d'une sagesse
exemplaire dans l'établissement de sa charpente théma-
tique. Elle est régulièrement :
Fig. 553. AB + aft + AB [+ A'B'].
La partie A'B' correspond à cette réitération théma-
tique propre à Beethoven, qui ne parvient pas, semble-
t-il, à épuiser ses idées et à qui la répétition simple paraît
une conclusion insuffisante [cf. p. 48 1].
Les maîtres classiques ne renoncent guère à l'abri que
leur offre la charpente tonale, et voici comment ils dis-
posent ses étais.
Le ton central [la tonique] se porte plus volontiers
vers le ton de la dominante que vers tout autre, au début
d'une pièce musicale, par réaction contre la pente natu-
4^ ÉPOQUE MODERNE
relie qui entraîne la tonique vers la sous-dominante. Pour
fixer les idées, prenons ut pour pivot. L'accord par-
fait majeur, sur cet ut, contient le mi, sensible de/a. Il est
normal que le ton de fa soit appelé par le ton d'uT. par
la tendance de l'accord parfait majeur d'uT à tomber sur
Taccord parfait majeur de fa. Or c'est le contraire qui
généralement se réalise dans TArt Classique, — et aussi
dans l'art populaire lorsqu'il se sert du Majeur moderne :
la première modulation entendue s'opère à la domi-
nante. C est vers la dominante que tend toute phrase
mélodique et, par extension, toute pièce classique : véri-
table escalade, dont le schème ci-dessous a, antérieure-
ment déjà, rendu compte :
L'effort de l'ascension sera suivi du laisser aller de la
descente : l'accord deso/jouera relativement à l'accord dur
le rôle que celui-ci joue vis-à-vis de l'accord de fa ; car l'ac-
cord de sol contient la sensible du ton d'ui ; il appelle
donc 1 accord d'uT, et ainsi il amène la chute du ton de
sol [dominante] sur le ton d'uT [tonique]. Ce retour sera
la formule conclusive normale, aussi bien pour la phrase
mélodique que pour la pièce musicale dans son ensemble.
Qu'il n'y ait là rien de vraiment nécessaire, c'est de
toute évidence : du moins ce fait d'habitude est-il expli-
cable logiquement* : il est naturel qu'une retombée suc-
cède à une escalade, une lassitude à un effort. La
« cadence parfaite » rétablit l'équilibre, volontairement
rompu. Nouvelle venue dans l'art musical, elle y est
l'agent actif de la Tonalité.
La « fadeur » de la sous-dominante dorénavant s'ex-
* Cf. d'Indy, Coure de Composition /Husieâle, I, p. i3i.
LES FORMES 491
plique : il est facile de glisser, par la pente naturelle des
accords, dans le ton de la sous-dominante. Pour réagir il
faut s'évader vers le « haut ». Si peu qu'on s'attarde dans
la direction de la sous-dominante, on s'expose à ne plus
pouvoir tourner bride : la tonique primitive, devenue
dominante, n'a plus qu'un désir, qui est de trouver le
repos, par une cadence usurpée, dans les parages de sa
voisine; elle perd ainsi sa préséance.
Les classiques y ont mis bon ordre. Ils estiment que
dans la triade fa-vi-sol^ il y ^ étroite consanguinité entre
UT et fa et qu'il faut interdire, au nom de la morale des
tons, les (( chutes » de cette espèce. Ils orientent le
musicien vers le voisin sol, qui n'est plus qu'un cousin
par alliance; il faudra quelque volonté pour s'élever jus-
qu'à lui; mais du moins l'union sera licite et le retour à
la tonique sera aisé : la tonique retombera sur elle-
même par son propre poids. La visite rendue à sol^
l'union passagère conclue avec lui, projetteront sur la
mélodie et sur toute la pièce l'éclat emprunté aux régions
hautes que ce voisin habite, et la réinstallation en ut,
souhaitable pour l'équilibre, ne sera pas une déchéance.
Voilà pourquoi aussi Bach a souvent relégué la sous-
dominante à la fin de ses fugues, de ses airs, de ses
chorals. 11 veut que soit assis inébranlablement le ton
central, avant de se risquer dans les jardins charmeurs
de la sous-dominante. Et jamais il ne s'y endort; il n'y
séjourne que le temps voulu pour atténuer, par un peu
d'estompé, les raideurs d'une cadence trop concise. C'est
ainsi que la sous-dominante peut apparaître, pour la pre-
mière fois, ou réapparaître sur la pédale de tonique qui
clôt nombre de fugues ou de pièces musicales. Le [7 des
Conjointes volontiers ici voisine avec la sensible et lui
enlève quelque chose de sOft mordant. Car il y a chez
les classiques une préoccupation double : parcourir des
49a ÉPOQUE MODERNE
régions déterminées, asseoir avec solidité chaque ton au
passage, affirmer les cadences, surtout la dernière, — et
en même temps atténuer les heurts, mélanger les cou-
leurs, enlever aux lignes leur sécheresse.
De la sous-dominante les maîtres se servent donc avec
circonspection, estimant qu'elle est d'un maniement
dangereux. Ils l'évoquent lorsqu'ils sont sûrs que sa
parenté avec la tonique n'amènera pas la confusion à
laquelle prêtent des sœurs. Lorsque Taînée des deux
est si bien définie et connue qu'on ne risque plus de les
confondre, alors ils appellent la cadette; ils lui donnent
mission de clore la conclusion^ en ajoutant à la cadence
parfaite finale cette cadence dite « plagale », qui résulte
de la chute de la sous-dominante sur la tonique :
Fig. 555. -^
Cadence parfaite Cadence plagale
formule fréquente, qui montre que la sous-dominante,
personne dont il faut se méfier parce qu'elle est trom-
peuse, n'en a pas moins son rôle dans l'ensemble actif
des tons voisins.
Le tétramètre des Conjointes, dont l'insertion au sein
des quatre autres complétait le Système Immuable, est
la preuve que les Anciens avaient renoncé à résister aux
séductions du ton situé une quinte plus bas que le ton
principal. Ils tombaient si aisément et si volontiers dans
ses rets qu'ils passèrent avec lui un compromis définitif :
ils lui donnèrent le droit d'être l'associé permanent et
non perturbateur du ton-chef [Conjointes]. Ainsi par des
moyens différents, mais pour les mêmes causes. Anciens
et Modernes, qui ne font point pareil usage de la domi-
nante, s'accordent à voir dans la sous-dominante la
plus proche parente de la tonique.
LES FORMES 4ç)3
[c] LE PLAN DES ŒUVRES CLASSIQUES
Avant d'énumérer et de définir les formes principales
des compositions classiques, on présentera en une vue '
d'ensemble, les constructions antérieurement réalisées.
Elles peuvent, dans leur complexité, être ramenées à un
petit nombre de types, correspondant à des habitudes
ou à des nécessités différentes, bien définies.
Construction PAR succession. — Ici la musique, auxiliaire
de la parole, se fait comme elle toute mobile et se
refuse aux redites. Elle s'adapte étroitement à des
images fugitives, à des sentiments qui ne se replient
point sur eux-mêmes. Ce type de composition est celui
des Monodies lyriques du théâtre athénien, des Hymnes
Delphiques. des Hymnes de Mésomède [Antiquité] ; du
Trait^ des Motets non responsoriaux, de certains Madri-
gaux [Moyen Age et Renaissance]. Le sclième [interpré-
tation des lettres, p. i56, note] :
A + B + C + D + E-f-...
rend compte de la variété systématique adoptée pour les
sections diverses de la pièce. Une pareille mobilité, loin
d'exclure les « rappels », les rend plus utiles que partout
ailleurs : rappels brefs d'un motif caractéristique, d'un
groupe de notes, d'un dessin mélodique; par quoi s'éta-
blit entre les différents stades de la pièce une réelle con-
tinuité. Ces rappels ne sont point des retours thématiques
développés ; ils sont furtifs ; ils ne contreviennent point
à la variété essentielle en ce genre de compositions.
Observer que dans les Motets et les Madrigaux, ils font
défaut souvent, et que la cohésion y est due à l'unité
profonde du style, établie en dépit d'un mouvement qui
n'est jamais régressif.
Construction par répétition. — Ses formes correspon-
494 ÉPOQUE MODERNE
dent aux figurations d'une poésie chantée et dansée,
d'un lyrisme contemplatif où les idées, les images, les
sentiments reviennent sur eux-mêmes avec complaisance.
Là, on Fa vu, la musique prend le pas sur la parole, qui,
malgré les retours, poursuit sa marche indépendante.
Mais il est nécessaire qu'une pensée lyrique persistante
permette aux mots, toujours renouvelés, de se caser
sans contrainte dans le cadre musical préétabli. Le
schème :
Fig. 556. A-fA + A + A4-A+...
représente aussi bien les Chansons les plus primitives
que la structure fondamentale de certaines grandes
compositions, dont la Renaissance offre des types accom-
plis [Psaumes sur Choral, dit cantus firmus^ etc.]. Si la
répétition du fond se fait avec des variantes dans
la forme, on obtient le schème :
Fig. 557. A -t- A' -i- A" -1- A'" -h A"" -I- . . .
qui est celui de l'Air Varié, étudié plus loin. Réduit à
une simple paire A + A [= deux strophes accouplées,
de même forme mélodique] ce plan nous reporte à cer-
taines scènes lyrico-orchestiques du théâtre grec, à quel-
ques Chansons, à de brefs Motets. Mais l'importance de
la paire devient grande si l'on observe qu'il suffit d'y
ajouter une « épode » pour obtenir la strophe orches-
tique de Stésichore, dissymétrique, [Construction épo-
dique\ :
r.. -.0 A-fA-f-B
Fig. 558. ~ ~.^.^
épode
ou d'y intercaler une « mésode», [Construction mésodique] :
A
Fig. 559.
pour réaliser un plan tellement goûté des musiciens qu'il
LES FORMES 495
permet d'expliquer toutes les formes symétriques. Ce plan
mésodique est plus employé, depuis le Moyen Age, que
la triade stésichorienne. Celle-ci ne survit que dans
quelques Motets.
Co>'STRUCTio>- PAR SYMÉTRIE. — On Ta vue appliquée au
chant des Psaumes de \ Introït, des Responsaria ; — aux
périodes constitutives du couplet ou de la strophe dans
certaines Chansons mésodiques du Moyen Age ; — à l'en-
semble de la Chanson dans les délicieux répertoires poly-
phones de la Renaissance ; [voici 3 Variantes de chansons :]
A + A + B + A + A; A+B + B+A; A + A + B -f B + A + A;
Fig. 56o.
— à certaines parties des Messes polyphones : [Kvrie -|-
Christe + Kyrie = A -f- B 4- A], [(Sanctus) -f- Hosanna
-f- Benedictus + Hosanna = (Sanctus) + A -h B -f- A].
La construction par symétrie la plus parfaite et la plus
développée a été fournie par une scène lyrique du
théâtre grec (190) :
A+B+a+C+D+C+a+B+A
mésode
Fig. b6i. , ' ! .
Tout s'y dispose symétriquement de part et d'autre de
la mésode D. Les tragiques adoptaient plus volontiers un
plan où la symétrie est imparfaite, en ce sens que la
mésode n'est point centre de symétrie par rapport à
tous les thèmes, mais par rapport à leurs groupements :
A+B+C+D+A+B+C
Fig. 56a. ' — - — ^
Or si l'on réduit à deux le nombre des thèmes, dans le
schème ci-dessus, si de plus on constitue la mésode par
un développement tiré de ces deux thèmes, et représenté
au moyen du symbole ab [p. 480], on obtient le plan
496 ÉPOQUE MODERNE
de l'Allégro initial, caractéristique, de la composition
Sonate-Symphonie :
Exposition -|- Développempnt -|- Réexposilion
Fig. 563. A + B+ ah 4-A + B
I mésode |
manifestement pareil au précédent et qui, abstraction
faite des matériaux sonores employés, réalise en le com-
pliquant sans lui porter atteinte, le schème fonda-
mental (559) inventé par les Anciens.
L'amour des maîtres classiques pour le plan du type
mésodique explique que leurs commentateurs aient suc-
combé à la tentation d'y voir les substructions d une
bâtisse architecturale, à corps central flanqué d'ailes, et
qu'ils aient pu comparer les édifices sonores aux édifices
de pierre. Rapprochement facile, — et dangereux : la
musique se développe dans la durée; les palais qu'elle
construit ne se présentent pas d'ensemble; l'auditeur les
aborde par l'une des extrémités de leur façade ; et, se
déplaçant le long de cette façade, dont l'ensemble de
prime abord lui est masqué, il n'en découvre que peu à
peu les symétries. De là, en nombre d'ouvrages où elles
sont réelles mais plus ou moins cachées, difficulté
grosse de les saluer au passage et de les goûter. Les
symétries architecturales s'étalent dans l espace^ tandis
que les symétries musicales se développent dans le temps.
Autre danger plus grave : les lois de l'aplomb et de la
perspective commandent à l'architecte les pendants
rigoureux. On ne conçoit pas un édifice de grande
dimension sans un axe de symétrie géométrique, abso-
lue. Les temples égyptiens ou grecs, les pagodes hin-
doues, nos cathédrales, nos palais sont organisés sui-
vant ces exigences, qui paraissent éternelles. Or, la
musique ne connaît point de telles nécessités. Si l'Art
musical Classique a développé les formes symétriques
LES FORMES 497
et s'y est complu, TArt Contemporain s'oriente vers un
équilibre moins rigide. Il se souvient de la monodie
lyrique des Anciens, des Traits, des Motets, de toute cette
série en motifs successifs :
A4-B + C4-D + E + ...
où comme dans la poésie parlée, « tout s'écoule », où
rien ne reflue. Sans exclure les fugitifs rappels qui, comme
les épithètes homériques, émaillent le discours et donnent
aux personnages une physionomie familière, plusieurs
artistes contemporains répugnent à la symétrie prévue
en même temps qu'au dualisme thématique, et ils s'ef-
forcent de réaliser l'unité de leurs ouvrages par des
moyens qui n'ont plus rien de commun, même au prix
des plus audacieuses comparaisons, avec ceux des
architectes. — Enumérons les « formes » modernes.
Le Choral non varié. — La construction par succes-
sion., peu en faveur à l'Epoque Moderne, y est cependant
représentée par une catégorie de pièces vocales ou ins-
trumentales, d'origine liturgique, et du rite luthérien. Ce
sont des « chorals », issus par unprocessus assez singulier
d'une forme primitive très simple. Réduits à leur fonction
essentielle et réalisés à IV parties, ils constituent une
prière collective dont le texte, divisé en un nombre de
« distinctions » qui va d'ordinaire de 4 à 8, se déroule à
travers une série de strophes semblables [A + A -f- A
-h Ah- A + ...]. Ces chorals sont fréquemment dérivés du
chant latin. Voici l'un des plus beaux :
Fig. 564.
(a) Ib)
Christuin wir sol len lo ben scbon. der rei
le)
—
nen Itlagd
Kla rr-eii Son so wait die lie — be Son
la')
-
ne leucht
^ — ,— 1 "^ o'^^ r" " ~v H-
0 <> 1 , .. V " V 0 ^ ^ 0 ,> >.
^
3Î:
und an al-lerWeIt En de reioht.
498 ÉPOQUE MODERNE
Tel quel, il est tiré du premier livre de chorals publié
par les Réformateurs, sous le titre Cinquante Chants
[Lieder] sprituels et Psaumes [compilés par] Lucas
Osiander, Nuremberg, i586'. Mettons en regard l'hymne
latine :
^
. a ■ r-p.
^— a.
A sô-lis or-tus cir-di -nft Ad us-que ter rae Ii - mi-tem
Fig. 565.
Clinslum ca na-mus Mnci-pem , Né-tum Wa-rï - a ViV-qi-iie.
Le décalque, rigoureux jusqu'à 1 avant dernière note
de la seconde distinction, s'oblitère ensuite, tout en con-
servant une relation intime avec le prototype : c est
dans les deux cas et d'après la finale, une Doristi dont
la quinte modale oscille entre les formes I et II (90).
Par des lettres minuscules différentes " seront désignées
les quatre « distinctions » du Lied spirituel allemand
a -\- b -\- c -\- a\ en signalant que a' est une variante
de a.
Or l'un et l'autre de ces chants étaientdestinés à l'émis-
sion, sur la même mélodie, d'un certain nombre de cou-
plets ou strophes. L'ensemble prenait donc la forme :
a -\- b -\- c -\- a'
Hymne : "- — ~^^-.-. --
A +A + A+A + A-I-...
a -\- b -\- c -\- a'
A 4-A + A-fA + A-}-...
Fig. 566.
c'est-à-dire que la réitération de la strophe était indéfinie,
et le plan tout pareil à l'organisme rudimentaire de la
chanson.
^ Transcription et commentaire du prof. D'' Fr. Zelle [Berlin, Weidmann,
1903].
"^ Il s'agit de représenter non des thèmes distincts, mais les membres
successifs d'une même période. Cf. p. i56, note.
LES FORMES 499
Gomment la forme de type « successif » est sortie de
ce type itératif simple, Bach le révèle : il s'empare de la
strophe A, il en allonge les valeurs; il organise autour
de chacun des membres mélodiques [a -{- b -\- c -{- a'] une
polyphonie vocale ou instrumentale ; il sépare les dis-
tinctions les unes des autres par de vastes repos ; ces
repos, il les orne de divertissements confiés aux parties
vocales que s'adjoint le cantus firmus. Et voilà fondée
une forme musicale qui n'est que l'agrandissement d'une
strophe primitive. Le choral issu de la précédente aura
donc pour plan :
.,. _^ A + B 4- C 4- A'
tlg. 567. vj,.^^
I mésode |
Il sera symétrique, en dépit de la variante terminale.
Il convient de généraliser. Les distinctions constitu-
tives de la strophe-type peuvent exclure tout retour et
toute symétrie, se présenter sous la forme : a -\- b -\- c
d -\- e-\-... Dans ce cas elles engendreront une vaste pièce
dont les divisions principales, par suite de l'agrandisse-
ment signalé, seront :
A-t-B + C4-D + E + ...
Bach accueille tous les modèles que le chant luthé-
rien lui fournit, tels quels, sans discussion. Et ce respect
l'a décidé à se satisfaire parfois de la simple « succes-
sion », à laquelle, dans tout le reste de son œuvre
immense, visiblement il répugne. Que son adhésion à ces
formes sans symétrie ait été obtenue, oui ou non, par
contrainte, il est permis d'en prendre acte, puisqu'elle
rend vivante, à une époque où tout s'organise par pen-
dants et par paires, la manière lyrique la plus libre, celle
dont Euripide a fourni les modèles, et qui de nos jours
revient, une fois encore, en faveur.
Ce procédé de composition qui consiste à élargir une
ÉPOQUE MODERNE
strophe en une pièce musicale de grandes dimensions',
peut devenir fécond. Supposez qu'on l'applique au plai-
sant couplet que voici, relevé par Gevaert :
Fig. 570.
nChezsanli -bra
P
^
ÏEEÊ
P^?3^
S/
^
Un auteur mé — Mn -tent jii — rait
^
Oe compo-ser,
^
dans
r fir gir >
^
sa co -!è
Un oroibou-quin qui res-t£— rart.
S
Chez son II- brai re.
Le rythme est ici l'agent de la symétrie qu'il réalise
parfaite, de part et d autre d une mésode. Ne pourrait-
on tirer de cette modeste strophe, empruntée à un vau-
deville, un édifice comparable à certaines constructions
lyriques des Anciens ?
La Variation. — Les précédentes formes de composi-
tion ne sont, si Ton peut dire, que l'habillage du choral
monodique par une polyphonie enveloppante. Reste à
décrire le plan de celles qui ayant encore le choral pour
fondement, en prennent à leur aise avec lui et font subir
à sa ligne mélodique des raccourcissements, des allonge-
ments, des enroulements de toute nature : ce sont les
« chorals variés ». Cette forme n'est pas nouvelle : elle
^ Il peut arriver aussi que dans la construction « successive » interviennent
des reprises, des réitérations partielles. C'est ainsi que le Choral dit de
Luther [Ein feste Burg] organise ses distinctions suivant le schème ;
Fig. 568. a -{- b -.W c-\-d-\-e-\-f-\-b
Il faut donc s'attendre à ce que l'agrandissement donnera :
Fig. 569. A + B + A-l-B + C + D + E+K + B
et la conclusion se fera au moyen d'un retour à 1 un des deux éléments initiaux.
Néanmoins c'est ici la construction « par succession » qui prédomine.
LES FORMES
5oi
réédite les Motets à Ténor qui montrent le même thème,
obstinément répété, mais pourvu d'un revêtement mobile
de parties vocales. Au xiif siècle la réalisation en est
fort imparfaite et l'effet n'a rien de savoureux. Mais cette
ingénieuse création à laquelle la Renaissance déjà avait
donné un éclatant renouveau, se pare à TEpoque Clas-
sique d'autres atours.
L'œuvre de J.-S. Bach offre à peu près tous les types
de chorals variés, pour chœur ou pour orgue — ou pour
ensemble vocal et instrumental. L'un des plus simples,
appliqué au texte 0 Lamm Gottes unschuldig^ se com-
pose de trois strophes pour le grand orgue. Dans la
première le thème liturgique « chante » à la partie
supérieure; dans la seconde il est inséré au milieu des
autres parties ; dans la troisième il s'installe à la basse :
Fig. 571.
Ces trois strophes sont, par l'activité des parties qui
enrobent le persistant cantus firmus^ très différentes les
unes des autres. Une telle variété deviendra la règle du
genre. Elle ne s'appliquera point à la couleur tonale :
toutes les strophes successives sont dans le même ton,
déterminé par le thème. Les modulations aux tons voi-
sins n'y sont que passagères. Bach compense cette uni-
formité par une richesse d'inventions mélodique et ryth-
mique qui stimulent, à chaque strophe ou variation
nouvelle, la curiosité de l'auditeur.
Le choral varié Sei gegrusst, Jesu giltig^ composé de
XI strophes, en a sept à 4 temps, deux à 3/4, une à 12/8,
une à 24/16. Et chacune des mesures à 4 temps subdivise
les valeurs à sa manière, en un perpétuel renouvellement
du rythme.
5oa EPOQUE MODERiXE
Le schème de ces compositions est, en appelant A le
thème choral :
A + A + A" + A"' -]- A"" + . . .
ce qui implique unité du fond et modification constante
de la forme. Ce schème convient aussi à l'ensemble de
certaines cantates de Bach, qui doivent être considérées
comme l'étalement des versets successifs d'un psaume.
Ainsi Tune des cantates pour Pâques [Christ lag in Todes-
handen\ est divisée en sept versets, précédés d'une
courte Sinfonia [S] instrumentale (573), tableau en rac-
courci, construit sur les accents les plus expressifs du
thème. Celui-ci, emprunté au texte de la séquence latine,
Fig. 572.
Vic-ttmae fëschâli laildes l'mmolenlChrlsti-a -ni
abstraction faite de modifications de détail. — prend à
chaque verset un aspect nouveau. Le choral pur, sous sa
forme concrète et dépouillé de tout ornement, sert de con-
clusion [verset VII] ; de sorte que. à Tencontre de ce
qui se passe autour du « thème varié » des sonates ou de
r (( air varié » chéri des musiciens de second ordre, il faut
attendre la fin pour avoir la clef de 1 ensemble. Le texte
liturgique comporte six distinctions ; les deux premières
sont répétées. Le plan est :
a-f è :|| c + rf o-l- h \\\ c -\- d
[S] + A -}- A' -f A" -f A " + A"" + A'"" -I- CHORAL pur
Fig. 573.
Observer que le choral pur n'est autre que A, par essence,
et que la Sinfonia [SJ d'introduction pivote elle-même
autour de A. Cette cantate et ses semblables ne sont
donc point constituées par une série de pièces indépen-
dantes : ce sont bien des Variations. Elles présentent
une sorte d'amalgame de la Construction par répétition et
de la C. par succession. La répétition résulte de l'emploi
LES FORMES
5o3
permanent du même thème; la succession est engendrée
par les variations.
Variations aussi, la Passacaille de Buxtehude pour
grand orgue, dans laquelle la basse répète XXVIII fois
le thème, en quatre groupes de sept réitérations, avec
changements de couleur tonale :
Tonique Relatif
Dominante Tonique
\ — I
A .1:^ *LL.2_^^e^
«D — T— " " 1 1
li
A -\-—Ç- ^-2 ,
.T '" 1^ 1 — n 1
— j
o
A Jl #Jlnjl,. 1
-e-
r *i' ° '^ ^'
-rr-^
TCT^
Fig. 574.
L'utilisation des tons voisins rappelle les pérégrinations
tonales de la fugue. J.-S. Bach, dans sa Passacaille,
renonce à ses excursions, du moins dans les XXII pre-
miers énoncés du thème. On l'entend d'abord douze fois
à la basse ' :
Fig. 5-5.
puis deux fois, dans la même région, sous une forme
travestie ; il passe alors, sous son aspect primitif, à la
partie supérieure, s'y répète cinq fois, retombe à la basse
cinq fois aussi; et, se faisant sujet de fugue, émigré enfin
à la dominante, dans la réponse, et après l'exposition, au
relatif majeur.
Les précédentes considérations ne permettent-elles
pas de considérer la fugue elle-même comme une
manière de « variations », à deux thèmes associés [sujet
et contresujet] ? N'y a-t-il pas dans les retours théma-
tiques de la fugue autre chose que des réitérations? Ils
s'accompagnent en effet d'un renversement des parties
' Comparez les motels à ténor signalés p. 3i5.
5o4 ÉPOQUE MODERNE
associées, qui tournoient les unes autour des autres dans
toutes les positions possibles, et créent de la sorte une
atmosphère neuve autour des thèmes, chaque fois qu'ils
reviennent. De plus, la modulation, contrairement à ce
qui se passe dans le choral et dans l'air variés, est, dans
la fugue, un des éléments principaux de la diversité. On
peut donc dire, à condition de connaître avec exactitude
les limites et le sens de cette définition quelque peu
déformée, que la fugue est une suite de variations étroi-
tement enchaînées, sans repos, sans changement de
rythmes et présentant un ensemble d'une cohésion par-
faite, à travers les changements perpétuels de la couleur
tonale.
En appelant A l'accouplement indissoluble du sujet et
du contresujet et par conséquent, en prenant garde
qu'ici A est dithématique, la représentation schéma-
tique de la fugue, abstraction faite des divertissements
intercalaires, pourra être [voy. les signes p. 5o7, note] :
AT -f- AD 4- AD + AT + ART + AS + ARS + A^'^tto
Exposition. Contre-exposition. Tous Voisins.
Fig. 376.
Il est une autre forme « variation », la plus libre de
toutes : celle dont les XXXIII Variations de Beethoven
sur un thème de Diabelli, fournissent un merveilleux
exemple, monument unique dans la littérature musicale.
A l'opposé de ce qui se passe dans la fugue et dans les
passacailles précitées, où la continuité est rigoureuse,
les variations ici sont individualisées, séparées les unes
des autres par des coupures franches, telles que les
chorals Aariés les présentent déjà. Chaque variation
forme un tout. L'art consiste à différencier chacune d'elles.
Rien de plus riche que les transformations, tirées par
Beethoven, du misérable thème de Diabelli. Le travestis-
LES FORMES 5o5
sèment est génial. Il est peut-être surprenant que le
maître qui, dès i8o3, avait eu Tidée d'appliquer à un
thème varié un système de strophes modulantes [Siœ
variations dédiées à la Princesse Odeschalchi\ n'ait pas
cru devoir, dans son œuvre 120, pratiquer les métaboles
tonales, en passant d'une variation à l'autre. Mais on
reste coniondu devant l'épanouissement mélodique, har-
monique et rythmique de ces XXXIII épisodes, où la
tonique ut ne bronche pas. Les quatre avant-derniers,
il est vrai, sont en mineur, et lorsque la dernière varia-
tion, un brillant Menuet, revient au majeur initial, le con-
traste est savoureux. Les plus étonnantes variations
paraissent être :
Var. I. Ktla niarcia maestoso^ à 4 temps.
Var. VI. Allegro serioso^ à 3 temps; formules cano-
niques libres, en trilles et arpèges, d'une allure extraor-
dinaire.
Var. X. Presto, à 3 temps. Des gammes alternent aux
mains et en sens contraire.
Var. XIII. Vivace^ à 3 temps. II ne reste du thème
qu'une ébauche, lacérée de silences.
Var. XIV. Grave e maestoso^ à 4 temps. Le thème prend
ici une ampleur presque démesurée, pour se rétrécir en
toute hâte dans la variation suivante [XV] en anapestes
légers [2/4].
Var. XX. Andante [6/4]. Deux longs accords seulement
par mesure : transformation imprévue de la niaiserie origi-
nale, en des enchaînements chromatiques ultra-modernes.
Var. XXIV. Andante [Fughetta], à 3 temps.
Var. XXXI. Largo à 9/8 et en mode mineur. Paraphrase
mélodique et arabesques folles.
Var. XXXII. Allegro : Fuga a IV voce [alla brève].
Var. XXXIII. Minuetto., mais pas à danser! Retour du
majeur. Coda spirituelle, en diminue ndo...
5o6 EPOQUE MODERNE
La fin surprend Tauditeur et ne le trouve point las.
L Art de la fugue de Jean Sébastien ne peut-il point
passer pour une série de variations sur un thème ? Chacune
de ses variations, il est vrai, est une fugue, qui se suffit à
elle-même, et il serait intolérable d'exécuter à la file'
les nombreuses pièces de Touvrage. En regard des
variations mentionnées de Beethoven", modèles de
transformations thématiques, on doit proposer au lecteur
l'étude approfondie de VArt de la fugue : il y trouvera,
s'il sait lire et comprendre, le secret du « dévelop-
pement ». Toute la rhétorique musicale, celle qui, cons-
tituée par les plus beaux exemples des maîtres, peut
servir de stimulant efficace à une éloquence robuste, est
contenue en substance dans ces œuvres là. On y apprend,
pour peu qu'on soit capable de généralisation, qu'il y a
encore de l'inédit en réserve.
Il ne sera fait mention que pour mémoire de formes
musicales médiocres, dont l'école classique a fait abus,
depuis les Chacones et les Doubles jusqu'aux aimables
Airs variés, chers au xviii' siècle : variations souvent
rudimentaires.
Toutes les formes mentionnées de la Variation — et
le mot a été pris en un sens si général qu'on a pu l'ap-
pliquer à la fugue elle-même — ressortissent au type
de construction par répétition, sans symétrie. Reste à
examiner l'ordonnance générale des ouvrages où la symé-
trie intervient dans la grosse charpente.
La Suite. — Elle fut d'abord une série d'airs à danser,
en nombre variable. Ils sont quatre au moins, dix au
^J.-S. Bach a conçu cet ouvrage pour un quatuor vocal, et l'a écrit sous
celte forme. Voir l'édition de la Bachgesellschaft.
- 11 en a laissé d'admirables encore dans ses sonates et dans ses sympho-
nies.
LES FORMES 807
plus. Les uns sont simples^ les autres composés et ces
qualificatifs vont s'expliquer d'eux-mêmes, par les
schèmes qui suivent. Pour fixer les idées sur un genre
assez mal défini, en raison de son polymorphisme, une
sommaire analyse sera présentée de trois Suites célèbres.
Elles furent écrites par J.-S. Bach, pour orchestre de
cordes et bois^ — et trompettes, dans la dernière. Les
indices* placés à la droite des majuscules A et B [thèmes
essentiels], spécifient les tons et modulations organiques
auxquelles aboutissent les sections considérées. La petite
flèche indique le sens de la modulation.
SUITE EN UT MAJEUR
I. Ouverture :
Grave -\- Fugue [FiVace] -j- Grave
mésode
Fig. 577.
Abstraction est faite des reprises, ainsi réparties :
A -.11: (B + A') :||
Bien qu'A' soit une variante de A, il lui est un pendant
très clair, et l'auditeur y reconnaît immédiatement un
retour.
II. Gourante L j
AT^D :||. A'T :||
= (A + A)+ (A' + A')
I I I !
Fig. 578.
^ T =r Tonique ; d =: Dominante ; s z= Sous-Dominante.
RT ::= Relatif de la Tonique ; rd = Relatif de la Dominante ; rs = etc.
Le signe : || marque les reprises obligées.
La lettre A et la lettre B changent de signification lorsqu'on passe d'une
pièce à une autre. Elles représentent, pour chaque pièce, ses thèmes propres.
5o8 EPOQUE MODERNE
III. Gavottes \lj
Gavotte I + Gavotte II + Gavotte I ^
AT -* D*rj|~^X^rr| I ^t^^^dTJiTb^II AT^^^ÊrijrÂn:
I mésode I
Fig. 579.
IV. FORLANE [fj
[danza veneziana] a t ->• D • 11 \'i ■ 11
(A + A) + (A' + A')
Il II
V. Menuets L
Menuet I + Menuet II -(- Menuet I 1
A'i^-^o'TjîTA^îTli BT^^^IiTb^I ÂT^^rjTA'T
I mésoHe I
Fig. 58o.
VI. Bourrées {Vj
Bourrée I + Bourrée II -\- Bourrée I *
AT^^^'D~rj'|TAV77| BT^^^'dTiI''^ Ml AT^^+A^
I mésode |
Fig. 58 I.
VI. Passepieds (a
Passepied I + Passepied II + Passepied I *
AT-v^D~r|j-^^^| bt^*^|]Tb^t7]| at^ô^+T't
I mésode |
Fig. 582.
Les danses II et IV sont simples. Les danses III, V,
VI, VII sont des groupements par trois, indissociables.
La forme est donc différente suivant que l'on considère
des pièces simples ou des pièces composées. Mais
chacun des éléments de celles-ci est semblable à l'élé-
ment unique des pièces simples. Il se compose de deux
« reprises », obligatoires.
En toute danse simple, J.-S. Bach se contente d'un
^ On supprime les reprises à l'exécution du da capo.
LES FORMES 609
seul thème : son développement mélodique constitue la
seconde partie de chaque pièce. La formule :
Fig. 583. A : Il : A' : Il z=: A + A + A' + A'
n'a pas d'autre signification. — Mais les musiciens
moins capables que Bach d'amplifier une idée, de tirer
d'elle, et d'elle seule, les éléments d'une pièce entière,
trouvent plus facile de compliquer les choses. Entre
leurs mains le plan devient :
Fig. 584. A:||:B: Il =A + A + B + B
ce qui n'est pas condamnable en soi, mais enlève à la
pièce une partie de son intérêt et beaucoup de son
unité.
Les danses simples de la Suite sont donc des cons-
tructions soit par répétition et variation :
Fig. 585. A + A + A' + A'
soit par répétition et succession :
Fig. 586. '^J::^+^ + ^
Elles ne sont point symétriques, à proprement parler.
Au contraire les danses composées sont des construc-
tions mésodiques où les pendants s'installent de chaque
côté de la mésode : ils résultent d'un da capo. Dans
l'exécution de cette redite les reprises étant supprimées,
la troisième section, réitération de la première, est, en
durée, la moitié seulement de celle-ci. Des abrègements
analogues ont été relevés déjà dans des pièces de prove-
nances et d'âges divers, entre autres dans des chants litur-
giques (299) : afin d'éviter le pléonasme, les réitérations
s'allègent autant qu'elles peuvent. Ici \e,da capo s'explique
par la figuration de la danse et les évolutions des dan-
seurs.
Quel choix, dans la Suite, préside à la répartition des
5io EPOQUE MODERNE
c( mouvements » ? L'alternative de [tempo] allegro et de
[tempo] moa?e/*rt^o régit d'ordinaire l'ensemble de la série.
La première pièce s'ouvre volontiers par un lento et se
ferme de même. La dernière est toujours d'une allure
très vive.
SUITE EN SI MINEUR
\. Ouverture. — Analogue à celle de la Suite en ut
majeur.
IL Rondo (^).
AT: Il = (AT + AT).
A' divertissement sur A à la Sous-Dominante.
)^' . .
f A" divertissement sur A à la Dominante.
\ AT
La forme schématique de ce Rondo pourrait donc être
exprimée par
Fig. 587. AT -I- AT + A'S + AT + A"D 4- AT
Ici la symétrie fait place aux alternances et le Rondo
peut être considéré comme une sorte de chanson dansée,
dans laquelle le thème A constitue le refrain ; les cou-
plets sont constitués par les divertissements successifs,
réduits ici à deux [A' et A"]. Dans les Rondos très déve-
loppés leur nombre peut atteindre et même dépasser
quatre. [Cf. p. 5i3.]
III. Bourrées. — Semblables à celles de la Suite en
ut majeur.
IV. Polonaise ( ,j.
Polonaise Double Polonaise
A/]7[rÂTTii 'ATn7r:^'ATTfi 'A^yAT
I raésode |
Fig. 588.
Le Double nest qu'une variation mélodique de la
LES FORMES 5ii
flûte sur le thème A, conservé intact au continuo [clavecin
et violoncelle].
W . Menuet. — 11 est isolé et ne donne pas lieu à la
même symétrie que Tensemble formé par les menuets
de la suite en ut majeur. 11 se réduit à :
Fig. 589. AT-D : Il : A'T : Il = (A + A) + (A' + A')
Il y aurait lieu de distinguer ce menuet simple, de celui
que la sonate-symphonie accueillera, et qui est de cons-
truction tripartite ; ce menuet composé [v. suite précé-
dente], ne diffère, dans la suite et dans la sonate-sym-
phonie, que par l'étiquette de la mésode. Dans la sonate-
symphonie, le Menuet II de la suite devient le Trio ; soit
que l'exécution instrumentale, soit que la figuration
orchestique aient primitivement mis en jeu trois « par-
ties », trois instruments ou trois danseurs.
VI. Badinerie :
Fig. 590. AT - D : ,1 : A'T : Il = (A + A) -f- (A' + A')
SUITE EN RE MAJEUR
I. Ouverture. — Analogue aux deux précédentes.
II. Aria.
Fig. 59.. AT-D : Il : BT : Il = (A + A) + (B + B)
III. Gavottes. — Identiques à celles de la Suite en
ut majeur.
IV. Bourrée. — Elle est unique et ne se compose,
par conséquent que d'une paire de paires :
Fig. 592. AT- D : ,1 : a't : || = (A + A) + (A' + A')
V. Gigue. — Il en est de même de la gigue, qui, très
caractérisée par l'allure et le rythme de ses temps ter-
naires, est cependant ici construite sur le type uniforme
de toutes ces danses à reprises.
5ii EPOQUE MODERNE
En résumé, le système^des « paires » est ici domi-
nant. Tout se réitère. [Type : A + A]
Le type de construction mésodique A 4- B H- A devient
principal. C'est à lui que se ramènent les Gavottes,
Menuets. Bourrées, Passepieds, Polonaises, etc., com-
posés; lorsque ces danses sont simples^ elles ont la
forme (585) :
(A + A) + (A' + A')
1 1 I I
c'est-à-dire d'une paire de paires. Dans les danses com-
posées le thème B est juxtaposé au thème A; ou. plus
exactement, encadré dans les deux émissions du thème A.
Il n'entre avec lui en aucune combinaison. Ainsi, lorsque
les danses sont à deux thèmes, elles se contentent de
les exposer et de les développer, successivement : il
n'y a point de pénétration mutuelle.
Toutes les pièces de la Suite sont dans le même ton,
et ordinairement de même mode. La modulation orga-
nique de la Suite est à la dominante. Elle s'énonce avec
jactance dès la fin de la première période. La seconde
partie de la pièce, généralement plus longue que la pre-
mière, retombe, au moyen dune cascade de modulations,
au ton de la tonique.
La Sonate. La Symphonie. — La Suite est plus ancienne
que la Sonate. En quelques exemples, celle-ci sera com-
parée à celle-là.
L'Allégro initial, caractéristique, connu du lecteur (548) ,
est une composition tripartite et symétrique à deux
thèmes, comme la danse composée àe, la suite; mais dans
la sonate la pénétration mutuelle des deux thèmes, le jeu
des colorations tonales, la continuité du discours, donnent
aux trois parties essentielles de la construction un
aspect tout nouveau. Dans la suite les pendants sont
LES FORMES
5i3
rigoureux : on réentend, après la mésode, ce qui l'avait
précédée ; les thèmes se succèdent, ils ne s'associent pas.
Dans la sonate la symétrie est moins parfaite, mais la
cohésion est étroite et l'unité est plus solidement
établie : les deux thèmes, juxtaposés dans la première
partie [exposition], se soudent, s'amalgament dans la
seconde [développement central].
SONATE EN LA I? {Op. 41, n'^ i) DE J. HAYDN
I. Moderato uj:
Développement
Exposition central Réexposition
AT + BD :
AT 4- BT
II. Menuets (A
AT^D
A'T :
Fig. 593.
BT-.D :|| : B'T : \\
mésode
AT-^.D _^ A'T
Fig. 594.
Ces menuets sont de vieilles connaissances, des échap-
pés de la Suite.
III. Rondo [Presto] (j) :
AT :||
1° Divertissement concluant à la D.
AT
2° Divertissement à la D.
AT
3° Divertissement à la D.. variante de i".
AT
4° Divertissement au Relatif mineur.
AT
5° Divertissement à la D., variante de i''.
AT
6° Divertissement passant par la S.
AT
7° Divertissement concluant à la D., variante de i"
AT + Coda.
5i4 ÉPOQUE MODERNE
Encore un revenant! La suite en si mineur de Jean
Sébastien a fourni un Rondo plus court, plus « un » que
celui-ci. où les divertissements successifs ne sont point le
développement de A ; il est vrai que les divertissements
3°. 5° et 7° sont de simples variantes du divertissement i";
doù il résulte que 1 attention de Tauditeur est moins
dispersée, et le jalonnement très clair. Les amplifica-
tions qui séparent les réitérations du thème ont pour
modeste rôle de mettre en vedette ce « refrain » ; ils ne
peuvent passer pour des thèmes annexes. Ils font corps
avec A et lui constituent, à chacune de ses réapparitions,
une arrière-garde, avant-garde en même temps de la réi-
tération suivante. Malgré les différences de détail, le
Rondo de Bach et celui d'Haydn ont même forme : type
dissymétrique et successif.
Ainsi la Sonate peut ne s'écarter de la Suite que par le
premier morceau. — lequel est lui-même, avec des diffé-
rences signalées, de construction tripartite ici et là. C'est
le cas de rééditer la comparaison déjà évoquée et d'ap-
peler, en dépit des risques. Tarchitecture à la rescousse :
le plan de la pièce essentielle, dans la sonate, est celui
d'un édifice à deux ailes semblables, disposées de part
et d'autre d'un corps central [4//^^ro initial]. Mais il peut
arriver — et dans ce cas la bâtisse est étrange, — que ce
corps central soit moins volumineux que les ailes.
SONATE EN FA MAJEUR DE MOZART
[/a la ut la si sol fa mi mi ...]
L Allegro (A-
Exposition Développement central Réexposition
AT + RD : Il b [tiré de B] y concourt seul A^ + RT
i mésode ^!
Fig. 595.
LES FORMES 5i5
II. Adagio {f\ à la Sous-Dominante :
Exposition Réexposition
Fig. 596.
Ici le plan s'exonère d'une mésode. Mais le dualisme
thématique, suivant les conventions connues, est mis en
particulier relief.
III. Allegro assai (g) :
Exposition Développement central Réexposition
AT -I- B'* :\\ ^^D ea mineur, g. Tf en mineur A^ -1- B^
1 mesode |
Fig. 597.
A rencontre de la précédente, cette sonate est tout
entière, en ses trois morceaux, assujettie au plan tonal
symétrique (563).
La dernière Sonate pour piano de Beethoven [op. m]
fait revivre une forme dissymétrique, un air varié, qui
n'hésite pas à frayer, en dépit de la naïveté apparente de
sa forme, avec le plan traditionnel, sévèrement réalisé
dans le premier morceau. Il est vrai que la variation
beethovénienne, par son ampleur, fait éclater de toute
part les cadres étroits de l'air varié.
SONATE POUR PIANO, OP. 111, DE BEETHOVEN
I. Maestoso ; Allegro con brio ed appassionato. — En
ut mineur.
Exposition Développement central Réexposition
'^ _|_ A.T -tTgR maj- de la D . Tf ^modul. passag. à D et à S Ji^T i ^T en majeur
I mésode I
Fig. 598.
L'exposition est précédée d'un frontispice ['^] en mou-
vement lent, qui se retrouve en de nombreuses sonates-
5i6 ÉPOQUE MODERNE
symphonies, et dont la réitération partielle ou totale, à
la fin du premier morceau, en certaines œuvres', rappelle
rencadrementdesOuvertures,dansles Suites de J. -S. Bach,
au moyen d'un double Lento.
II. Arietta. — En ut majeur.
Thème à 9/16, de 16 mesures, en deux reprises, don-
nant naissance à 6 variations. Les trois dernières sont
réunies les unes aux autres par des soudures larges et
libres qui masquent les raccords. Leurs rythmes sont
indiqués successivement 9/16, 6/16, 12/82 et 9/16 à partir
de la quatrième. La dernière est plutôt une réitération
du thème initial, dans sa première moitié, enguirlandé
de trilles et de trémolos, qu'une variation proprement
dite. Le plan de la pièce est :
A -f A' -I- A" + A'" + A"" + A'"" + 1/2 A
Fig- âgg.
C'est encore une construction tripartite. Dans un air
varié de la Sonate op. 109, cet encadrement par le thème
était plus rigoureux. Les VI variations concluaient par sa
réitération pure et simple :
A + A' 4- A" + A'" + A"" -f A'"" + A""" + A
Fi g. 600.
En pareil cas, on le voit, la mésode prend un développe-
ment énorme. Ces exemples révèlent la réaction du
type de construction tripartite sur les formes de cons-
tructions/Jrt/' 5 w<?ce55io/z, lorsque celles-ci sont en contact
avec celles-là. Réaction que d'ailleurs ils sont libres de
subir ou de repousser.
La IX^ symphonie de Beethoven montrera les plus
monumentales architectures que le plan de la sonate-sym-
phonie ait permis d'ériger :
^ Elle n'a pas lieu ici. Beethoven la pratique rarement.
LES FORMES
5,7
SYMPHONIE IX. OP. 125, DE BEETHOVEN
I. Allegro ma non troppo, un poco maestoso. — En ré
mineur.
Exposition
amTbr^d
Développement central
Q^S; dom. du RT; S; D; RT
Réexposition
AT _(_ BT ""J*"''
\
Fisr. 601.
Les parties essentielles des thèmes sur lesquels est
bâtie cette pièce splendide sont :
s
^^ ffij. jij. jiJ 'Tif w^miMi.
Figf. 602.
d'où l'on peut extraire les dessins suivants, les uns directs,
les autres dérivés :
^^^^ i
:>=v
Fig. 6o3.
En y ajoutant l'amorce de A, tous ces éléments sont issus
des deux thèmes fondamentaux, suivant les préceptes
que la Fugue a posés [p. 4^3].
Au schème alphabétique (601) il conviendrait d'ajouter
un retour de A, qui détermine un nouveau développe-
ment sur A et sur B, assez vaste, conclu par la grandiose
coda :
cordes graves
Fig. 604.
C'est presque une habitude chez Beethoven. Ses forces
créatrices, inassouvies par la forme traditionnelle, le
font « partir » encore, au moment où Ton s'attend, par
habitude de symétrie, à la cadence conclusive : amplifi-
cation inattendue mais jamais décevante, qui modifie
5i8 ÉPOQUE MODERNE
le plan type et entraîne le schème, propre à Beethoven
Fi g. 6û5.
A -f B + ab + A H- B [+ A'B + coda]
I mésode |
Cet épilogue, que le maître accole volontiers à la cons-
truction tripartite, prend ici sa plus grande étendue.
Dans la IX®, après Texposition, il y a une fausse fin [en
si [?, c'est-à-dire au relatif majeur de la sous-dominante],
mais sans reprise. D abord on peut croire à un recommen-
cement ; mais très vite Tamorce thématique amène le
développement central, qui se fait avec les thèmes A
et B.
II. MoLTo vivACE. — En ré jnineiii\ Il faut avoir observé
les transformations symphoniques du vieux Menuet, entre
les mains de Beethoven, pour se douter que ce colossal
Scherzo remplace ici la menue danse ; il en a conservé la
coupe : le Presto du milieu joue le rôle de Minuetto 11°,
de Trio si Ton veut, après quoi « cela » recommence par
l'équivalent du Minuetto I"; cest-à-dire que tout ce qui
précède le Presto central défile de nouveau, avec, au
raccord des deux moitiés, une mutation très courte. Au
moment de conclure, un rappel du Presto peut faire croire
qu'ici encore Beethoven va rompre la symétrie : fausse
alerte ; cela tourne court, Tédifice à trois corps reste
intact :
Molto vivace | .) Presto central ( J Molto vivace i A
"'ATTfiTA^îTn '""ErTifi^T^ ^Tt^TîPa^t^
mode mineur
I
mode majeur
niésoile
mode mineur
Fig. 606.
Mais c'en est fini de la symétrie : Beethoven, dans les deux
pièces qui suivent, va donner cours à son lyrisme par des
discours a successifs », sans pendants.
III. Adagio molto e cantabile. — En si [?, dominante
LES FORMES
5i9
du relatif majeur. Le plan de cette méditation orches-
trale est singulier :
AT -|- B^° en majeur _^ ^.'T -f- B'^ *o majeur _j_ A"? ^ ^ _|_ A"'T -|- A""T
Fig. 607.
C'est une sorte de commentaire varié à deux thèmes,
dans lequel le second reste en route, après avoir été
entendu deux fois. Le premier poursuit seul sa voie en
un épisode A" qui n'est pas une variation, mais un rappel
et aussi une soudure avec une variation réelle A''^ suivie
d'une pseudo-variation A"". On a le droit de donnera cet
Adagio le nom d'Air Varié à condition que cette éti-
quette s'élargisse; mais elle est la meilleure, puisque
l'amplification thématique est toujours reconnaissable.
Voici les deux thèmes et les « habillages » successifs de A :
(rîViGlmi
VarA'! les notes datjigne ont l'astérLsqiie)
'^(clarinslte) * '
" i-La dernière variation interrompt son cours normal
pour faire place à des motifs épisodiques. Elle paraît
ensuite se poursuivre, à moins qu'il ne faille voir une
variation de plus dans les vingt dernières mesures de la
pièce [A'""].
L'ensemble est donc de la forme :
A + B + A' + B' + A" + A'" + A"" + A'""
Fig. 609.
OÙ la marche du développement, si elle exclut les répé-
titions et les symétries, se fait à travers les aspects mul-
Sao
ÉPOQUE MODERNE
tiples d'une même pensée, qui à la fois subsiste et se
transforme.
IV. Finale. — Il est précédé d'une rapsodie où les
récitatifs alternent avec des fragments empruntés aux
trois premiers morceaux. La pièce ne prend corps qu'à
l'énoncé, par les cordes graves, du thème populaire de la
Joie. Elle s'interrompt bientôt pour laisser à la voix d'un
soliste le soin de reprendre, avec des mots, le « récit » que
violoncelles et contrebasses avaient si fièrement campé
dès les premières mesures. Alors seulement la pièce va
se dérouler aux soli, au chœur et à l'orchestre, avec une
grandeur croissante.
Et voici, une fois de plus, un prodigieux Air Varié, où
se glisse un semblant de dualisme thématique :
^rr/ifrf fifrf fif p r i-
Frcude.schôner Gôtier-fun-ken, TochterausE — Iv si— um.
'^^rr\rr\rr\mÈ iir r r rir rr ^
freu de, schôner Gôt -+er-fijn -ken Frp,u-de schii— ner G'dt — t£r-f\jn — ken
(violons freu de Tochter aus E- Iv-sium
Fig. 6io.
Entre A'" et A"" s'insinue en effet un Andante, dont le
thème est nouveau :
Fig. 6ii.
Seid umschlon-genJAil li — o-nen!
et qui reparaîtra après A'"" sous la forme B' ; en prestis-
simo :
Fig. 612.
Sei'd umschlunjen, Mil-k— o-nen !
LES FORMES 5ai
apothéose de cet immense développement choral, où Tul-
time coda est tramée sur un dessin tiré de A.
Le schème ci-dessous peut donc être construit :
A 4- A' + A" + A'" + B + A"" + A'"" + B' + «
Fig. 6i3.
Ce n'est plus que dissymétrie : Fenthousiasme du maître
rejette ici la construction systématisée. Le thème A
prend des formes si diverses qu'il s'adapte aux élans
d'une pensée tumultueuse, mais sure d'elle-même.
Rénovation incessante, propre à ce lyrisme « actif »,
dont les Anciens furent les créateurs, et vers lequel ten-
dit Beethoven, dans la dernière période de son activité.
J.-S. Bach, le maître de la Fugue, avait été surtout un
génial créateur de Variations, — la fugue pouvant passer,
à plusieurs titres, pour une sorte de « variations »[p. 5o3].
J. Haydn, un des créateurs des formes modernes symé-
trisées s'était, dans celles-ci, à peu près exclusivement
cantonné. Mozart, ce joyeux indolent, se montrait satis-
fait de ces cadres, réglés par d'autres, et qui fournissaient
à sa miraculeuse fécondité des plans faciles. Beethoven
d'abord s'y tint et régla ses ardeurs sur les ordonnances
coutumières ; et il ne parut pas souffrir de leur contrainte.
Peu à peu cependant elles lui pesèrent et il les secoua.
Ses derniers Quatuors sont un acheminement vers des
formes moins raides, et ils tendent à la « succession »,
— avec des rappels dans le détail. Ainsi le procédé propre
au lyrisme « actif », qui, largement compris, peut régner
dans la musique purement instrumentrale aussi bien
qu'au théâtre ou dans l'ode, fut assez tard mais glorieu-
sement appliqué par Beethoven. Est-ce à dire que la
symétrie, après ces audaces du plus généreux des clas-
siques, ait été définitivement condamnée ? Il n'en est rien ;
et telles œuvres contemporaines, qui seront peut-être
522 ÉPOQUE MODERNE
admirées dans l'avenir à Tégal de leurs devancières, font
revivre le type de composition mésodique à pendants
égaux. Il n'est guère de forme, si ancienne qu'elle soit,
si surannée qu'elle paraisse être, qu'une pensée libre et
forte ne puisse rajeunir. Et ce serait une erreur de
croire qu à chaque époque correspondent certains plans,
à l'exclusion des autres. La Musique, comme l'Architec-
ture, est, dans ses substructions essentielles, un art où
l'inédit importe peu. Sur de vieilles fondations un
musicien créateur peut agencer de très neufs matériaux
et bâtir œuvre originale. L'artiste jouit de toutes les
libertés pourvu qu'il les discipline. Il a tous les droits,
même celui d'appuyer ses édifices sur de vétustés bases,
car il lui reste celui de traiter comme il l'entend l'amé-
nagement des « étages », et leur décoration.
Si l'on compare les pièces de type mésodique dans la
Suite et dans la Sonate, on est amené à construire le
tableau suivant :
I II III
Suite: AT ^ d . || -a' -> t ; || BT -* d : || : B' ^ t . || AT -^ d ^_ A' -»■ t
I mésode I
I II III
Exposition Dcveloppement central Réexposition
Sonate: A.t -f B^ : || a ou b ou ab AT -f BT
I mésode |
Fig. 614.
Dans la Suite, les trois parties I, II, III sont des pièces
distinctes, indépendantes, séparées par des cadences
parfaites ;
dans la Sonate-Symphonie, les parties I, II, III sont
indissolublement liées et la construction tripartite est
beaucoup plus cohérente.
Dans la Suite de haut style, le second thème appartient
LES FORMES 5a3
en propre à la danse mésoclique dont il constitue toute la
trame, par son exposé et Tamplification qui le suit ;
dans la Sonate-Symphonie, le second thème est énoncé
dès la section l [exposition] et la mésode [développe-
ment central] est constituée soit par le développement de
A, soit par le développement de B, soit par le développe-
ment simultané de A et de B.
Dans la Suite, I et 111 sont identiques, abstraction faite
de la suppression des reprises pour Texécution de 111 ;
dans la Sonate-Symphonie, I et III sont analogues,
mais le jeu des modulations organiques inflige au texte,
en même temps que les couleurs tonales différentes, de
véritables mutations. De plus une coda, et chez Beetho-
ven, une amorce de nouveau développement, peuvent
allonger III.
Telles sont les différences. Certaines ressemblances
doivent aussi être retenues :
C'est d'abord la forme tripartite de la construction ; —
la première reprise, à la dominante ; — l'importance
primordiale donnée à cette modulation ; — l'emploi des
tons voisins entre la cadence à la dominante et le retour
à la tonique : cet emploi a lieu dans la Suite à l'intérieur
de I ; dans la Sonate-Symphonie il remplit II ; — l'ab-
sence [habituelle] de reprise dans III, par crainte de pro-
lixité.
De ces deux plans mésodiques, celui de la Sonate-Sym-
phonie est le seul qui réalise une construction solidement
charpentée. La Suite juxtapose et n'enchevêtre pas les
matériaux.
La Fugue et la Sonate, formes essentielles de l'Art
Classique, paraissent répondre toutes deux, chacune à sa
manière, au problème idéal suivant, que se posèrent les
Maîtres :
524 ÉPOQUE MODERNE
Ai^ec deux thèmes, sans plus, aussi dissemblables que
possible^ et au moyen des seuls éléments quils fournis-
sent^ édifier une pièce dont les colorations tonales [modu-
lations essentielles] seront, exc\usï\ement pour la fugue,
pvincipalementpour la sonate y empruntées aux tons voisins .
La sonate étant la cadette, on a le droit de dire qu elle
a emprunté à l'aînée son esprit, ses manières, tout en la
simplifiant. Elle bâtit sur le terrain de la Tonalité, avec
plus de grâce que la fugue, des constructions où la symé-
trie est de règle.
La symétrie devint, à TEpoque Classique, le moyen
ordinaire de régler Téquilibre. Elle imposa ses formules,
réglées une fois pour toutes dans TAllegro initial de la
sonate-symphonie, non seulement aux ouvrages énumérés
p. 488, mais à mainte scène dramatique, au théâtre. Dans
ce cas, il est vrai, il arrive que le plan type soit simplifié
par suppression ou abrègement du développement cen-
tral, réservé de préférence au style instrumental. Dans
rOuverture. au contraire, toute l'ampleur peut être con-
servée et maint ouvrage scénique a pour frontispice un
véritable Allegro de sonate.
Quant à TAir à da capo dont usèrent avec prodigalité
au théâtre les auteurs du xvii^ et du xviif siècle, et
auquel Bach lui-même a sacrifié, son plan est de la forme
mésodique simple :
A + B 4- A
La symétrie, relativement à la mésode. se faisant par
la répétition pure et simple de A, comme dans les versets
alleluiatiques du Moyen Age, les pièces tripartites de la
Suite, etc., ces airs sont des constructions faciles, où la
banalité guette le musicien, et dont il est surprenant que
les maîtres se soient si souvent satisfaits.
Les formes lyriques libres. — Cette création d'Euri-
LES FORMES SaS
pide apparaît — assez rare — dans quelques-unes des
A + B + C + D + E+ ...
plus belles pages des maîtres classiques. Quelquefois
elle est atténuée et il s'y mêle des répétitions, quel-
ques « paires », un semblant de symétrie. Dans Texamen
qui a été fait plus haut du Choral, les raisons qui ont fait
adopter par Bach le type pur ou les types mixtes, ont
apparu; fortuites, semble-t-il. Mais une ferme volonté a
construit en motifs successifs, sans redites, Tair de
Caspar [Freischiitz, I, 5] : la joie de la vengeance s'exalte ;
elle précipite sans retours ses accents orageux. Mêmes
intentions en plusieurs œuvres de Schumann, particuliè-
rement expressives [Schône Fremde, op. 89, n° 6 ; Ditchter-
liehe^ IV; X; XI ; Frauenliehe^ VIII] : lieder courts, il est
vrai. Ils n'en sont pas moins des constructions sans
lacunes et leur forme, d'où les répétitions sont exclues,
est appelée par le déroulement même du texte verbal.
Schubert adopte aussi, en des cas analogues*, la cons-
truction par succession \cler Tod und das Màdchen] ;
parfois, comme le Doppelgànger^ en la mitigeant :
Voix : fa-{-a'-\-b-\-h'-\-c-\-d-\-r:\
Piano : \ a -\- a -\- a -\- a -{- a' -\- a" -\- a'"
Fig. 6i5.
Sur un accompagnement obstiné dans ses redites, —
^ Le lecteur s'étonnei'a peut-être de voir examinée la structure de pièces
aussi courtes, où de simples périodes, et pas même des strophes, constituent
les divisions successives. De même qu'un fort petit tableau n'exclut ni le
dessin ni la composition de la scène qu'il présente, la moindre Mélodie veut
être construite. En raccourci elle présente des parties diverses, faites de
quelques mesures seulement et correspondant aux « distinctions » de la
mélopée médiévale. Peu importe leur longueur. A l'intérieur d'une strophe
brève la « succession », ou la « répétition », ou la « symétrie » régnent. Et quand
la pièce se réduit à une telle strophe, ce sont les simples périodes ou incises
de cette strophe qui constituent la grosse charpente de ce petit édifice. La
beauté, en art, n'est pas affaire de masse, et telle œuvre, minuscule, peut
être une grande conception.
n. i3
526 ÉPOQUE MODERNE
les trois dernières fois avec variantes, — Tétrange
récit déroule ses périodes : il n'y a point de répétition
exacte à la partie vocale; les variantes a', 6', si peu
accusées qu'elles soient, ont des accents très expressifs ;
elles renouvellent a elb. Une telle page rappelle — abs-
traction faite de la rythmique, toujours plus affinée chez
les Anciens — les monodies antiques, et elle ouvre la
voie au lyrisme de nos Contemporains.
Ces exemples restent exceptionnels : les musiciens
classiques eurent un goût persistant pour les pendants
par paires \ Ils semblent guidés par un principe, qui
n'est édicté nulle part mais qui est partout appliqué :
« Aucun motif dans l'ensemble, aucun dessin dans le
détail, ne doivent rester isolés. »
Le plan de la Fugue et le plan de la Sonate peuvent
voisiner dans une œuvre, en pièces distinctes. Il arrive
aussi qu'à l'intérieur d'une pièce symétrique s'insinue
une fugue, complète ou non, qui apporte une perturba-
tion au cours normal des éléments disposés par paires.
Les musiciens ne sauraient être des architectes méticu-
leux.
1 Paires dont les éléments sont en contact au moyen des reprises, ou plus
ou moins distants les uns des autres.
VII
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
LES INTERVALLES
Bien que Tart musical soit de nos jours en pleine effer-
vescence et qu'au détour du chemin l'avenir proche
réserve des surprises au Pèlerin Passionné, la langue
musicale, si « évoluée » qu'elle paraisse, reste conserva-
trice. Ce sont moins les mots qui changent, dans la
crise actuelle, que les relations des mots entre eux.
L'accumulation des épithètes sonores autour des termes
principaux du langage fait illusion sur l'enrichissement
qu'il subit. En vérité la phalange des artistes qui, depuis
Tristan, font éclater de toutes parts le vieux moule de la
Tonalité, n'a guère moindre révérence que sa classique
devancière pour les Symphonies antiques, pour l'Accord
Parfait de la Renaissance, pour les fonctions essentielles
de la Tonique. Il n'y a pas longtemps que le tyran ut
voit des compétiteurs lui disputer, avec quelque timi-
dité, le pouvoir : Wagner s'est contenté de l'échelle
impérieuse. Malgré la joie que c'est, pour les amis des
vieux modes, de reconnaître que, dès maintenant, ceux-
ci viennent à la rescousse, il faut se contenter aujourd'hui
de saluer leur retour, sans vouloir régler leurs nouvelles
destinées. La Muse populaire, dont on se met à faire
grand cas, nous les rend un à un. Mais une transforma-
tion les guette : l'usage permanent du chromatisme
53o ÉPOQUE CONTEMPORAINE
leur inflige des livrées nouvelles... Tout ce qu'on peut
affirmer, c'est qu'une réaction se produit contre ut. La
centralisation qu'il a réalisée s'effrite ; et la messagère
du Majeur, l'impérieuse Sensible ascendante, ne sera
point seule, dans l'avenir, à sonner les cadences.
Le régime musical actuel étant aussi essentiellement
polyphone que l'ancien régime fut homophone, l'indivi-
dualisation des divers modes, s'ils reviennent, sera moins
nette qu'autrefois : les empâtements d'une harmonisation
touffue se chargeront d'effacer les lignes mélodiques.
Sans doute on peut, sans prophétiser, — ce qui est une
besogne vaine, — supposer que les diverses figurations
modales réagiront sur la polyphonie elle-même et en
restreindront quelque peu le domaine. Une fois en pos-
session de lignes mélodiques différenciées par la nature
et la couleur du trait, les musiciens souhaiteront-ils
que ces lignes, rendues plus souples, surgissent aussi plus
lumineuses ? Une synthèse se fera-t-elle de l'Homophonie
et de la Polyphonie, par enrichissement et aussi par con-
cessions mutuels?... Il semble que, dans tous les arts,
les hommes aient assez vite accompli le tour de leur
domaine : les révolutions sont surtout des recommen-
cements.
Les instruments à cordes continuent — paradoxe
permanent — à se régler par des quintes pythagori-
ciennes, ces essentiels et immuables repères, au sein
d'un orchestre qui, dans son ensemble, a renoncé depuis
longtemps à la justesse uniforme. Plus encore que l'Art
Classique, l'Art Contemporain s'accommode du tempéra-
ment^ en dépit des contradictions et des conflits sonores
qui en résultent. On sait que cet artifice ramène à douze
les intervalles de l'octave ; types : le clavier de l'orgue
ou du piano, le mécanisme des trous et des clefs dans
les instruments de bois [flûte, hautbois, clarinette.
LES INTERVALLES 53i
basson]. Dans son ensemble Tappareil orchestral, tel que
nous le disposons, est astreint au tempérament ; si bien
que les instruments à cordes, qui étalonnent leurs sons
par le ministère de quintes rigoureuses', sont obligés de
ne point se servir, dans l'exécution, de leurs cordes à
vide, qui sont justes, et de tempérer leurs intervalles
pour s'assortir aux moyennes « fausses » de l'ensemble :
ils raccourcissent leurs quintes.
D'autre part priez un violoncelliste de vous faire
entendre successivement les deux couples de mesures :
Fig. 6.6. v\\h^{((\Ki^ 'vV4/rnr!^fCj^
vous percevrez que la soi-disant « homotonie » n'est
qu'un leurre et qu'une appréciable distance sépare le \^
du I « correspondant ».
Or tout le régime de nos modulations repose sur un
perpétuel compromis entre les homotones. L'Art Contem-
porain abuse de plus en plus du système tempéré. En
France, hormis quelques chefs de chœur, — un manchot
pourrait les compter sur ses doigts, — on ne « produit »
plus de quintes justes à l'orchestre : on n'a plus le droit
d'en produire. En Allemagne, où l'art choral est resté
pur, les oreilles plus sensibles ne manquent pas : dans les
chœurs sans accompagnement, les Symphonies des
Anciens prévalent. Mais l'orchestre « tempère », comme
chez nous.
Tempérons donc. Les Anciens eux-mêmes, il faut bien
l'avouer, nous ont donné l'exemple : la catapycnose
appliquée au Diatonique et Chromatique vulgaire fournit
des échelles tempérées dont le demi-ton [= 2 diésis] est
* Violoncelle : iit^ — sol^ — réj — la^; alto : ut2 — sol.^ — re'j — la^;
violon S0I2 — /'Cj — /oj — mi^ ; l'opération se fait par un procédé tel que
l'oreille : d un instrumentiste exercé ne puisse échapper à la justesse quasi
absolue.
532 EPOQUE CONTEMPORAINE
Tunité, et Laloy a pu décerner à Aristoxène les hon-
neurs de l'invention.
Les belles expériences de Gustave Lyon tendent à
légitimer dans la musique instrumentale l'emploi du
tempérament universel et démontrent que les instrumen-
tistes se contentent de sons « moyens ». Par une méthode
élégante d'approximations successives, Lyon établit que
la sensation de la justesse persiste tant que les sons émis
varient dans certaines limite, s au-dessus aussi bien qu'au-
dessous du son exact, à condition de ne point franchir
cette zone de tolérance. Et cela est pratiquement vrai.
Et il est impossible, étant donné que nous usons du
piano et de l'orgue et que nous écoutons l'orchestre tel
qu'il est constitué maintenant, que cela ne soit pas vrai,
puisque nous sommes réduits à nous satisfaire d'(( à peu
près ». La nature a beau nous dicter l'Accord Parfait, sous
la forme immuable d'un échelonnement sonore défini,
(327) à (329) : elle se contredit pour ainsi dire elle-même,
puisque le Corps de l'Harmonie, dont elle est aussi l'ins-
piratrice (76), avait abouti, dans son remplissage par la
quinte, consonance primordiale, à un résultat diffé-
rent (4o5).
Il faut cependant faire une exception en faveur des
choristes « purs ». Ces musiciens-là — quand il s'en
rencontre, et ce n'est guère en France — perçoivent
avec netteté les désagréments de l'échelle tempérée. Les
compromissions de l'orchestre les troublent. Ils ne peu-
vent se résigner à franchir de la même manière, entre
ut et ré^ l'ut \ et le ré [?. Ce sont là pour leur gosier,
comme pour le doigt du violoniste, deux étapes dis-
tinctes ; et, en admettant qu'ils ne les couvrent point
toujours congrûment, ils mettent du moins autant de
zèle à les distinguer que les praticiens du tempérament
à les abolir. Il y a dans l'art choral pur une technique
LES INTERVALLES 533
réservée, qui ne peut s'accommoder du tempérament, et
où la justesse doit tendre à Tabsolu. Le chanteur qui se
contente de la gamme tempérée enlève à l'échelle musi-
cale le souffle de vie qui fait de la série sonore ut ré mi fa
sol la si ut^ autre chose qu'une mémotechnie et une abs-
traction.
L'enharmonie, au sens moderne [= homotonie], est un
expédient connexe du tempérament, aussi nécessaire
que lui dans les conditions actuelles de l'art, — et aussi
peu satisfaisant pour une oreille très exercée. Un de ces
chefs de chœur, rares en notre pays, qui savent quelles
délices procure à l'oreille une tierce majeure harmonique,
exacte, éprouve à entendre les plus belles collectivités
orchestrales une réelle angoisse de l'oreille.
De tels conflits sont-ils inévitables ? S'achemine-t-on
vers un régime plus net ? La réponse serait négative si la
polyphonie devait continuer à exaspérer ses moyens :
elle ne vit, elle ne peut vivre que du tempérament à
outrance. Que si le goût actuel pour les altérations des
accords allait, par un réflexe normal, nous rendre plus
sensibles aux caractéristiques des intervalles élémen-
taires, nous faire souhaiter que le demi-ton diatonique
ou chromatique fût lui-même subdivisé afin de fournir à
la langue des « nuances » nouvelles ou de ressusciter
celles que les Grecs goûtaient ; si les subtilités des pro-
fessionnels de l'Hellade allaient de nouveau avoir cours,
et, s'adaptant au régime harmonique, en altérer pro-
fondément le sens, il est évident que le tempérament
courrait gros risques ! Est-ce à une pareille évolution
qu'a songé Saint-Saëns lorsqu'il s'est demandé quel sort
est réservé à la musique, dans un avenir plus ou moins
proche ?
« Nous connaissons, nous calculons le comnia^ qui est
à peu près un neuvième de ton, mais nous ne l'utilisons
534 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
pas. Les demi-tons suffisent à notre organisation. Et
pourtant ce n'est pas avec notre système de demi-tons et
de notes synonymes que Ton peut être dans la vérité
musicale. Il n'y a là qu'un à peu près, et le temps viendra
peut-être où notre oreille, plus raffinée, ne s'en conten-
tera plus. Alors un autre art naîtra ; l'art actuel sera
comme une langue morte dont les chefs-d'œuvre subsis-
tent, mais qu'on ne parle plus... » \Harmonie et mélodie^
passim].
En attendant, nous nous abreuvons d'enharmonies, —
qui ne ressemblent guère à celles des Grecs et qui abou-
tissent, entre autres, à l'étrange gamme que voici,
improprement dite « à six tons » :
Fig. 617.
Le /« }| y joue l'office de sous-tonique, homotone de si \^.
Depuis quelque vingt ans cette formule jouit d'une
haute faveur. Elle est a-diatonique car : 1° elle exclut les
demi-tons, compagnons assidus, traditionnels des tons
dans les échelles modales et, par conséquent, parties inté-
grantes du système diatonique ; 2** elle suppose l'enhar-
monie, que ces échelles ne comportent pas. Son étoile
semble pâlir, aussi bien que celle des tierces majeures
en série continue :
Fig. 618.
dont quelques musiciens ont su tirer parti. On peut
en chercher l'origine dans Tristan^ où elle revêt encore
des formes discrètes. Le malheur est que cette « hexa-
phonie » devienne aisément un procédé et aboutisse,
lorsque l'auteur en abuse, à l'abolition de l'échelle
tonale, restée jusqu'à présent un support permanent,
— même lorsque des artifices le masquent.
LES INTERVALLES 535
L'Art Contemporain a renouvelé des Grecs un moyen
mélodique, qui consiste à créer des échelles défectives.
Elles nous reportent à l'Enharmonique vocal, étudié dans
une œuATe antique conservée (171), par suppression sys-
tématique d'un ou deux degrés de l'échelle. Ont été
signalées déjà les mélodies pentaphonesdu Rheingold et
de Siegfried. Au surplus, suivant la remarque que Gevaert
en a faite [Traité d'Harmonie^ p. 22 et suiv.], cette abla-
tion d'un ou deux sons* de l'octave diatonique est un
raffinement, une affectation si l'on veut, que toutes les
musiques, même les plus humbles, ont pratiquées. Les
mélodies populaires, y compris celles des Iroquois, pré-
sentent assez souvent des gammes défectives [Ibidem^
ex. 36].
Enfin, dans la pratique même des intervalles mélo-
diques, l'Art Contemporain marque un retour aux habi-
tudes vocales des Anciens. Ceux-ci ne redoutaient ni la
quinte ni la quarte fausses [quinte diminuée, quarte
augmentée]; la dureté que le Moyen Age goûtait et contre
laquelle l'Art choral Palestrinien s'est vigilamment pré-
muni \diabolus in musica], était pour les Grecs la carac-
téristique d'une certaine région des échelles ; on chantait
fa-si ou si-fa^ et les intervalles analogues, avec autant de
plaisir, sinon avec autant de facilité, que les consonances
imparfaites. La même allégresse a cours dans notre art,
sans compter qu'il a libéralement accueilli toutes les
dissonances mélodiques pareilles : intervalles diminués
et augmentés de tout calibre, y compris ceux qui dépas-
sent l'octave :
Fig 619. "^ rt^ ^ => fa .X
tr^ — ^^**— t7?ê
* De là création d'intervalles « incomposés », analogues au diton ou au tri-
hémiton des Anciens (4o5).
536
EPOQUE CONTEMPORAINE
Exécution malaisée ! Le tempérament y est d'un
secours efficace. Les expériences de Gustave Lyon
appliquées à des passages tels que celui-ci :
Fig. 620.
^^
g cl-
P
Salomé de R. Strauss.
Quintette des Juifs,
p. 104 de la partition
P. et Ch. [Fùrstner].
prouvent sans réplique que le régime des à peu près leur
est appliqué : l'écriture « pour l'œil »* et l'effet sur
l'oreille sont en connexion suffisante pour que celui-ci
n'inflige pas un trop gros démenti à celle-là : c'est tout
ce qu'on peut exiger.
Consolons-nous à la pensée que, dans l'Antiquité, les
intervalles enharmoniques et les nuances furent l'occasion
des mêmes solutions « moyennes ». Seulement, en raison
du caractère homophone de l'art et de l'isolement de la
mélodie, il était possible aux professionnels très exercés
de s'approcher plus que nous de l'exactitude sonore.
* Il vaudrait mieux dire l'écriture pour l'esprit, car elle respecte la logique
sonore.
II
LES ECHELLES
L'examen des intervalles a permis de signaler déjà les
échelles défectives et la gamme à « six tons », qui peut
se rattacher à ces échelles. Elles ne sont et ne peuvent
être qu'un artifice passager. La suprématie reste au mode
d'uT. Le Mineur-Majeur de J.-S. Bach :
Fig. 621.
h;;!^^*^'"'
dont la formule descendante reproduit l'Eolisti antique :
Fig. 622.
fait encore un usage si constant de la sensible, que la
pente ascendante de l'échelle mineure continue à affirmer
a sujétion de ce soi-disant mode au Majeur, son maître.
1 La forme néo-chromatique du tétracorde-type, chez
les Grecs (68), s'applique de nos jours en Orient, à une
série de tétracordes disjoints qui fournissent, par paires,
une octave modale d'une espèce singulière, remarquable
par son hybridité tonale :
Fig. 623.
538 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
elle a deux sensibles ascendantes et, harmoniquement,
deux toniques '.
Le style instrumental s'accommode volontiers, même
chez nous, d'un Néo-Chromatique mitigé, appliqué,
comme chez les Anciens, à un tétracorde sur deux, dans
notre Mineur hybride :
Fig. 624.
..0"°
«=rr
o «»
^-rr
Toutefois, l'existence de cette gamme est en Occident
plus théorique que pratique. Si les pianistes et les instru-
mentistes de toute espèce en font usage, il est rare que
le compositeur y trouve son compte. Bien que la « seconde
augmentée » ne soit pas pour le troubler, l'inélégance
présumée d'une harmonisation sous-jacente lui fait pré-
férer presque toujours le /« dièse au /a naturel, devant la
sensible. 11 n'emploie guère le tétracorde néo-chroma-
tique que dans les formes mélodiques inclinées vers le
grave : encore prend-il soin d'éviter le contact direct du
VIP degré avec le VP :
Fig. 625.
Allegretto de la Symphonie de C. Franck.
Mais il est évident que le Mineur ambigu, affadi, dont
Bach a consacré et glorifié l'usage, laisse inquiet l'Art
Contemporain. L'installation du tétracorde mineur vrai
[la sol fa mi] sur la tonique comme base, produit, au
sein du Mineur hybride, un effet de contraste saisissant :
Fig. 626.
Saint-Saens : Danse Macabre.
^ L.-A. Bourgault-Ducoudray, .£<Mc?c sur lamusique ecclésiastique grecque.
- Mélodies populaires de la Grèce moderne.
LES ÉCHELLES SSg
Cet emprunt passager à la Doristi hellénique, formule
du mineur pur, a permis à César Franck aussi de donner
à certaines cantilènes [voy. Quintette^ en particulier] une
expression intense. Le resserrement du second degré
contre la base du trétracorde coïncide souvent, dans
l'œuvre de ce maître, avec des harmonies qui, s'évadant
de la modalité marquée par la partie mélodique, don-
nent le change sur la contexture de l'échelle. Un
tel conflit, pourvu qu'il soit très sciemment réglé, est
une source de richesse pour le langage sonore : l'appli-
cation, à une formule modale, d'une harmonisation
moderne et tonale, est féconde en trouvailles et l'école
russe n'est pas seule à montrer la voie dans ce sens.
Que si le problème est élégant, la solution est délicate.
Bourgault-Ducoudray recommandait à ses élèves d'éviter
avec soin les pseudo cadences, dans lesquelles l'accord
parfait installé sur la dominante, et devenu mineur par
abolition de la sensible, tomberait, selon une vieille
habitude, sur l'accord parfait mineur de la tonique :
Fig. 627. "^^ o t?
■«-
Le jour est proche peut-être où des modes autres que
UT — nécessairement renouvelés des anciennes échelles,
tant que la série diatonique subsistera, — obligeant l'auto-
crate à céder du terrain, les fonctions tonales, telles que
nous les concevons, ne seront plus partout appliquées.
Déjà Riemann a indiqué comment, dans le Mineur
inverse (78), elles subiraient, elles aussi, une interver-
sion. Dans ce mode de mi, produit de la Résonance Infé-
rieure, le la serait dominante, le si^ sous-dominante. Et
d'Indy, après avoir constaté que la fugue en Mineur
bâtard est pleine de disparates, propose de l'adapter à ce
régime « naturel » et d'abandonner des errements qui
54o EPOQUE CONTEMPORAINE
ont fait trébucher les maîtres de la Fugue eux-mêmes.
Ainsi au moment même où le mode de mi, las de Fexil,
décèle sa présence aux frontières de la Tonalité et com-
mence à se faire des partisans à l'intérieur, les théori-
ciens justifient ses prétentions. Observer toutefois que ce
Mineur inverse diffère organiquement, — donc fonction-
nellement, . — de la Doristi-Mi antique. [Cf. p. 74, 79 et
p. 344- note.]
La Tonalité. — A la définir suivant la formule propre
au classicisme et qui établit la connexion étro'ite, néces-
saire, de six tons germains, trois majeurs et trois mineurs
(5o8), la Tonalité est en passe de disparaître. Elle tend
du moins à un prodigieux élargissement de ses domaines.
Tant que subsistera la fonction de dominante, qui implique
la sensible et détermine les cadences principales du
discours, il faut s'attendre à ce que le rôle actif du
V* degré conservera, aux côtés de la tonique, un incon-
testé magistère. Mais outre que l'artifice du « change-
ment de mode », déjà connu des Classiques, ouvre des
perspectives modulantes de plus en plus charmeuses, les
affinités mutuelles des harmoniques nous dictent un dia-
gramme tonal de plus en plus riche.
Tout se passe comme si les harmoniques principaux
des trois degrés essentiels [les Notes Tonales = le Corps
de l'Harmonie], c'est-à-dire leur quinte et leur tierce,
pouvaient, autour du centre tonal, devenir des toniques.
Lorsque l'on construit les triades génératrices du ton
central :
Fig. 628.
on constate que les neuf sons exprimés se réduisent à
sept, qui représentent précisément les sept degrés cons-
titutifs de l'échelle. Abstraction faite des tons mineurs
LES ÉCHELLES
541
relatifs, les rapports directs de la tonique avec la sous-
dominante et la dominante se complètent [en ut] de
rapports indirects : i"* avec la tierce de la tonique [ton de
mi majeur] ; 2° avec la tierce de la sous-dominante [ton
de la majeur] ; 3° avec la quinte de la dominante [ton de
ré majeur] ; 4° avec la tierce de la dominante [ton de si
majeur]. L'ordre dans lequel sont énumérées ces nou-
velles toniques correspond à la règle empirique suivante
dont l'application peut être bonne :
La parenté de tous les tons avec la tonique décroît au
fur et à mesure que la distance des toniques diminue.
Éatendez, par exemple, qu'un ton situé à une tierce
majeure de la tonique centrale est plus près de lui qu'un
ton distant d'une tierce mineure, etc. On peut donc
dresser le schème suivant :
Fig. 629.
Il faudrait attribuer les numéros i3-i4 aux arrière-
petits-cousins fa ;; et sol i? [altérations de la sous-domi-
nante et de la dominante], qui sont, dans la famille, les
alliés les plus éloignés.
Les cousins 3, 4? 5. 6 constituent un groupe spécial
(63 1, I), attendu que l'accord parfait majeur construit
sur leur tonique possède un son commun avec l'accord
parfait du ton central :
Fig. 63o.
la [?-uT-/wi j?
Ml-SO/JÎ-St
la-ut ?-Mi
mi [?-soL-st J7
tandis que les toniques du groupe II, dont la parenté
s'éloigne, ne peuvent arguer d'un tel lien :
14
54s
Fig. 63 1.
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
Relations èrecks
^^4vF
XL
—
—
-^
«»
t=3
ESc
^
S
trd
^
^
II
Relations mdireclas
Une construction géométrique peut fournir le moyen
de mesurer avec une apparente exactitude la distance
vraie qui sépare la tonique centrale de toutes les toniques
[tempérées] réparties sur le cycle des quintes. Ce cycle
est une circonférence. Il est facile de voir sur la figure
ci-dessous ^ que la distance ut-fa \ [= sol ;?] est égale au
diamètre du cercle :
Fig. 632.
elle est donc maxima. Les autres distances, égales deux
à deux, sont représentées par des cordes ' de longueurs
décroissantes, émanées du point ut. Les plus longues
après le diamètre ut-fa ï aboutissent aux a unissons alté-
rés » et aux secondes mineures, qui sont encore arrière-
arrière-petits-cousins. La parenté se resserre avec les
tierces; mais les secondes majeures sont ici plus proches
qu'ellesdela tonique, etles tierces mineures passent avant
les tierces majeures. Ces démentis aux figures précédentes,
plus apparents que réels, laissent le choix entre les deux
évaluations, — qui ne sont d'ailleurs qu'approximatives.
^ Cf. la figure circulaire de Sérieyx, dans le Cours de Composition de
d'Indy, I, p. io6.
- Lesjcorrfes dans le cercle.
LES ÉCHELLES 54^
Ces considérations, incomplètes, sont suffisantes à
donner une idée de ce système tonal agrandi \ Elles peu-
vent s'appliquer aux tons du Mineur moderne, lequel,
dans nos mœurs musicales, est une simple modification du
Majeur, par abaissement de la tierce dans le tétracorde
grave. Ce régime neuf ne doit donc pas se confondre avec
la classique Tonalité, si Ton se souvient du sens précis,
étroit, de cette étiquette : les œuvres auxquelles elle
convient sont par nature intransigeantes dans le jeu des
tons voisins. Or Tune des volontés de l'Art Contemporain
est d'élargir le cercle de la famille tonale, de caser tant
bien que mal au milieu des germains [les trois Majeurs,
les trois Mineurs] des parents plus ou moins proches,
catalogués 3 à 12 sur le tableau (629), qui dose les cou-
sinages. Et non seulement ces cousins éloignés s'insi-
nuent parmi les membres de la famille essentielle et
primitive, mais ils se substituent souvent à ces véné-
rables occupants, dans les modulations imposées par le
plan traditionnel.
Ces modulations, « organiques », correspondent à la
nécessité de varier, au sein d'une même pièce, les cou-
leurs tonales. Soit qu'un thème unique préside au déve-
loppement, soit que des thèmes successifs constituent
la trame de Touvrage, il est inadmissible qu'un seul
ton y soit appliqué. 11 faudrait remonter à la Renaissance
pour rencontrer des chœurs unitoniques, et encore con-
tiennent-ils des modulations passagères, quelquefois assez
prolongées, aux tons voisins.
Dans l'Art Contemporain, les modulations passagères
se font ailleurs, avec prédilection. Une liberté presque
illimitée est concédée au musicien dans le choix de ses
« couleurs ». Elle n'en reste pas moins soumise au con-
* Riemann et d'Iudy ont exposé ces faits avec tous les détails que le pro-
blème comporte.
544 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
trôle de convenances, toutes pareilles à celles qui res-
treignent la liberté d'un peintre. Il y a en musique,
comme en peinture, des « tons » inconciliables ; et en
cette subtile matière Finstinct prévaut presque toujours
sur l'apprentissage de Fécole. Au fur et à mesure que le
cadre d'une œuvre d'art s'élargit et que les conventions
scolastiques s'effacent, le goût intervient — intransmis-
sible vertu, et divination pure, — pour régler les rap-
ports des éléments, au sein de l'œuvre.
Les modulations charpentières d'une symphonie con-
temporaine, n'étant plus assujetties à faire choix des tons
voisins peuvent émigrer vers telle ou telle région de la
série circulaire des quintes (632) ou du schème (63 1).
Il arrive que le musicien se plaise à mettre en contact
des tons très éloignés* et qu'il s'en aille chercher, au
bout du diamètre, l'un ou l'autre des homotones séparés
de la tonique centrale par le « diable en musique » lui-
même. Il trouve dans cette association des éléments de
contraste vigoureux. Toutefois il reste libre de passer
contrat avec des cousins moins revêches.
Exemples. — Symphonie en ut mineur^ de Saint-Saëns.
Allegro initial. — Le premier thème mineur est « dans
le ton », comme de juste. Le second, majeur, est en ré I?,
avec un sol naturel qui lui donne une tournure d'Hypo-
lydisti antique. Si le « changement de mode » rapproche
les armures, puisque ut mineur a celle de mi [?, cela,
comme on le dira plus loin, ne rapproche point d'autant
les toniques.
Symphonie en ré mineur., de G. Franck. Allegro initial.
— Les deux thèmes sont installés dans les tons clas-
^ Le schème (632) peut servir de mesure à toutes les distances musicales.
Il est facile en effet d'imaginer, à partir d'uu des sons figurés sur la circonfé-
rence, quel qu'il soit, une construction analogue à celle dont ut est le pivot.
Les tons extrêmes sont situés à distance diamétrale : sol-ré 'i^ ; ré-la [^ ; la-mi [7;
mi-si [?; si-fa. Tenir compte des enharmonies.
LES ÉCHELLES 545
siques, le second adoptant, suivant un vieil usage, le
relatif majeur. Après une exposition en ré mineur, il y a
une réexposition en fa Tnineur, qui se perd au loin,
semble-t-il, mais dont l'aboutissement au second thème
en fa majeur^ par simple changement de mode*, montre
quelles parentés à la fois logiques et subreptices cet
artifice peut créer. Notre pseudo Mineur, en raison
même de son inconsistance, se prête merveilleusement
à de tels compromis. Et c'est là un des avantages de ce
faux mode, qui manque par ailleurs de courage et d'orien-
tation. — Dans ce premier morceau Franck, s'il a res-
pecté le plan tonal à deux thèmes, a complaisamment
« digressé » en la [? mineur^ en si mineur^ en mi [7 mi-
neur^ etc ; il fait de copieuses visites à ces arrière-cou-
sins.
Symphonia domestica, de Richard Strauss. — Les
VI thèmes, par l'activité desquels l'auteur présente
non seulement ses personnages, mais leurs fonctions
intellectuelles et sensitives, défilent, en quelques pages,
dans les tons respectifs de : I fa majeur [ton central],
II sol mineur^ III mi majeur^ IV si majeur^ \ fa^ majeur^
VI ré mineur.
En ce genre d'examens il ne faut pas tenir grand
compte des différences d'armure résultant des change-
ments de mode : la manière d'armer les tons mineurs a
subi des fluctuations ; elle est conventionnelle et ne cor-
respond qu'à demi à la nature des choses. Les distances
les plus vraies sont celles des toniques; et elles sont les
mêmes, quel que soit le mode du ton, puisque le Majeur
et le Mineur possèdent même sensible, donc cadence
pareille. Celui-ci n'est qu'une variante de celui-là.
A l'observateur superficiel les combinaisons précé-
^ Même mécanisme modulant dans le second morceau. Par changement de
mode l'armure à 5 [^ du début se réduit à deux pour la fin.
546 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
dentés peuvent paraître fortuites et autoriser toutes
licences. Il n'en est pas moins vrai que si un « ton cen-
tral » n'est point installé par le musicien et si les excur-
sions à des tons éloignés ne subissent une véritable
réduction à l'unité tonale, — par des liens qui peuvent
être cachés mais n'en doivent pas moins être sûrs, — le
langage sonore perdra toute netteté et nécessairement
tout éclat. La crudité des tons, sur la portée comme
sur la toile, n'est pas ce qui les rend lumineux.
D'ailleurs les musiciens les plus hardis dans l'usage
des (( couleurs » rares, ceux-là même qui paraissent bous-
culer à plaisir les anciens groupements, ont une secrète
révérence pour les tons germains, que fournit le Corps
de l'Harmonie. Hugo Riemann, en créant sa belle théorie
explicative des fonctions tonales de V Accord^ rame-
nées à trois [fonction de Tonique, f. de Dominante,
f. de Sous-Dominante] donne par là même, implicite-
ment, la raison du lien qui unit les tons situés sur les
sons fixes de l'échelle antique [mèse, paramèse, hypate]
devenus les Notes Tonales de l'échelle moderne. Ces liens
sont si étroits que le musicien le plus libre en accepte ou
en subit la contrainte. Sous les modulations les plus auda-
cieuses vers les tons les plus disparates il est loisible, dans
les œuvres solidement conçues, de découvrir la secrète
magie des trois fonctions tonales et en même temps
le pouvoir directeur des trois toniques germaines. Celle
qui est centre d'attraction se subordonne les tons assis
sur les deux autres ; de même que, à l'intérieur du ton
central, l'accord de Tonique commande aux accords de
Dominante et de Sous-Dominante.
Considérez les lignes tonales du premier acte de
Tristan^ construit autour du ton d'w/ majeur. En dépit
des richesses modulantes, qui déconcertèrent Berlioz
lui-même et le laissèrent sceptique, l'ordonnance est
LES ÉCHELLES 547
simple. De plus elle est, par ses enchaînements, presque
traditionnelle. On citera, dans l'examen suivant, les mots
du texte sous lesquels le ton est nettement déterminé.
Le ton d'ut éclate au Prélude par la 17^ mesure [accord
de sous-dominante avec appogiature énorme [si] de la
tierce], où commence l'admirable et tortueuse cantilène,
dont le thème fut emprunté à Liszt. Le prélude s'achève
sur la dominante d'ut [soi]. Suit la Chanson du Matelot,
monodie délicieuse, armée de deux [7, mais qui peut
aussi bien — c'est ce qu'a fait Wagner quelques pages
plus loin — s'écrire avec trois [? : elle oscille entre sol
mineur et ut mineur, entre si !? et mi |? majeurs. Elle
s'enchaîne à une longue scène en ut mineur [modulations
importantes à mi [? relatif] . — Retour à ut majeur [Wen
meinst du? — Dort den Helden]. — Ton de fa [para-
phrase orchestrale de la Chanson du Matelot]. — Ton de
ré mineur [Kurwenal : Herr Morold zog zu Meere her...].
— Ton de mi mineur [Isolde : Von einem Kahn...]. —
Ton de ré mineur [fa majeur] . — Ton de fa mineur .^ nette-
ment posé par une cadence parfaite et dont l'auteur con-
serve l'armure pendant une trentaine de mesures modu-
lantes, pour revenir à mi mineur [cadence sur « ihn
schw^eigend barg »]. — Ton d'ut majeur [Isolde : Tod
uns beiden !] . — Ton d'ut mineur [Isolde : der Kronen ?. . .
edlen Ohm] . — Ton de fa juajeur [Isolde : und warb er
Marke] . — Ton de mi 1? majeur [Isolde : bald zu binden] .
— Ton d'ut majeur [cantilène du prélude] ; [Kurwenal :
Frisch und froh !] ; [Isolde : der Tod nun sag' ihr Dank !].
— Ton de si mineur [Isolde : die Furcht mir's zu erfullen],
prédominant jusqu'à la ritournelle orchestrale en sol
majeur [etwas bewegter]., qui précède ces mots d'Isolde
« Wie sorgt' ich... ». Et 50Z, devenant dominante, ramène
le ton d'ut mineur [Isolde : gewinn'ich Suhne?]. — Tons
d'ut majeur [Isolde : darfst du so ihm sagen?] ; — d'ut
548 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
mineur [Tristan : den Balsam nûtztich,] ; — à. ut majeur
[cantilène du Prélude]; [duo d'Isolde et de Tristan];
[vivats en l'honneur de Marke] ; [chute du rideau].
En résumé prédominance du ton à ut, majeur ou
mineur. Et c'est ce ton qui souligne les accents principaux,
dans tout le cours de l'acte. Les ton de fa et de sol avec
leurs relatifs [ré mineur, mi mineur] lui font cortège, et
le schème tonal (412) {5o8) se trouve pleinement réalisé.
Quant aux tons de fa mineur, de mi '7 majeur et de si
mineur, qui se glissent parmi les germains, ils peuvent
être obtenus empiriquement, comme faisaient les Clas-
siques eux-mêmes, par l'artifice du changement de mode
(546) (547) r <îui crée des relatifs nouveaux. De sorte que
le premier acte de Tristan est une construction toute
tonale^ le mot conservant ici sa signification classique,
dans sa plénitude.
Ce qui donne à Tristan sa physionomie propre, c'est
l'usage d'un chromatisme non seulement mélodique,
mais aussi, à proprement parler, harmonique; l'emploi,
inconnu jusque-là. de uiodulations passagères fréquentes,
hardies, solidement agencées : jamais, lorsque revient
un des jalons de la Tonalité, il ne nous arrive d'éprou-
ver surprise ou mécompte. Ces retours ne sont pas de
raides piquets plantés par le musicien pour orienter l'au-
diteur et le contraindre à ne pas perdre de vue l'ordon-
nance tonale sous-jacente ; ils sont partout les bienvenus ;
ils se présentent à l'oreille avec affabilité, même dans
les moments de surprise. Par quoi Wagner a fait la
preuve que la vieille Tonalité pouvait se vêtir à neuf.
Faut-il considérer comme accompli le fait que la Tona-
lité se meurt, — qu'elle est morte? L'Art Contemporain
s'en sert, en la dissimulant. Même quand il lui porte les
plus rudes atteintes, il a des repentirs ; ou, ce qui est plus
vrai, il subit encore sa puissance. Tout compte fait, et
LES ÉCHELLES 549
en se souvenant que rartifîce du changement de mode
fut déjà un moyen classique, on ne peut mettre la Tona-
lité au tombeau sans s'exposer à sa fréquente et fanto-
matique résurrection. Abolie dans sa forme rigide, exclu-
sive, — répudiée^ en tant que directrice des modulations
essentielles, — elle reste présente et, pourrait-on croire,
intrinsèquement nécessaire. Tant que le Diatonique vivra,
tant que les trois fonctions tonales de l'Accord s'exer-
ceront, trois Toniques aussi resteront en connexion
étroite, plus ou moins masquée.
^ Il est des auteurs, très « avancés », qui imposent cependant à leurs sym-
phonies, leurs quatuors, l'ancienne ordonnance tonale.
III
L'HARMONIE
L'harmonie empirique du Classicisme a été exposée en
manière d'introduction, au chapitre i. Elle reste, même
pour nous qui assistons à une singulière extension de ses
forces latentes, un guide « agréable » et sûr. En jouant de
r « analogie », en appliquant aux agrégations sonores
nouvelles les artifices déjà connus, on peut se rendre
compte de tout, — ou à peu près. Il n'y a guère de for-
mules harmoniques, si neuves qu'elles paraissent être,
qui résistent à une analyse fondée sur les anciennes
rubriques. Quelques-unes toutefois sont réfractaires à
toute classification antérieure. Sans trop de dommages
il pourra en être fait ici abstraction.
Les accords désignés sous le nom d'Accords de Sep-
tième Artificiels (38) (/ji), autrement dit les Accords de
IV sons placés sur les degrés I, II, III, IV et VI de la
gamme-type, sont devenus d'un usage très fréquent. Par
analogie avec les Accords de Septième Naturels, on se
considère aujourd'hui comme autorisé à les exonérer de
toute préparation. De plus, pour les uns comme pour les
autres, la résolution de la Septième, par descente sur le
degré immédiatement inférieur, est souvent différée,
éludée ou supprimée. Il en résulte que les Accords de
IV sons peuvent se montrer presque aussi indépendants
L'HARMONIE 55i
les uns des autres que les Accords de III sons, aucune
pénétration mutuelle ne résultant de leur contact. Saisis-
sante nouveauté ! Wagner en a donné les premiers
exemples. Elle est devenue, chez quelques artistes, une
habitude de la plume; et elle crée, dans l'entendement
de l'auditeur, une imprécision du ton, parfois du mode,
qui est une des caractéristiques de la musique contempo-
raine. A ce jeu les sensibles s'émoussent, les cadences
perdent leur aplomb, les modulations leur franchise :
une sorte d'estompage noie les contours et enlève au
dessin tonal,. autrefois si précis, la raideur de ses pro-
fils. La couleur y gagne à coup sûr ; et le dessin peut
n'y rien perdre, pourvu que sous ce revêtement plus
riche, la ligne directrice soit aisément devinée et sui-
vie. Laissez-vous guider par Tristan.
Ainsi, par la généralisation de l'Accord de IV sons, la
langue musicale s'est parée d'atours nouveaux. Le prin-
cipe fécond que Rameau avait mis en lumière, — l'étage-
ment des tierces à partir du grave, — a pris une extension
que l'auteur n'avait point prévue. On s'est lassé d'établir
entre les Septièmes des distinctions irréductibles. La
Septième-Dominante et la Septième-Sensible (37), tout
en conservant leurs fonctions dans le ton et dans le mode,
se voient flanquées de Septièmes ambiguës par nature,
qui, sans abolir les fonctions de leurs devancières, exer-
cent autour d'elles une très libre activité. De là une
richesse sonore dont il importe de ne point abuser.
L'emploi continu des Septièmes devient promptement du
verbiage ; et en musique, pas plus qu'en littérature, il
ne faut se payer de mots. L'Accord de III sons — le
seul accord réel — restera longtemps sans doute le plus
sûr jalon du discours.
L'analogie a étendu plus loin ses effets. Il n'y avait
jadis qu'un Accord de V sons. Situé sur la dominante,
552 EPOQUE CONTEMPORAINE
caractéristique à la fois du ton et du mode*, il était une
ressource exceptionnelle, et le plus souvent, dans la
langue classique, sa neuvième était préparée. On ne le
renversait pas. Il tend aujourd'hui à s'installer sur
tous les degrés de la gamme, ce qui causerait quelque
émoi à Rameau et à son école. Car si tous les accords
de Neuvième sont constitués par des chapelets de tierces,
conformément à la théorie, le dispositif de ces tierces est
considéré comme normal dans Taccord de Neuvième-
Dominante seul ; Téchelonnement y étant, à partir du
grave : tierce majeure -\- tierce mineure -+- tierce
majeure ; or cet ordre est troublé dans toutes les figura-
tions ci-dessous des Accords de Neuvième Artificiels :
Fig. 633.
Nonobstant, on les accueille de nos jours avec une
faveur qui n'est pas égale pour tous, du reste. Le seul
ménagement qu'on mette à leur emploi est de ne point
trop leur infliger le renversement ; lequel, lorsqu'il s'agit
d'une neuvième, intervalle excédant l'octave, présente
des difficultés particulières. On ne renverse guère que
l'accord de Neuvième-Dominante, auquel on ne craint
plus de faire opérer une culbute... périlleuse. Il reste le
plus employé des Accords de V sons, et ses confrères /?<2r
analogie se montrent jusqu'à présent discrets. Tout de
même ils ont pris droit de cité.
Les successions harmoniques créées par le contact
de plusieurs accords de Neuvième-Dominante relèvent
expressément d'un goût sûr : en effet, à chaque chan-
gement de la fondamentale correspond une modulation.
S'il est vrai que l'enchaînement des accords de Sep-
^ Il spécifiait la tonique, par suite de la remarque empirique énoncée p. 87,
et le mode par la Neuvième, majeure en majeur, mineure en mineur.
L'HARMONIE
553
tième-Dominante créait déjà, dans l'Art Classique, les
mêmes métaboles de ton, il faut observer qu'avec la
Neuvième, elles sont plus tranchées encore, partant d'un
maniement plus difficile.
Les accords de Neuvième Artificiels ne se présentent
presque jamais sous la forme « serrée » qu'ils revêtent
dans l'exemple ci-dessus; l'échelonnement de leurs
sons doit se faire autant que possible suivant le modèle
de la Résonance naturelle, où l'on voit les intervalles
s'élargir de l'aigu au grave. Principe général, particuliè-
rement fécond lorsqu'il s'agit d'assurer, à des pseudo-
accords de riche contexture, la meilleure sonorité :
Fig. 634.
Tandis que A « sonnerait » fort mal, B causerait à
l'oreille beaucoup plus de plaisir. D'autre part, il arrive
que par la suppression d'un des éléments de l'accord, —
généralement la quinte, — on réduise à quatre le nombre
des degrés exprimés. Il est toujours facile, en rappro-
chant les sons de manière à obtenir un chevauchement
continu de tierces, de combler par la pensée les vides,
s'il s'en trouve.
Dans certains cas, une agrégation sonore telle que A
(634) ne doit pas être considérée comme un accord de
V sons individualisé, mais bien comme le résultat d'un
« passage » (635, G), ou d'une surcharge ornementale D
[appogiature double] :
Fig. 635.
^
^
ii n fi
On rencontre déjà dans l'Art Classique la succession
suivante :
Fig. 636.
554 EPOQUE CONTEMPORAINE
L'accord signalé par l'astérisque est propre au second
degré de la gamme. Gevaert n'hésite pas à y voir un
Accord de Onzième, dans lequel la Neuvième et la
Onzième, normalement préparées et résolues, appartien-
nent à un Accord de VI sons [ré-fa-la-ut-mi-sol] incom-
plet, privé de sa tierce et de sa septième. Cette construc-
tion, réalisée avant Rameau lui-même, peut passer pour
une extension anticipée du chevauchement des tierces.
Maintenant les musiciens s'apprêtent à user couramment
des Neuvièmes et des Onzièmes, sur tous les degrés, —
sous réserve que la sensible en fournit de cruelles !
Ces agrégats sonores, déjà fort imposants, ne sont
point le nec plus ultra de l'Art Contemporain. Des Accords
de VII sons, — tous les degrés de la gamme superposés
— se font de jour en jour plus nombreux dans les pro-
ductions musicales.
Il est vrai qu'il importe de distinguer avec soin les
agrégations sonores constituées par des artifices mélo-
diques, des accords individualisés ou soi-disant tels. Par
exemple on voit en E (637) une double appogiature et
en F un Accord de Onzième, rendu acceptable par abla-
tion de la tierce grave :
Fig. 63;.
De même G et H (638) ont des fonctions distinctes :
Fig. 638. c>): 9 v^'o H -. («). o^^ .o n — ,
g
En G, mi est une anticipation de l'accord final; ut et la
sont des appogiatures supérieures de 50/ et s? : l'agrégat
G n'est qu'une modification artificielle de la Septième-
Dominante.
H peut passer pour un agrégat harmonique de six
L'HARMONIE 555
tierces superposées : Accord de VII sons. Mais comme
celui-ci ne peut guère se concevoir muni de sa tierce
grave [si] et comme l'ablation systématique d'un ou deux
sons s'impose aux accords de cette taille, une autre expli-
cation est peut-être préférable. Elle est empruntée aux
Classiques. Ils voyaient dans l'agrégation I (639) la super-
position de deux fondamentales :
1 1
Fig. 639. ^
Sur la dominante s'installe un accord de Septième rele-
vant de la sus-tonique. Les Classiques disaient : sous
l'accord RÉ-fa-la-ut^ la dominante porte un accord parfait
soj.-si-ré \ dont le si est supprimé et dont le ré fait double
emploi avec le son fondamental de la Septième Artificielle.
De même les accords dits de Septième ou de Neuvième
sur Tonique passaient pour réaliser la superposition de
deux fondamentales :
Fig. 640.
avec élision indispensable de la tierce grave. On estimait
que seules la dominante et la tonique étaient capables
de supporter ces échafaudages sonores. L'Art Contem-
porain n'a donc fait, une fois de plus, que généraliser
un procédé antérieurement acquis. Il ne s'encombre
pas de scrupules. Les frottements de seconde ne l'effa-
rouchent plus. Il écrit à l'occasion :
Fig. 641.
se livrant ainsi sur les Accords de V sons, — voire de
VI et de VII, — à l'opération du renversement, qui met
^ Ou même un accord de septième soh-si-ré-fa.
556 . ÉPOQUE CONTEMPORAINE
en contact direct les dissonances originairement distantes
de plus d'une octave.
De quelque manière qu'on s'efforce de classer et de
cataloguer les agrégations de six et sept sons, -^ soit qu'on
y voie des accords individualisés par extension du prin-
cipe de Rameau [étagement continu des tierces diatoniques
à partir du son fondamental], soit qu'on n'y reconnaisse
que des états transitoires de l'harmonie ramenée à III
sons au plus [Accord Parfait] et compliquée d'ornements
mélodiques qui font croire à un excédent de sons consti-
tutifs, — on se trouve, de nos jours, en face des appa-
rences suivantes :
Fig. 642.
A, de VI sons A. de VII sons
ou de Onzième. ou de Treizième,
Figuration théorique, puisqu'il n'arrive guère que tous
les sons soient employés ; représentation ici grossière,
puisqu'en réalité les sons se disséminent sur une étendue
plus vaste, s'organisent entre eux suivant des intervalles
c. oissants ou décroissants, et imposent volontiers silence
à un ou deux membres de la collectivité. Tels quels, ces
schèmes rendent compte, si l'on ne va pas au fond des
choses, des accords fort étoffés employés par quelques
Contemporains.
Par l'application à ces pseudo-accords des renverse-
ments, des artifices harmoniques [retards, altérations],
des artifices mélodiques [appogiatures, anticipations,
échappées, etc. *] en usage sous l'ancien régime, le nombre
des combinaisons possibles va devenir si nombreux qu'il
échappera à tout recensement. Il faut bien se garder
de dresser la liste de ces « incidents » de la polyphonie :
^ Tous ces termes sont expliqués au chapitre i.
L'HARMONIE 557
de telles accumulations de tierces, simple résultat de
la marche des parties, relèvent bien plus de l'écriture
contrapontique que de l'harmonisation ; et c'est dans la
liberté des lignes mélodiques superposées qu'on doit sur-
tout chercher la clef de ces accumulations formidables.
Il est nécessaire, pour trouver cette clef, d'éliminer
tout le revêtement ornemental qui enrobe les sons
essentiels. Ici les fonctions tonales de l'Accord [p. 546]
interviennent pour guider l'analyse. Sous l'habillage
chamarré des degrés principaux [I, IV, V], et malgré
le papillotage sonore qu'il engendre, il faut saisir la ten-
dance du discours musical vers l'un ou l'autre de ces
degrés, ou reconnaître l'assiette qu'il y a prise. Besogne
d'autant plus difficile que la modulation passagère devient
terriblement fréquente et qu'en changeant de ton, ne
fût-ce que pendant une fraction de mesure, on change
de notes tonales, on écartèle le Corps de l'Harmonie.
Encore faut-il, pour que les fonctions tonales de l'Ac-
cord puissent être reconnues, qu'elles soient respectées
par l'auteur. Et, parmi les Contemporains, il est des
artistes pour qui les accords, anciennement caractéris-
tiques d'un ton, n'ont plus pour mission de le révéler : ils
peuvent se mouvoir « libres de toute gamme préconçue » ;
d'où il résulte que les signaux accoutumés perdent en de
telles œuvres leur efficace, et qu'ici l'accord en soi doit
surtout attirer l'attention. Quels liens l'unissent à ceux
qui le précèdent et à ceux qui le suivent? a C'est le secret
de l'unité qui n'est pas assurée par des moyens exté-
rieurs, n'a pas ses signes de reconnaissance, mais se fie
à la suite naturelle des impressions. C'est l'unité d'un
caractère, celle d'un paysage ; c'est enfin l'unité du ton,
si l'on entend ce mot, non dans l'acception étroite de la
théorie musicale, mais au sens moins défini que lui
accordent les poètes et les peintres. »
II. i5
558 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
Esthétique réservée à des talents dont un goût sûr
réglera les saillies : la liberté n'est féconde que si elle
connaît en perfection les limites de ses ébats. Esthétique
subjective, individuelle, qui devrait avoir pour effet de
décourager les imitateurs et de laisser aux œuvres origi-
nales la saveur de Texception...
Ainsi se trouve plutôt proposée au lecteur que résolue
à son usage, la question brûlante de « Tharmonie con-
temporaine ». Pour en juger, à plus forte raison pour la
trancher, il faut avoir recours à la pratique musicale,
mesurer le chemin parcouru depuis que Tristan a élargi
les voies, et s'essayer soi-même à parler la langue nou-
velle. Tentative qui n'est point à la portée de tous.
Ce qui éclate aux yeux d'un lecteur qui, sur table, com-
pare un quatuor ou une symphonie de Beethoven à un
quatuor ou à une symphonie de Factuelle manière, c'est,
d'une part, la parcimonie qui dans l'Art Classique règle
l'emploi des accords altérés, le jeu des modulations,
d'autre part la prodigalité harmonique, l'appétit modu-
lant de nos contemporains. Si l'audition contrôle les
renseignements de la lecture, la sobriété des maîtres
classiques et le luxe ornemental de nos artistes s'oppo-
sent avec plus de vigueur. Lorsque Bach module, à la fin
du Choral XLV, avec une hardiesse dont il eût été plus
souvent capable, mais qu'il a refrénée, il nous secoue par
un coup droit, inattendu. Les musiciens de notre temps
nous ont lancé déjà tant de défis harmoniques qu'ils ne
peuvent plus guère nous surprendre. Fiers de leurs con-
quêtes, qui sont belles et fécondes, ils ne se montrent
pas toujcurs soucieux de les organiser. Ils les gaspillent
quelquefois.
Quelques-uns cependant, par l'usage qu'ils font des
vieux accords du classicisme appliqués habilement à des
L'HARMONIE SSg
échelles modales antagonistes d'uT, ne font-ils pas la
preuve que ceux-là dans celles-ci peuvent prendre un
rôle neuf et témoigner d'une persistante vitalité? Il suffit
d'enlever aux anciennes formules harmoniques la rigidité
de leurs « résolutions » pour leur ouvrir encore une
longue carrière, et leur permettre de faire figure dans le
cortège des formules jeunes, dont elles restent d'ailleurs,
il faut le reconnaître, les latentes conductrices.
IV
LA RYTHMIQUE
Dans ce domaine, TArt Contemporain n'a pas gagné
grand'chose. Une inquiétude se manifeste et un désir
évident d'échapper au « Trois et Deux » qui régit le
monde des rythmes depuis que « Perfection et Imper-
fection » se le sont partagé. Souvent les efforts sont
gauches et les résultats enfantins. Il ne suffit pas de
compter cinq temps, d'installer une barre après le cin-
quième et de recommencer cinq temps plus loin, pour
créer un rythme quinaire : illusion qui tient à ce que
la barre passe pour un signal visible du rythme. En
l'heureux temps où rien ne marquait aux yeux les com-
partiments rythmiques et où l'oreille seule devait en per-
cevoir la forme et les séries, il fallait que l'organisation
des durées fût solide. Alors la matière rythmique, abon-
dante et souple, se prêtait aux entreprises individuelles ;
chacun la pétrissait à son gré et chaque musicien pou-
vait parler sa langue des durées.
Peu d'artistes, parmi les Contemporains, attribuent au
rythme la puissance qu'il recèle. Chimère, de ce vou-
loir » écrire à cinq, à sept temps, et de mettre en rapport
fortuit des mesures de longueur ou de nature diverses !
Il faut créer un organisme doté en effet de cinq ou de sept
temps ; il faut aussi établir entre les mesures des contacts
logiques, lorsque leurs éléments sont hétérogènes. L'ex-
LA RYTHMIQUE 56ï
traordinaire variété des « métaboles » du rythme, chez les
Anciens, fondée sur l'activité verbale, correspond aux
nuances de la pensée. De même notre Rameau, dans ses
récits dramatiques, a fait preuve d'une opulence rythmique
et s'est montré d'une hardiesse que ses successeurs
n'ont plus connues. Seul l'art populaire a gardé, dans la
chanson, ces primesautières allures.
Par une étrange erreur, c'est souvent dans les pièces
de caractère orchestique, là où le « temps fort » a le
devoir de régner en maître, que les musiciens contem-
porains s'évertuent à briser l'isochronisme; ailleurs
ils le cultivent avec complaisance. Ils ligottent leurs
rythmes dans des œuvres qui, par leur nature, évoquent
l'indépendance des durées et imposent à leurs « danses »
— le mot étant pris dans un sens très général — les
dislocations rythmiques qu'elles ne comportent pas. Il
faut savoir révérer le temps fort, l'isochronisme, la car-
rure elle-même, là où ils sont parfaits, parce qu'ils sont
bien situés. Ce qui ne veut pas dire que la fantaisie dis-
ciplinée ne puisse, même dans le style orchestique,
employer les brisures. Dans l'exemple qui suit, elles sont
appelées par la forme même du contour mélodique. Elles
n'interviennent pas arbitrairement; la barre de mesure
n'a créé dans l'esprit de l'auteur nulle nécessité illu-
soire : elle s'est installée d'elle-même au bon endroit :
D'Indy, 11^ Quatuor, Scherzo.
Fig. 643.
Par la logique inégalité des mesures [= entre-barres],
par l'inégalité même des membres rytmiques, qui ne
coïncident point avec elles et dont les unités constitutives
sont respectivement au nombre de X, X, XI, VII, cet
Sea ÉPOQUE CONTEMPORAINE
exemple rappelle Tindépendance et la diversité des
mètres antiques. Les Grecs ont excellé dans la modu-
lation rythmique ; et quelle que soit la variété qu'elle
crée dans la succession de leurs durées, elle n'y devient
jamais désordre.
Dans plusieurs ouvrages contemporains règne une vie
rythmique intense. Du moins la goùtons-nous telle. Peut-
être les Anciens jugeraient-ils qu'elle s'alimente, par
instants, de formules trop longtemps répétées, et que le
régulier jalonnement des barres est un obstacle insur-
montable aux épanchements lyriques. Mais plusieurs
partitions récentes, très goûtées, prennent avec la barre
des libertés grandes, surtout dans le récit dramatique ;
le style d'Euripide et de Rameau s'y propage : le sens
verbal y prédomine.
Wagner, — cela doit être remarqué, — tout en portant
à la carrure de rudes atteintes, est resté inféodé à l'iso-
chronisme. 11 a concilié merveilleusement les exigences
du Sprechsingen avec l'égalité des mesures. 11 suffit
d'ouvrir la partition de Tristan pour s'en convaincre : la
modulation rythmique, le changement de tempo y sont
relativement rares. Dans ces compartiments égaux de la
durée, Wagner a su caser, sans les châtrer jamais, les
prodigieux élans de son poème. Et la voix empruntée à
nos Trouvères parle dans ce lyrisme une langue vraiment
libre. G est que la barre est ici un secours optique, rien
de plus; elle n'a pas créé chez l'auteur l'illusion plus
plus haut signalée. Elle ne contrevient ni à l'indépen-
dance des dessins rythmiques, qui la débordent de
toutes parts, ni à l'impétuosité du discours, qui la
franchit. Wagner aime les temps « purs ». les figurations
nettes et qui procèdent par réitérations. La variété de ses
rythmes est due, à travers un isochronisme souvent très
prolongé, au renouvellement fréquent de ces temps-
LA RYTHMIQUE 563
types, plus qu'à leur mélange. Gela prouve qu'il est
laissé aux artistes une liberté parfaite dans l'usage de
leur activité créatrice. Tel saura, avec des ressources
traditionnelles, vivifier les durées et les plier à toutes les
exigences d'un génie impétueux; tel autre, usant de pro-
cédés subtils, créera des moyens nouveaux de l'expression
rythmique. Tous deux réussiront si leur volonté maîtrise
également la matière, si les procédés qu ils emploient
concordent en perfection avec le dessein poursuivi. En
revanche, ni la tradition ni la nouveauté dans les rythmes
ne seront efficaces si les figurations rythmiques, vieilles
ou jeunes, ne correspondent à un organisme réel,
interne, des durées.
La barre de mesure, devenue une aide indispensable
de la polyphonie, n'indique point le rythme ; elle ne lui
est point liée ; les membres rythmiques ne correspon-
dent que rarement aux espaces séparateurs des barres.
Il faut donc, en tête d'une pièce musicale, fournir à
l'exécutant des indications préalables et telles qu'il
puisse s'embarquer sans péril. Les chiffres dont nous
usons ne sont point du tout capables de lui procurer cette
sécurité. Ils expriment grossièrement la constitution des
unités secondaires, c'est-à-dire des temps^ — l'unité
principale à laquelle toute durée se réfère étant la
ronde. Cette représentation numérique, ordinairement
sous forme de fraction dont les deux termes ont chacun
leur rôle, défini une fois pour toutes, ne renseigne point
sur le type rythmique. Un rythme où les diiambes pré-
dominent s'écrira 6/8, de même qu un rythme à ditro-
chées. C'est au lecteur à reconnaître dès d'abord le dessin
rythmique essentiel. Il est des cas où quelque incerti-
tude survit à un examen sommaire, et il serait à souhaiter
qu'une indication spéciale fût créée pour remédier à
cette imprécision. Jusqu'à présent on vit de routine.
564
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
Toutes les mesures modernes se bornent à reproduire
les décompositions des durées inventées par les musi-
ciens médiévaux ; il suffit même de feuilleter les Scrip-
tores pour reconnaître que ceux-ci sont plus riches, en
dispositifs, et plus méthodiques que nous. Us réglaient
avec amour les alternances, les mélanges divers de Per-
fection et d Imperfection. L'Art Moderne a perpétué, en
la restreignant, leur manière. Voici quelques mesures
modernes schématisées à la manière des vieux rythmi-
ciens [Cf. p. 322 à 826] :
Imperfection :
Imperfection :
Perfection :
Imperfection
Imperfection
Id.
Perfection :
LU LU 'UU
AAA AAA AAA
Imperfection : \j ^ ^ \^ '\^ \^ ^ ^ L|
Fig. 645.
Le lecteur peut généraliser ; il a constaté déjà que l'éti-
quette mesure simple s'applique aux mesures dans les-
quelles le temps est imparfait ; que l'étiquette mesure
composée est infligée aux mesures dans lesquelles le
temps est parfait (5 19) . Les unes et les autres possèdent le
même nombre de divisions organiques, qui sont les temps :
elles ne diffèrent que par les subdivisions de ceux-ci.
Or si l'on s'avise — et c'est le cas aujourd'hui — de
diviser le temps d'autre manière que par Deux ou par
LA RYTHMIQUE 565
Trois, la règle [p. 44^] qui permet de transmuer la mesure
simple en mesure composée, et vice versa^ devient inap-
plicable, nécessairement. Exemple :
Fig. 646. r r r r
u=m ^m uui ^M=i
Cette division quinaire du temps ne peut être représentée
clairement [?] quje par le symbole 25/ 16 qui, en raison de
sa genèse, se refuse à être divisé par 3/2. Il en serait de
même si Ton fractionnait le temps en 6, en 7 élé-
ments, etc. \
De plus le numérateur de la fraction indicatrice
accueille maintenant les nombres « premiers » i, 5, 7,
II, etc., valeurs inconnues à l'Art Classique. En faisant
subir la division ternaire aux mesures comportant ces
numérateurs % on doit écrire au numérateur 3, i5, 21,
33, etc., ce qui, au-dessus de i5, devient cabalistique.
Dans le cas où la division quinaire serait infligée aux
temps, il faudrait installer 5, 25, 35, 55... au numéra-
teur. Pour retrouver, sous ces symboles, la mesure ori-
ginelle, des calculs seraient nécessaires qui, sans être de
la mathématique transcendante, exigeraient un effort
inconciliable avec une lecture rapide, à première vue ou
en cours de route.
Par suite de l'introduction, dans les éléments numé-
riques des mesures, des facteurs autre que Deux et
Trois, la rèffle de concordance entre les « mesures
^ Dans ces divers cas, le moyen depuis longtemps employé, et d'ailleurs
le plus simple, est d'imposer à chaque groupe de 5, 6, 7 éléments les
chiffres 5, 6 ou 7 placés de telle sorte qu'ils spécifient, pour chaque groupe,
la divison quinaire, sénaire, septénaire, etc.
- En d'autres termes ou en faisant des mesures composées^ c'est-à-dire en
multipliant leur fraction indicatrice par 3/2. Cf. p. 44^; (5i9)-
566 EPOQUE CONTEMPORAINE
simples » et les « mesures composées » se trouve soit en
défaut, soit obscurcie, et il y aurait avantage à recourir,
dans tous les cas, à la fraction indicatrice la plus simple.
Avant de proposer un moyen pratique de conserver
cette fraction simplifiée, un argument peut être emprunté
à Beethoven en faveur de cette solution.
Dans Vopus m [Sonate pour piano à rarchiduc
Rudolph] les diverses mesures de l'Arietta finale se pré-
sentent sous Faspect suivant :
9
i6
9
i6
6
i6
12
32
Il y a cent à parier contre un que le professionnel
exercé, à première lecture, bronchera devant ces nombres,
à moins que la lecture directe des groupes rythmiques
ne lui fasse négliger les signaux fournis par ces fractions
quelque peu mystérieuses... Supposons qu'il opère con-
grûment le calcul prescrit, — division par 3/2 — , il
obtiendra pour la mesure simple type, seule capable, si
Ton s'en tient à la règle, de lui révéler les grandes divi-
sions de la mesure et les signaux de la battue :
l_ _4_
8 i6
Alors il sera tout à fait noyé. Car Beethoven ici a fait fi
de la règle. Son 6/i6 est un III temps; son i2/32 idem!
En réalité, toute l'Arietta est un 3/8 avec alternances
compliquées, dans la divisibilité successive des valeurs,
de Perfection et d'Imperfection. Il est possible que
Beethoven ait songé à représenter arithmétiquement les
sous-groupes ternaires. Mais il s'est arrêté en chemin. Il
a reculé devant le i8/32 et le 36/64 que les errements habi-
tuels lui dictaient, sans doute parce qu'il les jugea hié-
roglyphiques, et aussi parce qu'il y crut voir une détério-
ration du rythme fondamental.
LA RYTHMIQUE 567
Ne serait-il pas simple de recourir à un mode de nota-
tion numérique abrégé, tiré de conventions habituelles
et au lieu de 9/16, d'écrire 3/8 • , en convenant que le point
d'augmentation placé à la droite du dénominateur mar-
querait la division ternaire de chaque temps, c'est-à-dire
de chaque croche? L'istesso tempo, 6/16 où le temps est
« imparfait » [= binaire] serait signalé par un 3/8 normal
ou binaire. Le 12/32, pour la même raison, resterait un 3/8.
Si les subdivisions et sous-subdivisions « parfaites » ne
sont point spécifiées par cette fraction, le schème
général de la mesure est suffisamment exprimé ; et cela
seul importe. 11 suffit de considérer les symboles adoptés
par Beethoven pour constater que le 6/16 et le 12/32 sont
de vrais contre-sens. [Le trait vertical dans les figures
ci-dessous signale les valeurs employées par le maître
dans le thème de VAria et ses Variations; les autres
valeurs -restent sous-entendues] :
16 V 8.)
Istesso tempo
"Te (,= t)
r^-
Istesso tempo
II
37
(=4)
£ f
U
Perfection,
Perfection.
Perfection.
Imperfection.
Perfection.
Perfection.
Imperfection.
Imperfection.
A A A A A /1\ /\ A A A A /K
'HJUmm tCrgZrCi^m' CUC^I^LΌ: Perfection.
Fis
oi:.
568 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
Les fractions indicatrices, capables de représenter une
série plus ou moins longue mais continue de divisions
et de subdivisions ternaires, sont impuissantes à marquer
les interruptions et les reprises de la ternarité : là où
Beethoven a écrit 6/16, rien ne dit que chacun des
6 temps [groupés d'ailleurs par 2 -f- 2 -|- 2 et non par
3 4_ 3, suivant la rubrique] va engendrer une Perfection.
Là où il a écrit 12/82, rien n'avertit de la même subdivi-
sion des triples croches, et la « règle » oblige à faire du
12/32 un quatre temps'! Ainsi Beethoven exige des
fractions indicatrices qu'elles annoncent ce qu'elles ne
peuvent exprimer.
Un fait est à retenir : le 6/16 divisible en 2 H- 2 -j- 2
fournit la preuve que Beethoven ne croyait pas aux
« mesures composées ^ » .
Conclusion : il faut limiter le rôle de la fraction indi-
catrice, strictement, à la spécification des divisions
majeures de la mesure, à celles que la battue doit elle-
même révéler. Par conséquent, ces fractions gagnent à
être réduites à une expression aussi simple que possible
et telle qu'elle puisse se lire et s'interpréter directe-
ment.
Principes. — On considérera comme mesures primor-
diales les mesures de l à Vil temps ; la fraction indicatrice
aura pour numérateur Tun des sept premiers nombres.
Le dénominateur, suivant l'unité temporelle choisie
sera 1 = 0, ou 2 = J, ou 4 = J. ou 8 = J , ou 16 = J^ ;
il n'est guère utile de recourir à une unité plus faible.
i
11
3 _
4
32
2
76
2
6
3 _
2
iH '
1
T
LA RYTHMIQUE Sfig
Dans le tableau suivant, le dénominateur pouvant être
Tune ou Tautre de ces valeurs, indistinctement, sera
représenté par x :
1234567
Fig. 648.
* .r .r X X X X X
Pour marquer la division ternaire du temps, il suffirait
de placer à la droite du dénominateur [signe du temps]
le point d'augmentation, usité dans les temps ternaires,
et d'écrire, par exemple :
1234 369 13
Fig. 649. — — — — --g- -g- — X
L'avantage serait double : d'une part, lecture directe
de la battue sur la fraction indicatrice ; d'autre part, indé-
pendance des mesures à VI temps et autres, etc., dont
les éléments pourraient être groupés de diverses manières,
au lieu de s'inféoder à la battue d'une mesure simple,
soi-disant correspondante.
Les mesures à 'V, à VI, à VII temps gagnent à ne point
passer pour formées de deux ou plusieurs mesures plus
courtes. Elles peuvent assurément, dans la pratique, se
diviser en parties égales ou inégales, à la manière des
mesures antiques (i36), mais on ne doit point battre un
V temps :
-^ + ^
X X
en deux mesures distinctes, juxtaposées; pas plus qu'on
ne doit battre un VI temps :
X X
Il faudrait, par la battue, faire comprendre « aux yeux »
qu'il y a dans les mesures à V, à VI, à VII temps un
organisme à la fois complexe et un. Si, pour les besoins
de la clarté, on divise graphiquement ces mesures en deux
^7© EPOQUE CONTEMPORAINE
régions égales ou inégales séparées par un pointillé, on
battra non :
Andante ^dante
„. ,, -tr r r : JL_ci Ir r rr\ r ^
lig. 65o. i i ï i
mais, en décomposant la battue comme faisaient les
Anciens :
Fig. 65 1. V
12^ 123»
Et il faudra se reconnaître le droit de diviser :
le V temps en 2 + 3, aussi bien qu'en 3 -f 2 ;
le VI temps en 2 + 2 + 2, aussi bien qu en 3 + 3 ; ou
même en 2 H- 4 aussi bien qu'en 4 + 2;
le VII temps en 3 + 4? aussi bien qu'en 4 ~1~ 3; ou
même en 2 H- 5 aussi bien qu'en 5 + 2.
II est nécessaire que la notation, pas plus que la battue,
ne contreviennent aux convenances rythmiques voulues
par le musicien. Le malheur est que des habitudes
vicieuses, consacrées, entraînent des complications gra-
phiques, injustifiables.
II semble que le VII temps représente le maximum de
longueur des mesures primordiales, qui comportent une
seule battue, plus ou moins décomposée. Les Contempo-
rains, lorsqu'ils se servent de VIII, IX, X, XI, XII, XIII
temps, — leurs tentatives vont jusque-là, — n'hésitent
pas à individualiser chaque région de la grande mesure
boiteuse, à \ entrebarrer et à répéter après chaque
barre la fraction indicatrice. C'est prudence. L'inconvé-
nient est cependant que le dessein de l'auteur est moins
apparent à l'esprit et aux yeux. 11 y aurait lieu, dans des
^ Dans le tempo vif deux mouvements inégaux de la baguette suffisent et
la décomposition, d'ailleurs impossible, n'a plus lieu d'être.
LA RYTHMIQUE $71
séries telles que la suivante, où revit le dochmiaque des
Anciens :
Fig. 652. VIII
^
^
i
de manière à signaler une périodicité que l'exécutant et
le chef d'orchestre peuvent, par inadvertance, ne point
mettre en relief. De même il serait bon, par un signal
quelconque, — la double barre paraît tout indiquée, —
de marquer le groupement organique des néo-dochmia-
ques tels que :
IX
Fig. 653. X
XI
-If- -If- -If- -if- Vtt -lp--^r -k--k-
t*^ ^i*-^ ^-Z-^ -5-^^
4i,8 4114. 3 444.. 3 4.114^ 0|<i.||(p3|'f||
Ifll, llk h^k.l. />lk /.Uk:4kll
Le VII temps est en effet traité tantôt comme mesure
primordiale dont la battue gagne à être unique, tantôt
comme mesure dérivée, faite de mesures inégales indivi-
dualisées, ayant chacune leur battue propre. Dans ce
dernier cas, il peut s'entrebarrer :
Fig. 654.
Il est comme une mesure limite, ou, si l'on veut, une
mesure « critique » qui, en raison de ses dimensions, se
rattache soit aux mesures primordiales homogènes, soit
aux agrégations faites de mesures primordiales distinctes.
Telles sont, dans le domaine des rythmes, les perspec-
tives qui s'ouvrent. Est-il besoin d'observer qu'au fond
du décor l'Art Antique se dresse? Non pas qu'on doive y
tendre par un effort pédant, à l'appel des archéologues :
$72 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
en art. les retours systématiques au passé ne comptent
guère; les styles archaïsants, à aucune époque, n'ont fait
souche. Mais certaines conquêtes des Anciens et quel-
ques-unes de leurs croyances, en sommeil depuis de
longs siècles, s'éveillent de nos jours. Elles ne pouvaient
, mourir, fondées sur des faits ou des idées indépendants
du temps et de l'espace. Et dans l'éternel tournoiement
• des siècles elles reviennent, discrètes, sans imposer à
nôtre vanité le jou^ des vieilles choses. Elles nous lais-
sent créer du vieux neuf. L'indépendance et la variété
des rythmes; Cinq, ancien compagnon de Trois et de
Deux ; les mesures boiteuses [dochmiaques] ; cette vie
des durées, si active que le Rythme passait pour le prin-
cipe mâle de la musique, tout cela qui remonte au
lyrisme des Grecs, nous paraît d'hier et notre œuvre.
L'illusion est sans conséquence, pourvu que nous ne
nous refusions pas à consulter les Anciens sur l'usage
d'un trésor que nous nous imaginons découvrir et qu'ils
ont exploité. Ils nous apprendront à bien l'administrer.
Et de même qu'ils sont aptes à nous guider dans l'em-
ploi des échelles modales, — qui elles aussi se mettent à
revivre, et qu il est bon de pratiquer autrement qu'à tort
et à travers — , de même ils peuvent, en rythmique, nous
ouvrir les oreilles, et les yeux, nous guérir de plusieurs
illusions qui nous ont pipés depuis que la barre de mesure
est devenue, par abus, un signal; nous aidera secouer la
tyrannie du « temps fort » partout où indûment elle
s'exerce, et à percevoir nettement les groupes et les des-
sins rythmiques que trop souvent la maudite barre
anéantit, en les émiettant.
Il arrivera que les musiciens, redevenus rythmiciens
affinés, se refuseront à couper par une barre des iambes
ou des anapestes, dont actuellement ils se servent à
rebours ; et que. prenant conscience de l'unité des groupes
LA RYTHMIQUE 673
rythmiques, ils n'appelleront plus « anacrouses » des
fragments organiques du rythme, placés hors barre
absurdement, mais avec logique, tant que la barre annon-
cera une « thésis » renforcée. Ce jour-là ils s'aviseront
qu'il y a deux sortes de mesures : celles qui .commencent
par la partie faible ayant autant de droit à l'existence
que les autres. Et Ton verra, sans crier au scandale, des
chefs d'orchestre brandir le bâton de haut en bas,
comme de bas en haut, à la manière des Anciens.
Le régime des temps « purs » ou tout autre, analogue,
capable de substituer à la force un mode de jalonnement
plus svelte, stimulera-t-il alors, par la délicatesse de ses
prescriptions, le zèle des rythmiciens ? Il se pourrait, et
qu'en ce temps la Rythmique de l'Hellade revive, parée
des gloires de la langue rajeunie.
16
LA NOTATION. L'ORCHESTRE
L'Art Contemporain a trouvé l'écriture musicale fixée.
Procès a été intenté à la barre de mesure et aux fractions
indicatrices, qui ont la prétention d'exprimer la nature et
les fonctions des temps, à l'intérieur des cases limitées
par des barres. Mais il est probable que les errements,
déjà anciens, continueront à prévaloir. Jusques à quand?
Une seule innovation dans les figurations essentielles :
les éditions de la maison Ricordi ont inauguré une clef
de sol spéciale, affectée au ténor, qui sollicite du lecteur
une transposition conforme à la nature de cette voix
masculine : cette clef (443) a pour effet de séparer des
clefs de sol normales, réservées aux voix féminines et
qui se lisent à leur vrai hauteur, la clef nouvelle, qui met
fin à une confusion'.
La polyphonie a groupé plusieurs instruments cons-
truits à des diapasons différents. De là, dans le dispo-
sitif d'une page d'orchestre, des particularités de nota-
tion explicables seulement pour qui se fait de la famille
instrumentale une idée exacte. Les notions essentielles
relatives à la lecture de la « partition » trouvent place
ici; et s'il est vrai que déjà la Période Moderne classique
* La clef normale du ténor reste la clef d'ut 4® ligne, dont la clef Ricordi
rappelle l'usage. Voir aussi la clef de ténor employée par Expert dans les der-
nières livraisons des Maîtres musiciens, et qui a 1 avantage de ne pas super-
poser deux figures de clefs distinctes.
LA NOTATION. L'ORCHESTRE 576
les évoquait, il a mieux valu attendre, pour les exposer,
que les familles diverses des engins sonores, agrandies de
nos jours, apparussent au complet.
L'Orchestre. — L'ensemble instrumental dont les
musiciens sont actuellement maîtres est pour leur pensée
un incomparable truchement. Depuis Beethoven les élé-
ments de l'orchestre se sont multipliés, les timbres se
sont affinés, la palette s'est enrichie.
L'auditeur d'une œuvre symphonique contemporaine
est aisément troublé par la profusion de ces ressources.
Nos musiciens, il faut l'avouer, n'usent point toujours de
la manière discrète ; ils prennent plaisir aux déclamations
d'un orchestre exaspéré; ils infligent aux oreilles du
public des impressions confuses, déconcertantes. Quel
est ce complexe organisme? Quels sont les moyens d'ac-
tion dont le compositeur dispose, et les disciplines
auxquelles il ne peut renoncer sans compromettre l'équi-
libre de ses parties diverses ?
Le Quatuor Vocal est le prototype de toute association
polyphone. Même les accords de V et de VI sons peuvent
être exprimés au moyen de ses quatre lignes superposées;
il suffit de savoir faire un choix parmi les sons constitu-
tifs et d'employer les caractéristiques de l'harmonie : un
Chœur à IV Voix humaines est capable de tout dire, nous
l'avons vu. Or l'orchestre peut être considéré comme la su-
perposition de plusieurs chœurs instrumentaux, auxquels
s'adjoint, le cas échéant, le chœur vocal lui-même. Sans
abuser des mots, on marquera, parmi les individus de
ces groupes divers, les analogies qui permettent de les
répertir en soprano, contralto, ténor et basse.
Par ordre d'importance, ces groupes sont ceux : 1° des
instruments à cordes; 2° des instruments de bois; 3° des
instruments de cuivre.
576 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
Quatuor des Cordes. — Le violoncelle et Talto sont les
voix masculines, les deux violons sont les voix féminines
du groupe, le second violon faisant fonction de mezzo-
soprano. Lorsque Ton considère un quatuor classique, les
analogies de cet ensemble de « cordes » avec le chœur à
quatre voix deviennent évidentes; à Tétendue près, les
rôles respectifs des parties, ici et là, sont les mêmes.
Orchestralement, le quatuor des cordes paraît se trans-
former en quintette, par Tadjonction de la contrebasse ;
mais celle-ci n'est souvent que la doublure du violon-
celle à l'octave grave. Elle joue le rôle du i6 pieds au
grand orgue. Il lui arrive toutefois, dans les œuvres con-
temporaines, de rester seule, par instants, à porter Fhar-
monie; alors, basse réelle, elle permet au violoncelle de
« ténoriser ». Malgré ces dérogations passagères, le
quintette des cordes n'est qu'un quatuor renforcé dans
le bas ; son organisme essentiel est quadruple.
Quatuor des Bois. — Le basson est la basse, la clari-
nette est le ténor ; le hautbois est un mezzo-soprano, la
flûte un soprano aigu. Cet étagement n'est guère visible
dans l'orchestre contemporain, où la multiplication des
parties [deux, trois, quatre flûtes; deux, trois hautbois et
un cor anglais, etc.] masque le quatuor primitif. Il faut
remonter aux symphonies de Mozart, aux premières sym-
phonies de Beethoven, pour retrouver le prototype du
quatuor des bois. Il y est net. Et, à tout prendre, malgré
le STOSsissement du nombre des instrumentistes dans les
partitions de Wagner ou de Strauss, le noyau primitif
subsiste.
Quatuor des Cuivres. — A l'âge heureux où les facteurs
construisaient des trombones basse, ténor et alto, le
quatuor des cuivres complété par la trompette, ou par un
cornetto, soprani du groupe, était si bien le parallèle du
LA NOTATION. L'ORCHESTRE 677
quatuor vocal, que J.-S. Bach double la voix de basse par
le trombone basse, la voix de ténor par le trombone ténor;
la voix d'alto par le trombone alto ; la voix de soprano
par la trompette ou le cornetto [instrument dont le
timbre rappelle celui du bugle à clefs; vulgo cornet à
bouquin].
Aujourd'hui, par une étrange simplification, les trois
trombones employés à l'orchestre sont des ténors. Le
trombone basse est remplacé par un tuba^ instrument
défectueux, lourd et veule, dont la rudesse mal timbrée
s'assortit mal à la noble voix des trombones, qu'elle a
mission de soutenir au grave. Le quatuor des cuivres se
trouve ainsi constitué par six ou sept ou huit instruments
qui sont, à partir du grave : le tuba, les trombones, les
trompettes. Celles-ci, comme les trombones, sont au
nombre de trois, parfois de quatre. [Dans l'orchestre
classique, elles se réduisent généralement à deux.] Sous
ces assemblages divers, il est facile de reconnaître que le
nombre des parties principales, élimination faite des
doublures, est en moyenne de quatre : ici encore le
quatuor primitif se retrouve à l'état latent sous la multi-
plication des voix instrumentales*.
Quatuor des Cors. — Ces instruments de cuivre doivent
être l'objet d'une mise à part : par leur timbre et leur
rôle ils voisinent A^olontiers avec les bois^ dont ils sont
les auxiliaires assidus. Dans les forte seulement et lors-
qu'ils adoptent le timbre « cuivré », par la volonté de
l'exécutant, les cors prennent des allures éclatantes. Il
est vrai que dans les teintes douces et très douces, ils
s'allient aussi à ..avir aux cuivres apaisés, et que certains
* Wagner adjoint à ce groupe, dans la Tétralogie, un quatuor de Tuben, d'une
construction particulière, dont la voix profonde s'oppose à l'éclat fulgurant
des autres cuivres.
578 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
ensembles de trombones, cors et trompettes ont une
suavité parfaite. Les cors sont, par nature, des instru-
ments hybrides, aptes à voisiner avec les cuivres^ aussi
bien qu'avec les bois. Les Classiques se contentaient de
deux cors, le plus souvent, et, suivant les nécessités, les
associaient aux trompettes ou aux bois^ généralement
aux bassons. 11 est peu d'ouvrages symphoniques récents
qui n'accueillent au complet le quatuor des cors, étage-
ment de quatre parties homogènes, chœur partiel dont
l'apport est très important, où qu'il aille.
Tels sont les quatre Quatuors essentiels de l'orchestre
contemporain. L'augmentation du nombre des parties, à
chaque pupitre, n'abolit pas ces groupes naturels, par la
raison très simple qu'il faut quatre voix et qu'il suffit de
quatre voix instrumentales, aussi bien que vocales, pour
obtenir une harmonisation complète. Aussi chaque
groupe [cordes^ bois., cors., cuivres] est-il organisé de telle
sorte que, réduit au minimum, il la procure.
L'art de mettre en œuvre les forces de l'orchestre ne
consiste pas à instituer un dialogue entre ces divers
organes, à les produire par alternances, et, de temps en
temps, à les superposer en masse. On peut, en jetant les
yeux sur les partitions des maîtres de l'orchestre, cons-
tater qu'ils ont horreur des paquets d'instruments de
même famille, et qu'ils s'ingénient à mettre en colloque
des individus choisis dans les différents « chœurs ».
Aussi est-ce surtout dans les tutti que l'organisation de
chacun de ces groupes, alors au complet, se révèle avec
clarté : il y a des chances pour que chacun d'eux réalise
l'harmonie de tout l'ensemble, à sa manière, et, en
moyenne, à quatre parties. De sorte qu'à ces moments-là
ces quatuors théoriques, analogues au quatuor vocal, se
constituent réellement.
LA NOTATIO>'. LORCHESTRE 579
Parfois le quatuor vocal lui-même s'ajoute à l'orchestre;
dans ce cas il prend le pas sur tous les instruments ; son
intervention a pour conséquence d'entraîner l'atténua-
tion des couleurs instrumentales. Le musicien, sous
peine d'étouffer les voix humaines, doit alléger, dès leur
entrée, la masse accompagnante. Il ne faut pas croire
que la sonorité grandisse en raison directe de la multi-
plication des moyens. On est surpris de constater, dans
plusieurs œuvres contemporaines, qu'un déchaînement
formidable de cuivres, et l'essoufflement des interprètes,
instrumentistes ou chanteurs, n'aboutissent pas même à
un grand bruit : c'est que l'auteur a eu tort de croire
que, musicalement, « l'addition » fournisse un total
d'autant plus gros que les nombres ajoutés sont plus
forts. Les deux trompettes et les deux trombones de
l'orage, dans la Pastorale^ sonnent des octaves autre-
ment terribles que des clameurs orchestrales mal
réglées.
En résumé, le chœur instrumental du grand orchestre
contemporain est formé de chœurs partiels, édifiés à
l'imitation du quatuor vocal et dont la construction res-
sortit, en une large mesure, à l'art d'écrire pour les voix.
De ces chœurs partiels, le plus important reste celui des
cordes; et c'est comme un paradoxe de voir les plus frêles
des instruments servir de supports à tous les autres. Du
moins en était-il ainsi à l'époque même où Mozart et Bee-
thoven se contentaient de quinze à vingt-cinq violons,
altos, violoncelles, contrebasses. Aujourd'hui, leurnombre
atteint ou dépasse la soixantaine ! Si bien que, dans les
exécutions des œuvres classiques, une rupture d'équi-
libre se produit entre la masse de cordes et les autres
groupes instrumentaux. Les finesses dévolues aux flûtes,
aux hautbois disparaissent ; le ronflement des neuf ou
dix contrebasses confisque tout ce que cor, basson, cla-
58o ÉPOQUE CONTEMPORAINE
rinette avaient à dire, discrètement. Les chefs d'or-
chestre se feraient un scrupule, — et cela les honore —
de renforcer pour l'exécution des œuvres consacrées, un
trait de flûte ou de tout autre instrument. Ils respectent
récriture des bois, des cors, des cuivres et se refusent,
à peu près tous., à l'engraisser. La logique voudrait, et
aussi la révérence, que pour exécuter Haydn ou Mozart,
et Beethoven lui-même, et surtout le vieux Bach, on
allégeât l'orchestre de la moitié de ses cordes, au moins,
lorsque leur nombre atteint le chiffre ci-dessus. Gela s'im-
pose par l'équilibre même que ces maîtres avaient réglé.
Cette armée de cordes est bonne tout au plus pour
les œuvres orchestrées « par trois » ou « par quatre »,
celles où 3 ou 4 flûtes, 3 ou 4 hautbois [y compris le cor
anglais, qui est un hautbois plus grave d'une quinte],
3 ou 4 clarinettes [y compris la clarinette-basse qui
donne l'octave grave de la clarinette ordinaire], 3 ou
4 bassons, 4 cors et plus, 3 ou 4 trompettes, 4 trom-
bones et plus, 2 tubas peuvent lutter contre elle. Sans
parler des petites flûtes, des contre-bassons [i6 pieds
des bassons], des tubeii wagnériens, des saxophones
surajoutés; sans compter les harpes, l'orgue, la batterie,
les cloches, le chœur à bouche ouverte ou fermée. A une
telle cohorte soixante ou soixante-dix cordes ont le
devoir de s'adjoindre. Il est moins évident que le résultat
soit sublime. Wagner prend le soin de cacher ses pha-
langes, d'atténuer par des moyens spéciaux l'éclat de
leurs rumeurs : il enferme ses instrumentistes dans un
espace aux deux tiers clos, et les chanteurs peuvent
lutter contre eux sans effort. Malheureusement cette dis-
position, voulue par le maître de Bayreuth, n'est pas
adoptée dans tous les théâtres où ses ouvrages parais-
sent : faute de l'observer, on expose l'orchestre wagné-
rien à des violences auxquelles il répugne.
LA NOTATION. L'ORCHESTRE 58 1
Mais Wagner, paraît-il, n'a guère été qu'un précur-
seur. La surenchère continue. On ne se contente pas de
mettre à découvert la force armée dont il masquait l'at-
taque ; on en grossit les rangs. Chaque chœur partiel
devient un bataillon copieux. La division, la subdivision
des « pupitres » permet au musicien d'employer jusqu'à
huit ou dix parties réelles à chaque groupe. Le malheur
est qu'il en soit ici de même que dans les oeuvres cho-
rales, à trente-deux voix et plus, tentées à la fin de la
Renaissance : la confusion est imminente. L'éparpillement
des parties se fait au détriment de leur cohésion.
Les musiciens n'ont pas encore renoncé, malgré leur
tendresse croissante pour les empâtements et le tumulte,
à isoler parfois un instrument solo de la masse, à le
dénuder entièrement ou à ne lui donner pour fonds har-
monique qu'un groupe de l'orchestre en douceur, —
ordinairement celui des cordes^ qui se prête le mieux à
ce décor enveloppant. De sorte que, en face des compli-
cations systématiques, surgissent tout à coup des retours
à la monodie harmonisée. Peut-on citer un plus bel
exemple de cette manière que le cor anglais du pâtre,
dans Tristan'^
C'est l'honneur de la France d'avoir su, en plusieurs
ouvrages contemporains, conserver la mesure, de s'être
refusée à révérer le bruit, d'avoir répudié les complica-
tions vaines. L'orchestre de Tristan, et surtout celui de
Parsifal, restent dans l'œuvre wagnérien ses modèles
préférés. Elle échappe, par ses artistes les meilleurs, à
ce verbiage instrumental dont l'orchestre de la Tétra-
logie, méchamment imité, et les belles tentatives de
Berlioz mal poursuivies, ont été le prétexte. Les touches
discrètes, les timbres purs, une polyphonie sans abus
font des œuvres françaises — des plus élevées, s'entend.
583
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
— une réaction contre la boulimie instrumentale qui
de nos jours sévit.
II. Bois
Flûtes . .
Hautbois.
Clarinettes . )
^ petite flûte .
( grandes flûtes
( hautbois . .
V cor anglais .
clarinettes .
( clarinette basse (
Bassons
^ bassons . .
^ contrebasson
„, ^ S I" et III^ cors.
III. Cors
- IP et IV^ cors
3 ou 4 trompettes
lY. Cuivres
3 trombones
l et I tuba . .
/ Timbales . .
Y. Batterie \ Batterie . .
et '
suppléments / Harpes . . .
\ Grand orgue
1. CoKDi:s
Premiers violons
Seconds violons .
Altos
Yioloncelles . .
Contrebasses . .
1 —
l
I^H
Fig. 6.5.T.
Laspect d une page d'orchestre doit être tel que le lec-
teur puisse toujours, et clairement, discerner les groupes
essentiels dans l'ensemble instrumental. Le quatuor
[quintette] des cordes est en bas : il sert de soubasse-
ment à tout Fédifice. Les bois sont en haut. Ce sont là
les deux familles principales; et Toeil, en raison de la
place qu'elles occupent, les discerne aisément.
LA NOTATION. L'ORCHESTRE 583
Les cuivres proprement dits sont au centre. Entre eux
et les ^0^5 se casent les cors^ qui s'associent également
bien aux uns et aux autres, puisqu'ils participent, par le
timbre, à la fois des uns et des autres. Au-dessous des
cuivres^ les instruments supplémentaires tels que tuben
wagnériens, harpes, grand orgue, et aussi la batterie
[timbales, cimbales, grosse caisse, etc.] installent leurs
portées et leurs traits simples. Quant aux voix, solistes
ou collectives, elles s'insinuent d'ordinaire à l'intérieur du
quatuor des cordes. On les écrit entre l'alto et le violon-
celle, pour les appuyer sur leur basse normale, fournie par
ce dernier instrument. Le dispositif (655) dispense d'autres
explications.
Relativement à l'écriture des parties, quelques obser-
vations seront présentées, qui ont trait à des faits géné-
raux. Il faut répéter ce qui déjà a été attribuable à l'éta-
gement des voix : l'échelonnement des sons, du grave à
l'aigu, doit se faire, en moyenne, et autant que possible,
selon le schème général de la Résonance. L'étagement I
(656) fournira un maximum d'intensité et de clarté harmo-
nique, tandis que II, plein de confusion, vacillera :
Fig. 656.
m
1
^
Gela ne veut pas dire que les tierces doivent toujours
être en haut, les octaves en bas, les quintes et les quartes
entre deux. Tel intervalle demandant à être mis en
vedette, sortira des rangs que la résonance moyenne lui
assigne. Il est même des cas où des tierces au grave
peuvent utilement produire des lourdeurs voulues.
Berlioz, Gevaert, Strauss, tous les théoriciens de
l'orchestre contemporain constatent que les instruments
à embouchure, qui sont des tuyaux sonores naturels four-
584 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
nissent, appariés, des intervalles d'autant plus sonores
que ceux-ci se rapprochent davantage des ce Sympho-
nies » des Anciens, nos Consonances Parfaites [octave,
quinte, quarte] :
Fig. 637.
Cette ligure exprime que, à égale intensité d'émission,
l'octave (( sonne » plus amplement que la quinte ; la
quinte plus que la quarte ; la quarte plus que la tierce
majeure; celle-ci, plus que la tierce mineure, etc. Quant
aux secondes et aux septièmes, elles ont un caractère
« expressif » qui les différencie nettement des conso-
nances parfaites et imparfaites. Que le lecteur veuille
bien s'en souvenir : la résonance, dans les harmoniques
primordiaux, ne les fournit pas : l'harmonique 7* est beau-
coup trop bas (6) (i i) . La septième et la seconde, eu égard
à la résonance, sont des intervalles corrigés ; ils ne peuvent
prétendre à la puissante franchise des consonances.
Instruments transpositeurs. — Le musicien amateur
qui jette les yeux sur une partition, constate avec sur-
prise, et quelque inquiétude, que parmi les instruments
de l'orchestre un certain nombre subissent une transpo-
sition. Cor anglais, clarinettes, cors, trompettes, tuben,
et occasionnellement tous les instruments de fanfare
qui peuvent être adjoints à l'orchestre, ont des armures
variées, divergentes de l'armure réelle : celle-ci se trouve
exprimée aux cordes.
La raison de cette anomalie est que les facteurs d'ins-
trument s obstinent à ne point chercher la solution d un
problème, difficile, à vrai dire : ils construisent des cors
anglais, des clarinettes, des cors, etc., dont le tuyau fon-
damental est /<2, ou si [^ ou /^, ou tel autre son. La raison ?
LA NOTATION. L'ORCHESTRE 585
elle paraît excellente; même elle le restera tant qu'on
ne trouvera pas le moyen, avec un tuyau w^, d'obtenir, en
bonne qualité, tous les sons nécessaires. A vrai dire, et
dans l'état actuel des choses, un cor en fa est un instru-
ment très supérieur, en étendue et en timbre, à un cor
en ut. En attendant qu'un facteur construise un cor en ut
parfait, il faudra se résigner à introduire dans la famille
orchestrale des parents par alliance, non consanguins,
et dont \q faciès exotique est quelque peu déconcertant.
Ce faciès., c'est leur armure. On essaiera ici de la tirer
au clair '.
Construisons autour du ton type \ut^ une série de
quintes, dont chaque échelon sera pris pour tonique. Et
en regard de chaque tonique indiquons le nombre des
accidents constitutifs de l'armure correspondante :
arngres
Fig. 658.
^^=
—
-©=:
;0^
^
%*-
K
3:
^
^
-^^
#
-#
^*»v-^ ! . .0
" i ,■ t^'
.=.^
anniires
Cette figure est analogue à celle qui, dans les solfèges
élémentaires, sert à représenter la génération des tons
par quintes ascendantes ou descendantes.
Elle montre à quels intervalles simples se réduisent
les distances théoriques que la série des quintes établit
entre les toniques successives : c'est ainsi que la seconde
quinte au-dessous à' ut [si [?] équivaut à une distance réelle
de seconde majeure \si\^-ut\ La figure révèle en même
temps que d'une armure à l'autre le nombre des signes
différentiels [•> ou ï\ est le même que le nombre des
quintes séparatrices. Exemple : la tonique mi \^ étant
^ Les explications qui suivent ne peuvent être fourmes qu'au lecteur initié
aux principes de la transposition.
586 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
séparée de la tonique la par six quintes, le toiî de la
aura six \ de plus que celui de mi [? [= 3 [? de moins et
3 îj de plus] ; inversement, le ton de mi \} aura, compara-
tivement au ton de la q, six |? de plus [= 3 jj de moins et 3 [?
de plus]. Car, suivant le sens où Von parcourt la série des
quintes^ on doit compter par |i ou par [? [ascension ou
descente] .
Cela dit, considérons un instrument plus bas qu'w^,
dans la série des quintes, soit une clarinette en si\^.
Construite i quintes trop bas, elle ne pourra fournir
l'unisson des instruments en M^que si, par compensation^
elle a été écrite deux quintes plus haut que ces instru-
ments, quelle que soit leur armure. Supposons que, dans
la pièce symphonique considérée, les instruments en ut
aient pour armure 3 j;} ; la clarinette en si [? devra être
écrite deux quintes plus haut, ou avec 2 | de plus ; donc
avec 5 jj à la clef : le compositeur, dans Y écriture^ trans-
posera de 2 quintes ascendantes [= 2 j;], c'est-à-dire d'une
seconde majeure.
D'autre part, pour le lecteur de la partition, cette
compensation doit se rectifier. Puisque cet instrument
en si\^ est écrit plus haut d'une seconde majeure, il faut
le lire plus bas de la même quantité. C'est l'opération
inverse et symétrique de la précédente. La lecture d'un
instrument en si [? se fait donc en transposant de deux
quintes vers le bas [= une seconde majeure au grave].
Par un raisonnement analogue on verrait que, pour
établir la partie d'un instrument transpositeur à i^, un
cor en mi par exemple, il faut \ écrire 4 quintes plus bas
[= une tierce majeure au grave] que celles des instru-
ments dits en ut\ compensation nécessaire, puisque
l'instrument est construit et parle 4 quintes trop haut.
Par contre, pour lire cette partie écrite, il faudra recti-
tifier la compensation de l'écriture et, par une opération
LA NOTATION. L'ORCHESTRE 587
inverse, transposer de 4 quintes vers le haut [= une
tierce majeure à Taigu].
D'où la règle double suivante, pour la lecture de la
partition d'orchestre :
Les instruments transpositeurs doivent être lus par le
moyen d'une transposition équivalente à celle que leur
nom implique, et de même sens. Une partie de clarinette
en si [? doit être transposée par le lecteur d'une seconde
majeure au grave ; car le ton de si [? est situé à une
seconde majeure inférieure du ton à'ut. Une partie de
cor en mi doit être transposée par le lecteur d'une tierce
majeure à l'aigu; car le ton de mi est situé à une tierce
majeure supérieure du ton à'ut. Il va de soi que cette
transposition est applicable à tous les cas, c'est-à-dire
quel que soit le ton dans lequel sont écrits les instru-
ments non transpositeurs, dits en ut.
En généralisant : on dira que i°les instruments trans-
positeurs à échelles bémolisées sont interprétés dans la
lecture au moyen d'une transposition par quintes des-
cendantes [= — ^ Jl =-|- .X [?] ; 1° les instruments transpo-
siteurs à échelles diésées sont interprétés dans la lecture
au moyen d'une transposition par quintes ascendantes
Pratiquement, le lecteur de la partition devra par la
pensée substituer àla clef de 50/, pour les instruments trans-
positeurs en/tt, une clefd'w^2^ ligne ; pour lesl. T. en si [?,
une clef à.' ut [\ ligne ; pour les I. T. en mi [? une clef de fa
4* ligne, etc. ; — pour les I. T. en ré, une cXeîdiut 3' ligne ;
pour les I. T, en la, une clef d'w^ i""^ ligne; pour les ins-
truments transpositeurs en mi, une clef àefa 4^ ligne, etc.
Les armures à substituer aussi, par la pensée, sont celles
que le sens et le calibre de la transposition indiquent; la
figure (658), sur laquelle il suffit de compter, dans un sens
ou dans l'autre, les quintes séparatrices des toniques
588 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
considérées, permet d'établir ces armures. Quant à l'in-
terprétation des :, :?. ; accidentels, elle est soumise aux
règles fondamentales de la transposition'.
Ainsi se trouve appelée, de toute nécessité, la con-
naissance de la Portée Générale (443) (Sog) , autrement dit
de toutes les portées partielles qui s'en détachent, si
l'on veut apercevoir, en une partition d'orchestre, autre
chose que des notations hiéroglyphiques ^
1 La formule qu'en a donnée A. Savard [Principes de la Musique (Hachette)]
est la plus claire qu'on puisse proposer. Voyez aussi le Traité des Principes de
la Musique de Stiévenard ^Hamelle).
"2 Par une anomalie de plus, il arrive à l'orchestre, que le musicien soit
amené à transposer une transposition. C'est ainsi que généralement un cor-
niste exécute sur un cor en fa toutes les parties écrites en une autre échelle :
parties de cor en ut, en ré, en mi [7, en mi ^..., dont les oeuvres de Wagner
fourmillent. La figure (658) rend compte du moyen par lequel peut être résolu
ce problème.
Exemple. — Jouer sur un cor en fa une partie de cor en ré, c'est, si l'on ne
transpose pas, faire entendre cette partie 3 quintes séparatrices trop bas
[= -|- 3 ;7 :^ tierce mineure supérieure]. Il est donc nécessaire de « com-
penser » en transposant de 3 quintes ascendantes [=: -}- 3 H = transposition
à la tierce mineure inférieure], c'est-à-dire à une distance égale à l'intervalle
séparateur des deux « toniques de construction ».
En généralisant, on formulera la règle pratique suivante ; Pour exécuter
sur un instrument transpositeur une partie écrite destinée à un instrument
transpositeur construit dans un autre ton, il suffit de transposer à l intervalle
séparateur des toniques de construction, évalué et orienté à partir de celle qui
désigne l'instrument sur lequel on joue.
Applications. — Dans le cas précité, il y a de la tonique fa à la tonique ré
une tierce mineure inférieure ; on transposera donc de cet intervalle. — Pour
jouer sur un instrument en si [?une partie d'instrument en la, on transposera
d'une seconde mineure inférieure. — Pour jouer sur un instrument en si [?
une partie d'instrument en la [?, on transposera d'une seconde mineure infé-
rieure. — Pour jouer sur un instrument en mi une partie d instrument en fa,
on transposera à la seconde mineure supérieure, etc. La règle est très
simple.
VI
LES FORMES
A première vue, les musiciens contemporains n'en ont
point créé de nouvelles. Comme les architectes, ils se
contentent des vieux « ordres ». Lorsqu'ils font du
« modem style », c'est à des constructions anciennes
qu'ils appliquent des couleurs et des ornements inédits.
Ici encore on serait tenté d'observer, en rapprochant non
sans péril la musique de l'architecture, que les deux arts
sont régis par d'analogues nécessités, et qu'il est égale-
ment difficile d'innover, dans l'un ou dans l'autre, des
moyens d'équilibre. La pensée des musiciens serait-elle
condamnée à se glisser dorénavant dans des moules
vétustés?
L'art de nos jours use volontiers de cette construc-
tion (( successive »A-j-BH-C-hD-|- E -4-... qui, à un
observateur inattentif, semble exclure un plan préconçu.
Or, cette manière-là, apparamment si neuve, a eu cours
autrefois. Elle eut ses admirateurs et aussi elle provoqua
des étonnements. Les contemporains d'Euripide ne se
rallièrent pas tous à son indépendant lyrisme. Il en fut
qui, jugeant ses airs peu ou pas « construits », lui repro-
chèrent de briser les somptueuses ordonnances de l'an-
cienne tragédie. Tenaient-ils un autre langage que cer-
tains auditeurs mis en face d'ouvrages nés hier?
II. 17
590 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
Les formes générales changent peu. Mais il faut rendre
à notre époque cet hommage que dans la rénovation du
détail, la seule qui semble permise, elle fait preuve
d'une remarquable activité. Rien n'est plus difficile,
disent les architectes, que de créer un chapiteau. En
revanche, on demeure surpris du peu de neuf qu'il suffit
d'y mettre pour donner à la colonne et à 1 « ordre »
entier un aspect original. Le tout est de placer le détail
ajouté ou modifié au bon endroit. Il n'y a pas lieu de
s'étonner que le musicien, qui relève de nécessités ana-
logues, produise, par des inventions menues, des effets
surprenants.
Qu'une symphonie soit construite sur un plan clas-
sique, Tonalité exceptée ; que par conséquent les deux
thèmes de l'Allégro essentiel se succèdent suivant des
rubriques inaccoutumées ; qu'au lieu du repos à la domi-
nante une modulation éloignée intervienne ; que le
second morceau — l'Adagio si l'on veut, — échappe à la
famille tonale anciennement constituée et s'en aille au
loin revêtir une armure bizarre, etc., voici, par le seul
fait que les tons voisins n'y voisinent plus, la symphonie
({ colorée » de teintes romantiques.
Autre hypothèse. Tout en respectant l'ordonnance
mésodique traditionnelle, l'auteur ajoute aux deux
thèmes principaux de son Allegro initial un troisième
thème [cf. Electre de Sophocle (198)], et le plan devient :
A + B + C Développement A + B + C
I (mésode) |
Fig. 639.
De plus, pour corser l'intérêt, il installe ses trois thèmes
successifs dans des tons non voisins. Voilà l'ancien plan
à la fois compliqué et orné d'une parure inédite.
Hypothèse inverse : des deux thèmes, le second est une
dérivation du premier, si bien qu'on peut représenter la
LES FORMES Sji
construction par le schème :
A -|- A' Développement A + A'
imésode)
Fig. 660.
ce qui est une atteinte à l'ancienne convention [dualisme
thématique], qui exigeait des deux thèmes successifs
qu'ils fussent très dissemblables, mais aussi une tendance
à Tunité plus étroite, à une homogénéité plus parfaite.
Dans ce cas, les procédés du développement appellent
impérieusement des contrastes de détail fournis par la
dissociation des éléments thématiques : changements de
rythme, oppositions de durées, afin que soit semée de la
variété en une matière uniforme : les pièces de la
grosse charpente, autrefois différenciées avec soin, sont
ici sorties d'un même moule.
Toutes ces hypothèses sont réalisées par FArt Contem-
porain : autant de trouvailles à son actif. En voici
d'autres.
En une sonate-symphonie, le premier thème de l'Al-
légro initial, ou les deux thèmes, très différents de cet
Allegro, passent d'une pièce à l'autre et reparaissent,
plus ou moins « exploités » dans 1 Adagio, dans le
Finale; plus ou moins modifiés aussi. De sorte que cette
tendance à l'unité, signalée plus haut, s'applique à toute
la sonate, à toute la symphonie. Beethoven, en quel-
ques-uns de ses derniers ouvrages, fraya cette voie.
Ailleurs les deux thèmes de l'Allégro caractéristique
étant apparentés, le premier des deux — le principal —
émigré d'une pièce à l'autre, créant par là une forme
générale extrêmement cohérente dans ses parties
diverses : le thème initial et conducteur est le germe de
toute l'œuvre. Ce qui ramène à un type de construction
ancien : les Messes chorales de la Renaissance l'ont
souvent adopté.
59a ÉPOQUE CONTEMPORAINE
Ce « monothématisme » est, dans les œuvres contem-
poraines, assez rare. Les constructions préférées s'édi-
fient presque toujours sur plusieurs thèmes, qui peuvent
devenir connexes. Une expression a été créée, peut-être
pas très claire : on parle de sonates, de symphonies,
« cycliques » lorsque leur plan comporte l'utilisation
permanente, sinon périodique — comme le mot paraît
l'indiquer — de thèmes essentiels, conducteurs, par
quoi se réalise l'unité de l'ouvrage. A ce prix les Messes
de Lassus, dePalestrina, de tant d'autres maîtres, étaient
« cycliques ». [Cf. p. 4o4-]
Ainsi c'est par le changement de couleurs tonales, ou
par la complication, ou par la simplification thématiques,
ou par l'usage simultané de ces divers moyens, que F Art
Contemporain marque son indépendance. Au fond, il
reste très volontiers attaché aux classiques symétries.
Dès qu'un motif vous frappe, dès qu'un épisode harmo-
nique, mélodique ou rythmique vous devient perceptible,
vous pouvez prévoir le pendant, qui n'est jamais réitéra-
tion pure, car il change de couleur tonale, ou orches-
trale, ou tant soit peu de forme. Rien ne reste isolé ; tout va
encore par paires; quitte à ce que les termes de cette
couple soient plus ou moins distants l'un de l'autre.
Parfois ils sont contigus. D'autres fois, ils se séparent et
laissent entre eux place à des éléments étrangers. Et
cette habitude des « rappels » , chère aux Classiques,
reste si constante que, même dans les ouvrages sans
symétrie, qui excluent les retours des développements
thématiques, on trouve toujours des redites de détail :
à travers la mobilité perpétuelle du discours elles don-
nent à l'esprit cette satisfaction de reconnaître et de
goûter au passage telle arabesque sonore, telle agréga-
tion harmonique qui déjà une fois l'a charmé.
Si le Classicisme fut ordonné, symétrique, épris
LES FORMES 598
d'unité, entiché de logique, il est impossible de ne pas
saisir en de nombreux ouvrages contemporains les
mêmes tendances : notre époque souvent ne fait que
renchérir — Tonalité exceptée — sur les préoccupations
des Classiques. Elle ne se contente plus de l'unité du
style dans la sonate et dans la symphonie ; les pièces
successives y échangent leurs thèmes ; une idée musicale
directrice peut imposer à toute une œuvre une persis-
tante contrainte. Là où les Classiques se satisfaisaient
d'éléments divers juxtaposés, apparentés seulement par
des convenances latentes, nos contemporains s'astreignent
volontiers à des cohésions plus étroites : les derniers qua-
tuors de Beethoven, si émancipés déjà des anciens for-
mulaires, n'ont guère fait souche. Notre génération a vu
se développer, magnifiquement quelquefois, un art moins
libre que celui-là, et qui, par une servitude volontaire,
tend vers une tyrannique unité. Il ne faut l'en louer ni
l'en blâftier : il a usé comme il lui convient de son indé-
pendance; et s'il lui a plu de s'enfermer en une enceinte
plus étroite, il lui est arrivé aussi d'y réaliser de merveil-
leuses prouesses. Seulement qu'il ne prononce point le
ne varietur du logicien satisfait. L'avenir se chargera de
créer des orientations autres. Le présent déjà les ébauche.
Avant d'y jeter un regard, il faut rappeler que, à côté
des formes symétriques, issues de l'âge précédent, revi-
vent les constructions par a répétition » dont les Ténors
du Moyen Age, les Chorals de la Renaissance et de
l'Epoque Moderne ont installé l'usage. Nos Contemporains
se plaisent aux Airs Variés. 11 est normal que, préconi-
sant l'unité organique de plus en plus rigoureuse, ils
aient un penchant vers les formes en :
A + A' + A" + A'" + A"" + . . .
Leur sonate-symphonie à tendance monothématique est
594 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
inspirée de ce schème-là. En même temps, ils s'efforcent
de réaliser la synthèse de la Répétition, de la Succession,
et de la Symétrie. C'est la Tonalité qui a payé les frais de
cette alliance. On a jugé que ses rigueurs ne convenaient
plus à une bâtisse aussi simplifiée et on a fait appel, pour
« habiller » celle-ci, à un formulaire plus riche de tons.
La Variation a envahi une part de Tart présent. Elle
y est représentée par des œuvres supérieures. Mais lors-
qu'elle devient système ou procédé, elle n'est plus que
pédantisme. La sonate classique avait dégénéré en for-
mule ; la Variation contemporaine, si libre qu'elle soit en
apparence, risque d'en devenir une autre. H y a des
recettes pour déchiqueter un thème comme il y en eut
pour assembler et symétriser des matériaux sonores
hétérogènes. L'abus guette l art. sous tous régimes. En
écrivant VArt de la Fugue, modèle accompli de la
Variation, J.-S. Bach est resté, d'un bout à l'autre de cet
ouvrage scolastique. un parfait musicien. La combinaison
pure ne la jamais tenté : elle est toujours sous sa plume
la servante de lidée.
Dans r Art Contemporain les a constructeurs » sont encore
le nombre. En des styles variés ils ont édifié des monu-
ments où la liberté des moyens personnels ne peut masquer
un classicisme persistant. Même la Tonalité, éludée par eux
sous sa forme élémentaire, conserve une puissance direc-
trice reconnaissable en leurs ouvrages. Les musiciens
d'aujourd'hui fréquentent plus volontiers chez les parents
éloignés que chez les tons germains. Toutefois ceux-ci.
dans la musique « construite ». restent, à l'état latent,
les centres de réunion de la famille tonale.
Il n'en est pas de même dans les œuvres qui. répu-
gnant à toute architecture préétablie et se laissant
modeler par leur « sujet » ou par la fantaisie de leur
LES FORMES SgS
auteur, renouvellent sans cesse leurs moyens d'expres-
sion. C'est la dernière manière d'Euripide. Il rejeta les
constructions d Eschyle : enchevêtrements des strophes
et des épirrhèmes, somptueux arrangements des scènes où
la terreur et la pitié, comme dosées par avance, s'instal-
laient en l'âme du spectateur par le secours des symé-
tries. Sa sensibilité exaltée ne put s'accommoder d'un
régime que Sophocle cependant avait élargi. Il lui fallut
le libre espace et le droit de le parcourir à sa guise.
On peut dire de sa musique, entrevue à travers les
rythmes conservés, qu'elle reflète les objets dans l'ordre
même où la course tragique les suscite : l'un après
l'autre. Quelques parties lyriques contemplatives s'insi-
nuent entre les différentes phrases de l'action sans en
interrompre le cours, et conservent, mais en les simpli-
fiant le plus possible, les réitérations et les symétries.
Partout ailleurs un lyrisme actif, exaspéré, « s'écoule ».
Euripide a fait école parmi nos Contemporains. Son
droit de s'insurger contre des formules rigides, prééta-
blies, de construire un « poème symphonique » en s'ins-
pirant seulement de l'idée verbale conductrice, expri-
mée ou sous-entendue, de reléguer les ordonnances
traditionnelles, de leur substituer des images sonores, des
impressions mobiles, ce droit-là est le même que reven-
diquent plusieurs artistes autour de nous. Ils le défendent
avec passion, encore que par des moyens divers. Les uns,
d'une sensibilité affinée, que l'esprit toujours tient assu-
jettie, poussent en leurs ouvrages la sobriété jusqu'à l'ef-
facement, faisant la preuve que la discrétion a autant ou
plus d'efficace que le grossissement obstiné et l'opulence
tapageuse ; ils se refusent à ce que leurs mélodies pré-
sentent de secs profils ; ils en noyent les contours sous
une harmonisation que la Tonalité n'enserre plus dans
ses rets. Us tendent au « symbole » lequel, musicalement.
596 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
n'est point aisé à définir. Les autres, plus sensuels que
sensibles, renforcent avec une vigueur pesante tous les
traits de leur dessin ; ils se plaisent aux empâtements de
la couleur, loin de s'évertuer à la décomposer. Et leur
langage sonore, qu'ils veulent clair et rude, s'attarde
volontiers aux vieilles formules de 1 harmonisation tonale.
Ces anarchistes à l'occasion portent perruque ; et c'est
aussi leur droit.
Tandis que ces « néo-classiques » restent fidèles — avec
licences — aux enchaînements anciens, dans les harmo-
nies adventices de leurs lignes polyphones ou dans les
accords nettement individualisés qui soutiennent leurs
mélodies, les « symbolistes » délient les accords des vieux
secrets de l'hermétique. Les mystérieuses attractions
exercées par les sons les uns sur les autres, attractions
auxquelles des croyances séculaires avaient donné force
de loi. sont transmuéees par ces musiciens subtils en
affinités d'un autre ordre. La sensible n'a plus de ten-
dresse exclusive pour sa voisine d'en haut. Le dièse et le
bémol homotones, le plus souvent confondus par l'exten-
sion du système tempéré, n'ont plus que des valeurs
approchées et, pour faciliter la lecture, il arrive qu'ils
échangent leur place, sans compromettre gravement la
constitution apparente de l'Accord.
Celui-ci, qui sous sa forme essentielle reste immuable
et simple, — Accord Parfait, — se complique volontiers
de tierces étagées. Il sert de base à des accords de IV,
de V, de VI. de VII sons, tous dissonants, mais dont les
dissonances peuvent être accueillies par l'oreille en qua-'
lité de consonances et traitées comme telles. On l'a dit
déjà : Les accords composés de plus de trois sons pas-
saient jadis pour entachés d'une rudesse native qui faisait
souhaiter à l'oreille la caresse d'une consonance. Ils
devaient « se résoudre ». Ils n'y sont plus contraints.
LES FORMES 597
Il est loisible aux septièmes et aux neuvièmes de monter,
aux tritons et aux fausses quintes de rester indécis, sus-
pendus. Le tyran UT est incapable, en pareille bagarre,
de rassembler ses troupes. L'antique discipline s'est si
bien relâchée que dans la mêlée sonore chacun des bel-
ligérants semble libre d'agir à sa guise. Confusion seu-
lement apparente. Un exégète, infiniment délicat, de cet
art « libéré » a dit quel pacte intime unit le son à
l'idée [p. 557]. En revanche, cette technique, où la Tona-
lité ne réagit ni sur les formes de l'ensemble ni sur
les enchaînements du détail, ne peut être conquise que
par qui possède l'autre technique, l'ancienne. Pour
abandonner un accord dissonant, en éludant les consé-
quences que, par tradition, la dissonance impose, il faut
avoir pratiqué Jean Sébastien. Pour réaliser une har-
monie au pointillé, il faut avoir connu l'harmonie en
lignes pleines. Celle-ci a deux manières d'être : adven-
tice dans la polyphonie, volontaire et systématisée dans
l'accompagnement des monodies, elle relève dans tous
les cas de la Tonalité telle que Bach l'a assise. Car les
fonctions de la tonique, de la dominante et de la sous-
dominante restent latentes sous les empilements sonores
les plus compliqués : l'Accord par excellence, le seul
que les premières divisions de la résonance puissent
fournir, l'Accord Parfait, demeure le substratum. Dans
la langue parlée, l'ellipse et la réticence ne sont possibles
que si les vides qu'elles créent peuvent être de prime
abord comblés : on peut dire de l'harmonisation, en
plusieurs ouvrages contemporains, qu'elle est constam-
ment elliptique et riche de sous-entendus. Mais ces
omissions mêmes appellent une trame sous-jacente. De
même les estampes des Japonais, « impressionnistes »
en ce sens qu'elles ne montrent des objets que ce qui
réjouit l'œil ou secoue l'intellect, sont tissues d'un dessin
§98 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
rigoureux. Tant que vivra l'Accord de III sons, fonda-
mental, la pratique de ses formes primitives, à nu dans
les œuvres classiques les plus austères, demeurera la
préparation la plus sûre aux étapes les plus lointaines.
Ainsi TAccord tend à ressaisir Findividualité que la
pratique polyphone lui avait fait perdre. Lorsque, vers
1600, un cénacle d'humanistes italiens, par réaction
contre une polyphonie vocale compacte, restaura la
monodie, il lui donna pour support l'Accord de III sons.
Nos Contemporains voient en lui et en ses épanouisse-
ments progressifs autre chose que des points d'appui;
ils installent au premier plan l'Accord en soi, l'Accord
pour soi. Tantôt une émission simultanée de tous ses
éléments absorbe l'attention par sa plénitude ; tantôt par
l'égrènement de ses sons il se fait mélodie lui-même ;
telle page contemporaine n'est bâtie que sur de pareils
éparpillements mélodiques, qu'il ne faut point confondre
avec l'arpège ancien, devenu quelque peu désuet. En
traitant des formes de l'Art Contemporain, on est donc
amené à remettre en cause les accords. Leur discipline a
bien changé ! Nombreux sont les musiciens qui ne per-
mettent plus à l'harmonie « classique » de réagir visible-
ment sur la marche du discours ; qui s'ingénient à
masquer les attractions ou à en éluder la contrainte.
Par exemple, ces appoggiatures multiples :
Fig. 661
peuvent, en restant suspendues, et par élision de leur
solution normale, engendrer des contacts étranges que
le lecteur n aura point de peine à réaliser.
Sous ce régime, ni la modalité ne réagit visiblement
LES FORMES 599
sur les cadres, ni la dissonance sur les enchaînements
des accords. D'autre part, on Ta indiqué déjà, les formes
sont devenues mobiles, fluctuantes. Régies par des con-
venances cachées, elles se refusent aux servitudes habi-
tuelles, et telle est la hardiesse de ces innovations
qu une part du public se détourne de cet art, par incom-
préhension.
11 faudrait, pour traiter la question sous ses divers
aspects, envisager le cas des musiciens obstinément poly-
phonistes, qui ayant moins de révérence pour FAccord
en soi et persistant à ne voir en lui qu'un contact fortuit
de sons plus ou moins hétérogènes, veillent avec un soin
scrupuleux à la continuité des lignes mélodiques dont
l'amalgame forme harmonisation. Ils entendent ne point
se priver des ressources créées par l'extension du régime
des tierces étagées, et eux aussi s'arrangent de manière
à ce que la marche des parties amène normalement les
combinaisons les plus touffues. Même par ce moyen ils
obtiennent des aspects nouveaux de l'écriture et des frot-
tements, — parfois cruels, — à rendre jaloux les parti-
sans de l'Accord individualisé. Il y a donc les fidèles de
l'Harmonie et les adeptes du Contrepoint. Les deux
croyances sont légitimes, pourvu qu'elles soient bien
assises et habilement défendues.
L'analyse sommaire de trois œuvres empruntées à des
artistes morts depuis moins de trente ans, Liszt,
Wagner et G. Franck, sera présentée, pour conclure.
Liszt a exercé sur Wagner et sur Franck une influence
notable. 11 fut un initiateur ; et s'il n'a point poussé jus-
qu'à la perfection tous les ouvrages que son ardeur entre-
prit, il a frayé la voie à l'Art Contemporain. Artiste
lettré, chez qui la culture suscita la pensée, créateur du
« poème symphonique », il a été pillé par son illustre
6oo EPOQUE CONTEMPORAINE
gendre : Wagner a magnifiquement ennobli dans ses
drames quelques-unes des pensées du très généreux
musicien; et ce ne sont pas là ses plus gros emprunts à
Tœuvre du « beau-père ». Un souffle épique inspire cet
œuvre, dont Wagner a senti les chaudes effluves. Et
César Franck lui-même, que Liszt allait encourager à
Sainte-Glotilde, à une époque où Fauteur des Béatitudes
ennuyait tout le monde, a tiré de son commerce — il le
disait avec complaisance, — de lyriques leçons.
Faust-Symphonie .
La Faust-Symphonie est autant un poème symphonique
qu'une symphonie proprement dite. La division en trois
morceaux, la prédominance du ton \ut pour la première
et la troisième partie], la parenté étroite établie entre
les pièces successives par les échanges thématiques,
donnent à l'ensemble une continuité exceptionnelle et
l'on peut dire que nulle symphonie, antérieurement, n'a
osé autant de « rappels ». Ce qui n'implique point que
la multiplicité de ces réitérations thématiques réalise
plus de cohésion qu'il ne s'en trouve dans des ouvrages
moins riches en retours. Quelque chose masque ici
l'unité de l'ouvrage ; c'est le nombre excessif des thèmes
principaux et secondaires. On en distinguerait plus de
trente.
Cette œuvre est un triptyque, — Liszt l'a appelé : eine
Faust-Symphonie in drei Charakterbildern^ — composé
de trois peintures successives [Faust, Marguerite, Méphis-
tophélès]. Les images défilent, les traits de caractère
successivement s'accusent, les personnages entrent en
scène, en contact, en conflit. Les idées de Gœthe sont la
trame sur laquelle librement le musicien a bâti une
œuvre aussi complexe que son mystérieux canevas.
LES FORMES
60 1
et faite de tableaux sonores qui n'ont souvent entre eux
que des liens « littéraires ». Des évocations soudaines,
pareilles à des apparitions spectrales, s'évanouissent
comme elles ont surgi, en un instant. Il ne faut point cher-
cher dans un ouvrage ainsi conçu la continuité logique, et
l'on doit concéder à l'imagination de l'auteur le droit de
vagabonder. Par la multiplicité des éléments aussi bien
que par leur utilisation permanente, d'un bout à l'autre
de l'ouvrage, Liszt crée une manière où les pendants
symétriques du plan traditionnel trouvent moyen de se
concilier, tant bien que mal, avec la profusion des idées.
En présentant les formules thématiques principales
employées dans les pièces successives, il faut s'excuser
de dépecer une œuvre si vivante. C'est afin de montrer
la surabondance des motifs en même temps que le soin
pris par l'auteur de les renouveler, de les transformer
d'un bout à l'autre de l'ouvrage.
I. FAUST
THEMES PRINCIPAUX
T»
(CelloJUto)
Uto) i^lHanlkis)' ^ (liions)
7V»J|JjjJ|f
(Ironipattesj
(\îokms riBois) .
Fig. 662.
603
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
MOTIFS SECONDAIRES
Fig. 663.
P'hrfJ^TjTl'tilj^
(Wolons)
Bien que le second et le troisième de ces motifs
secondaires soient la suite immédiate de thèmes princi-
paux [2 de III, 3 de 11], ils ont une telle individualité
qu'il est impossible d'y voir un simple développement
mélodique, une coda de ces thèmes. [Le motif 2 reparaît
dans Tristan^ où il prend une ampleur et une beauté
singulières.]
Les thèmes qui semblent jouer un rôle analogue à
celui de A et B dans la symphonie classique sont ici
III et V. Par eux et autour d'eux s'établissent les symé-
tries, les pendants, les paires. Seulement A [ici III] ne
reparaît pas en ut mineur mais en ut j! mineur; par
contre B [ici V] s'installe en ut majeur avant la conclu-
sion en ut mineur. Quant au thème I, il prend à côté de A
et de B, quelque fois « sur » ou « sous » l'un ou l'autre,
l'importance d'un Leitmotiv.
L'ordonnance classique, troublée par les interruptions
fréquentes du discours, peut cependant, à condition
qu'on ne s'obstine pas à l'y préétablir, être retrouvée
dans l'équilibre général : l'exposition et la réexposition
transparaissent. Les développements — parfois ils
tournent court, — sont disséminés dans toute la pièce
et n'y occupent point la partie centrale.
II. GRETCHEN
Fig. 664.
LES FORMES 6o3
Suivent un retour de 3 et le « il m'aime, il ne m'aime
pas » exprimé par des alternances aux bois et aux cordes
dont J. Chantavoine a signalé la figuration pittoresque,
[Liszt, p. 171] :
Fig. 665. '"^KJ^'-ffl/jl ^
Le thème II reparaît, qui est, dit le commentateur
cité, un désir de tendresse, pendant que des rythmes
essoufflés figurent le trouble grandissant au cœur de
Marguerite. Le thème IV, puis le thème III, suivis du
motif 3, s'insinuent dans les expansions mélodiques que
le thème II avait engagées.
Retour à VII, par la voix de quatre violons isolés de
la masse instrumentale, et réexposition à peu près
exacte. La conclusion se fait sur un rappel du thème V.
III. MÈPHISTOPHÈLÉS
Une sorte d'introduction toute rythmique, où le thème II
se présente dénaturé,
Fig. 666.
'^îmïï'
aboutit au thème I, confié à la clarinette et souligné
par un trait chromatique des altos, qui le rend bur-
lesque. Cette détérioration « diabolique » des motifs
antérieurs sera pour Liszt la manière de peindre
Méphisto. Le thème III devient :
(Violons)
Fig. 667.
Le thème II, encore plus méconnaissable qu'au début
de la pièce, vibre durement aux cordes, en unissons et
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
6o4
en octaves':
Fig. 668.
Plus loin il fournit à un épisode, où les entrées des
cordes se font successivement en imitations, une étrange
matière :
Fig. 669.
Le noble thème de la trompette [V] n'est plus qu un
ricanement des cordes et des bois :
Fig. 670.
i\îc!ons,.ïtoZ'-aie.^îi3-,:ftûb,Clariii£lt6sJ
Dans une accalmie, le thème de Gretchen [VII] revient
en ré 7; le discours railleur de « FEsprit qui nie tou-
jours » s'exprime en phrases de plus en plus rudes et
c'est, jusqu'à l'engloutissement final, une chevauchée
bruyante. Alors l'apaisement se fait et l'orchestre, dépouil-
lant peu à peu ses cuivres, s acheminera par de larges
accords :
Fig. 671.
^
=^
^m
^
^
^E
^
SE
^
Œ
^
^
^
^^
^
^
— dont la Tétralogie exploitera aussi la beauté, — vers
XAndante mistico de la fin, où le thème de Gretchen,
devenu celui de « l'éternel féminin » :
Fig. 672.
est chanté par la voix humaine. La conclusion se fait
par le thème héroïque V, transformé aux instruments
LES FORMES
6o5
graves [violoncelles, contrebasses et bassons] en un
dessin souple.
Le Faust de Liszt est un type de composition où la
surabondance des matériaux dispense quelque peu le
musicien de les ordonner avec rigueur.
Choral en si mineur de C. Franck.
La pièce unique qui compose l'œuvre participe à la
fois des trois types de construction auxquels se ramènent
toutes les formes musicales. De sorte que la liberté de
Fordonnance et les symétries traditionnelles trouvent
moyen de se concilier.
Exposition. — Le thème initial est :
Fig. 673.
Il s'exprime trois fois de suite à la tonique, en modu-
lant chaque fois à la dominante, puis une fois à la sous-
dominante pour retomber sur la tonique. Alors appa-
raît, dans le ton de la tonique encore, un second
thème, ou plus exactement, un prolongement du pre-
mier, comparable à ces amplifications mélodiques qui
s'étalent en tant d'œuvres classiques. Un exemple
simple de cette « prolifération » se trouve dans la sonate
en fa de Mozart, immédiatement après les huit mesures
initiales :
Fig. 674.
Celles qui suivent sont :
Fig. 675.
De même dans le Choral en si mineur de C. Franck il
n. 18
6o6 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
faut ne voir qu'un complément du premier thème en
ceci
[Suite de A] ^ f f'Mff 1^^ ^
Fig. 676.
qui va toutefois prendre son indépendance et se pré-
senter sous des aspects successifs ; le ton de si est
directeur, mineur ou majeur. Cadence en majeur.
Mésode. — C'est un récitatif modulant et orienté vers le
ton de 50/, relatif de la sous-dominante.
Réexposition. — Le ton de sol annoncé réserve une
surprise : un changement de mode va nous emporter
loin des tons voisins. Le thème initial sera, comme
dans l'exposition, successivement émis quatre fois,
en fugato\ à la tonique, à la dominante, à la tonique, au
relatif majeur [mi I?]. La suite de A, (A', 676), reparaît à
son tour ; cette fois elle a pour basse le thème A lui-même
et cette superposition se fait en mi \^ m-ineur., puis en
fa I mineuî\ Développement de cette suite. Retour au
thème initial en si mineur. Conclusion identique à celle
qui précède la Mésode.
Plan général :
A + A' Récitatif A + A'
Exposition raesode Réexposition
I I
Fig. 677.
Observer que l'exposition, dans le détail, est :
A'T -|- AT -j- A'^ -}- A^ -|- A' et développements. Coda sur A'.
et la réexposition :
AT -f AD + AT -I- A"'- ^^i- + ) ^ + ^ + A' et développements. Coda sur A'.
^ D'Indy fait rentrer cette fugue dans la partie mésodique.
LES FORMES 607
Ces schèmes révèlent sèchement Funitéde l'ensemble.
A Topposé du Faust de Liszt, ce Choral de Franck
montre comment d'une idée unique, presque, peut
sortir une pièce grandiose, d'une robuste structure.
Tristan et ïseult.
Tristan n'est pas un modèle immuable, et ce drame
lyrique, choisi en exemple, ne s'impose point comme une
formule définitive. Dans l'art comme dans la vie, « tout
s'écoule ». Mais la beauté frémissante de l'œuvre est
apparue comme une libératrice. Elle porta, par une con-
vention nouvelle, un coup droit à une autre convention
devenue par trop tyrannique. Le vieil Opéra, qui eut sa
légitimité et sa grandeur, s'était figé en chemin. Il traî-
nait partout ses airs, ses strophes, ses ballets, et il les
gaspillait sur des livrets faits de pièces et morceaux.
L'effort de Wagner tendit à rendre au drame une
continuité lyrique que l'Opéra lui avait fait perdre, et
à la trame musicale la vigueur que cette continuité appe-
lait. 11 imagina d'employer, d'un bout à l'autre d'une
œuvre, des motifs conducteurs, signalétiques : leur émis-
sion correspond toujours à l'évocation d'un personnage,
d'un objet concret ou d'une idée précise. Le Leitmotiv
n'apparaît point pour la première fois dans Tristan ;
Wagner s'y était exercé dans ses précédents ouvrages, et
Weber, dans Euryanthe, lui avait ouvert la voie. L'idée
d'établir une relation entre un certain motif musical et
une certaine chose n'est pas nouvelle. Schweitzer et
Pirro, après Spitta, ont montré que le vieux Bach
croyait fermement à la puissance évocatrice des sons et
que la même idée, dans ses œuvres diverses, prend le
même aspect musical, comme si un véritable détermi-
nisme imposait ce choix à l'auteur.
6o8 ÉPOQUE CONTEMPORAINE
Le Leitmotiv wagnérien n'est pas tout à fait de même
ordre : il n'a pas de sens général ni abstrait. Le lien qui
l'unit au personnage ou à l'acte est occasionnel ; et si
étroite qu'elle soit ici, la relation entre le signe et la
chose signifiée ne peut s'expliquer que par la volonté du
musicien, qui nous l'impose.
Wagner pousse le système jusqu'à ses dernières con-
séquences, jusqu'à l'abus, inclusivement. La croyance
qu'il s'est faite de la nécessité d'étiqueter ses person-
nages et leurs moindres actions l'amène à multiplier les
thèmes et à les enchevêtrer suivant les conflits drama-
tiques. De là, en quelques scènes, une profusion de
matériaux sonores qui contrevient à la clarté du récit :
les signes sont si nombreux et ils se pressent, si rap-
prochés, dans l'entendement de l'auditeur, qu'ils perdent
une part de leur sens. 11 convient d'ajouter que cette
pléthore est plus redoutable dans la Tétralogie que dans
Tristan, où la langue est si belle et la passion si entraî-
nante que l'auditeur, maîtrisé, ni ne résiste ni ne se perd.
Même si Ion renonce — et l'on ne manquera pas de
renoncer, et l'on fera bien de renoncer — au a système »
dont il est la plus complète expression, cet ouvrage
splendide restera un acte d'affranchissement. Qu'il ne
soit pas un code, c'est de toute évidence. Mais on peut
Y trouver comme la synthèse des tendances contempo-
raines, dissociées dans les deux précédents ouvrages,
neuves dans l'art musical, et qui tantôt multiplient les
images sonores, tantôt les ramènent à une exclusive
unité. Le goût des Classiques pour le dualisme théma-
tique, pour les pendants rigoureux, pour les convenances
tonales n'est plus seul à régner de nos jours.
Le lecteur trouvera dans le Voyage à Bayreuth de
Lavignac un exposé des thèmes conducteurs employés
par Wagner en son Tristan. Et cette analyse musicale.
LES FORMES 609
complétée par un tableau où l'apparition intégrale de
chaque Leitmotiv est signalée à la place correspondante
du drame, est la démonstration la plus claire qui puisse
être fournie de la multiplicité des transformations thé-
matiques, en même temps que de Tunité fondée sur la
pénétration mutuelle des motifs. Le thème le plus
employé de Touvrage, celui du Désir :
Fig. 678.
s'installe à tous les actes, dans toutes les scènes, dans
deux préludes sur trois, avec une insistance que ses
parures harmoniques et rythmiques ne cherchent guère
à atténuer. Dans ce poème de l'Amour et de la Mort, à
chaque page, le Désir renaît inassouvi.
De ces 'trois ouvrages divergents il faut dégager
l'orientation qui leur est commune. C'est, sous la
profusion thématique, avec rappels incessants [Faust-
symphonie, Tristan, et Iseult\ aussi bien que sous le déve-
loppement très varié et très libre d'un thème unique
[Choral en si mineur\^ une instante préoccupation de
renouveler sans cesse l'intérêt par les transformations
de détail. Les Classiques voulaient des a rappels » symé-
trisés, en nombre réglé par des habitudes consacrées.
Nos Contemporains sont plus lyriques, partant plus sen-
sibles. Leurs « rappels » ne dépendent plus seule-
ment de la logique des enchaînement et de la nécessité
des pendants. Le régime des « paires », toujours en
faveur, — il est exceptionnel qu'un motif reste isolé, —
ne se réduit plus à des jeux d'équilibre. La pensée direc-
trice propre à chaque œuvre réagit sur l'ordonnance
des matériaux et ne laisse point à celui-ci le loisir de se
disposer automatiquement dans des cadres préétablis.
Plusieurs voies s'ouvrent donc aux artistes. Ils ont le
6io ÉPOQUE CONTEMPORAINE
droit de rester attachés aux anciennes mœurs ; ils ont
aussi celui de s'engager dans une voie non frayée. Tel
musicien, s'il a de l'éloquence, peut écrire encore une
symphonie de la forme classique, — même un drame de
la vieille manière, et produire une œuvre puissante. Tel
autre n'hésite pas à rompre la chaîne serrée des varia-
tions thématiques de Liszt, de Wagner et de Franck,
tourne le dos aux formes cycliques, appelle à Taide les
« impressions » et les « symboles », cherche moins à se
soumettre les règles qu'à prendre « des franchises nou-
velles ».,. Jusqu'au jour où celles-ci elles-mêmes seront
périmées et où d'autres franchises « seront nécessaires,
afin que la musique puisse répondre aux exigences
accrues de la sensibilité ». Renoncer aux Enchaînements,
aux Résolutions traditionnelles des Accords, aux Marches
d'harmonie, aux Canons, aux Entrées de Fugue, aux
Imitations de toute nature, au Dualisme thématique, aux
Formes consacrées, à tout le matériel classique, déclaré
dorénavant caduc, ne suffit pas pour produire œuvre
vive. A fuir les « formules », on en crée d'autres : c'est
là d'ailleurs le moindre mal, car l'art en chaque siècle
subit, bon gré mal gré, les exigences de la mode ;
laquelle apparaît d'abord comme une nouveauté ; quitte
à ne point tarder à fleurer l'antiquaille. Mode et for-
mules à part, jeunes ou vieilles, — et ce sont des per-
sonnes qui, si on en sait jouer, ne sont point fort
gênantes, témoins Bach et Beethoven, — la création
musicale réside en autre chose qu'en des combinaisons
inédites de sons, de lignes ou de formes. Elle jaillit
d'une émotion vraie, disciplinée par l'esprit, servie par
une technique robuste. Et le meilleur apprentissage du
« neuf » ne saurait reposer sur une table rase : le plus
sûr moyen d'éviter les redites est encore de savoir ce qui
a été dit. On ne s'évade point du passé si on l'ignore.
LES FORMES 6ii
Les belles œuvres, et originales, ne sortent pas de cer-
veaux démunis.
La langue musicale, comme celle des mots, est du
domaine public. Les élus de Tart sont ceux qui, ayant
quelque chose à dire, exempts de préjugés, libérés de tout
enrôlement, cherchent avec passion et rencontrent l'ex-
pression exacte — classique, romantique, symboliste,...
assez peu importe — de leur pensée « sonore ». Que cette
expression appartienne ou non à la langue traditionnelle,
qu'elle soit dans l'usage ou qu'elle s'efforce d'y entrer,
elle s'imposera seulement par l'à-propos de son emploi.
VIII
CONTINUITÉ DE LA LANGUE MUSICALE
I
i
Les différences et, en certains ordres de faits ^ les anti-
thèses que présentent V Art Antique et V Art Moderne^ mis
en regard, ont été précédemment exposées. Au prix de
quelques redites, une vue d'ensemble sera esquissée pour
conclure, afin que soit mieux établie, en dépit de ces
divergences, la continuité de la langue musicale à travers
le temps.
ÉCHELLES
La connaissance des échelles, fondée sur l'examen
analytique de leur structure, est plus propre que toute
autre étude à révéler l'orientation du langage sonore
aux grandes époques de son histoire. Le fait principal
qui s'est dégagé de cet examen est que l'échelle mu-
sicale essentielle, descendante dans l'Antiquité, est
tombée à plat au Moyen Age et, après une période d'in-
certitude, a été dressée suivant une pente adverse :
depuis la Renaissance elle est disposée pour l'escalade.
La cause de ce chavirement réside dans l'orientation
habituelle, et comme instinctive, des mélodies*. Tant
que l'on a chanté de l'aigu vers le grave, — ce qui se
reconnaît à l'aspect des formules conclusives, — le
mode de mi, grâce à ses demi-tons situés à la base des
tétracordes, a été le type accompli, le régent reconnu des
échelles. Ce que l'on sait de la musique antique, ce que
l'on constate dans les œuvres médiévales qui la pro-
* Pour plus de détails je renvoie le lecteur à mon traité de Y Accompagne-
ment modal des Psaumes [Biton].
6i6 CONTINUITÉ DE LA LANGUE MUSICALE
longent, témoigne de cette pente mélodique. Considérez
les deux derniers sons des mélopées helléniques et chré-
tiennes ; presque partout vous constaterez que là où
s'achève une mélopée, quelle qu'elle soit, ils se succèdent
par intervalle descendant, quinte, quarte, tierce, mais
surtout par seconde, le son le plus grave étant la finale
du mode; /a-Mi, si-L\, /a-soL, 5o/-fa, 7?ii-RÉ, ré-ur.
Observer de plus que très fréquemment, dans les formes
directes, qui ne sont ni «. intenses », ni « relâchées »,
ni « plagales vraies », la finale occupe la région la plus
grave de Vambitus mélodique. Or, ces échelles directes
sont les formes normales, essentielles.
Il arrive, à partir du x^ siècle environ, que les mélodies
nouvelles, en mode de ré ou en mode d'uT, tendent à
éluder cette contrainte. Elles regimbent d'abord avec
timidité contre la traditionnelle direction vers le grave.
Puis, avec une décision de plus en plus hardie, elles
chantent si-uT et i/^--RÉ, à la conclusion. La transition a
été opérée par le mode de ré autonome (339), caractérisé
par la place des demi-tons au centre de ses tétracordes
constitutifs :
ré MI-FA sol la si-ut ré
ré uT-si la sol fa-mi re
et qui correspond admirablement à cette époque inter-
médiaire où les mélodies devenues « étales » ne s'écou-
lent en aucun sens. L'échelle de ré est alors leur prin-
cipal truchement.
Mais lorsque la sensible marque, par sa diffusion
rapide, que les mélodies vont se mettre à monter, ré s'in-
féode à UT en diésant son septième degré, à l'imitation
du septième degré d'uT. Et il lui en cuira, car il perd
aussitôt sa personnalité. Du moins lui reste-t-il l'honneur
médiocre de fonder le Mineur Moderne, qui tourne le dos
au pur Mineur Antique et s'asservit au Majeur, dont il
ÉCHELLES 617
adopte, pour monter plus à l'aise, le tétracorde supé-
rieur.
Cette direction vers Taigu aboutit au xvi® siècle, plus
encore au xvii% à une échelle principale résolument
ascendante, celle d'uT ; intraitable à l'endroit du vieux
MI et de ses acolytes ; ennemie par conséquent du vrai
Mineur, et tenant en lisières un seul suffragant, le mode
de RÉ « sensibilisé », donc abâtardi.
Toutefois, en dépit de ces transformations, il faut
reconnaître que, sous ces échelles évoluées, il se trouve
un substratum persistant. On va ici en rappeler la nature
et le rôle.
L'octave est, non le facteur, mais le contenant et, pour
ainsi dire, le module des échelles, dans tout système
musical quelque peu développé. Le Grand Système Par-
fait des Grecs, avec sa Proslambanomène et sa Mèse,
témoigne que Tagencement tétracordal est avant tout
une manière de grouper les sons de ce diagramme général,
et de leur assigner des fonctions théoriques : dans la
pratique, et dès les temps anciens, l'octave dut prévaloir,
en dépit de la doctrine.
Or, l'octave ne peut être divisée en deux parties égales
par un son-milieu entre les sons extrêmes*. Les Anciens
ont rempli sa capacité au moyen de deux tétracordes
séparés par une Disjonction, et construits, — cadre et
remplissage — , par l'activité des consonances parfaites.
La Quinte Modale s'étend de la base de l'échelle au som-
met de la disjonction.
D'autre part, si Toctave n'est pas divisible par un son
^ Au clavier il semble que le fa ^-sol j? réalise cette division en chroma-
tique ; mais il s'agit ici d un instrument tempéré, donc inexact, et qu'on peut
dire faux. Aucun intervalle simple, de la seconde à l'octave inclusivement,
n'admet la division binaire.
6i8 CONTINUITÉ DE LA LANGUE MUSICALE
médian, par une Mèse\ son étendue peut être répartie
en deux régions égales et symétriques [tétracordes]
séparées Tune de l'autre par un espace déterminé, qui
est l'excès de la quinte sur la quarte, le ton de la dis-
jonction [en hachures ci- dessous] :
m ré ut si la sol fa mi = Mode de mi
Fig. 679. I M
ut Te mi fa sol la si ut = Mode d'uT
tétracorde -(- ton -(- tétracorde.
Et il y a eu, dans l'histoire, deux manières principales
de réaliser cette symétrie : ce sont les deux échelles
modales qui se sont attribué, successivement, la supré-
matie sur les autres : Féchelle antique, le mode de mi, et
Féchelle moderne, le mode d'uT. Elles ont été, Tune
après Tautre, le centre et l'étalon des multiples échelles
employées; la première, jusqu'à la fin du Moyen Age, la
seconde, depuis la Renaissance. Tout gravite autour
d'elles. Or, entre mi et ut existe une étroite relation :
Fig. 680-
1 La Mèse antique est le milieu exact de la double octave, intervalle
« composé ».
2 mi ré 8 u< {? si la sol f, fa^ mi = ut si la sol fa mi ré ut = mode d ut.
ÉCHELLES 619
Cette figure (680) démontre que la division essentielle de
réchelle diatonique-type est permanente, et que son
inclinaison seule a changé. Elle a passé de la position A
à la position B; « descendante », elle est devenue
(( ascendante ». Non sans secousses 1 La tendance à
s'orienter vers le mode d'uT s'est accentuée, dès le
X* siècle. Tiersot a démontré, en dépouillant les chansons,
que Tart laïque, de très bonne heure, a pratiqué la sen-
sible ascendante. Mais jusqu'à ce que l'échelle fût ins-
tallée, définitivement, dans sa seconde position, il
s'écoula de longs siècles. Or il semble que, dans l'art
contemporain, l'échelle B soit ébranlée de nouveau, et
semble, en certaines œuvres, désireuse de tenter une
régression vers A.
Il a été établi que la Doristi avait deux fondamentales
distinctes, deux pseudo-toniques, le nii et le la. Il va de
soi que la quinte modale s'installe, suivant le cas, sur
l'un ou l'autre de ces sons. Les degrés principaux de
l'échelle mi-Mi sont donc : soit le premier et le qua-
trième [5i], soit le premier et le cinquième [/«], à partir
de l'aigu. Par une coïncidence qui n'est pas fortuite, la
construction de l'échelle moderne [ut] fait du quatrième
et du cinquième degré, à partir du grave, les « notes
tonales » génératrices. Pour des raisons apparemment
différentes, en réalité semblables. Anciens et Modernes
accordent aux degrés correspondants de leurs échelles
une importance capitale. Ces degrés jouent, perpétuelle-
ment, un rôle analogue : ils sont les agents des Cadences.
Dans la musique antique, celles-ci sont privées de
l'adjuvant que leur est la sensible ascendante, mo-
derne, mais elles sont déjà, avec beaucoup moins de
rigueur que dans notre art, normalement pressenties. Les
modulations à la dominante et à la sous-dominante sont
6îo CONTINUITÉ DE LA LANGUE MUSICALE
habituelles dans Tart des Anciens comme dans le nôtre.
Les sons fixes [Corps de l'Harmonie] de l'échelle antique,
les Notes Tonales de l'échelle moderne sont mélodique-
ment et, en un sens vague, harmoniquement, les repères
Fig. 68 1.
^
:^
des deux séries diatoniques « adverses », incluses dans
l'octave ; les cordes itératives par excellence sont les trois
degrés I, N, V, à partir du grave \ Dans les fragments
conservés de la musique grecque, et en tous modes, —
à l'imitation de ce qui se passe en Doristi, — ces prédi-
lections s'affirment. Le Moyen Age les consacre. La
pseudo-dominante partout est mise en vedette, de sorte
que la quinte modale se trouve précisée, qui, par son
activité, insuffle la vie intérieure à l'octave entière.
Au fur et à mesure que l'harmonie tonale se déve-
loppe, à travers les fermentations musicales du Moyen
Age, la quinte modale se dégage de plus en plus nette;
l'attraction exercée sur la sensible par la tonique vient
renforcer les habitudes mélodiques. En effet, l'accord
parfait sur la dominante contient cette sensible, et sa
chute sur l'accord parfait de la tonique — Cadence Par-
faite — devient comme une nécessité :
Fig. 682.
^^h
Mélodiquement la voix, après avoir franchi d'un seul coup
l'étendue de la quinte modale, tend à rebondir immédia-
1 A en croire la théorie du Mineur inverse [p. SSg], il y aurait identité de
fonctions entre la pseudo sous-dominante antique et la dominante moderne.
Mais il est impossible d'assimiler le Mineur de Riemann à l'ambiguë Doristi.
Ces deux régimes du mode de mi ne sont pas a organiquement » compa-
rables. On peut donc considérer que la Quinte Modale est installée en Do-
risti-I, comme en mode d'uT, sur le son le plus grave de l'octave modale.
[Cf. Encyclopédie I, Grèce, IV].
ÉCHELLES 6ai
tement sur la tonique, de sorte que, en deux sauts, Tun
de quinte, l'autre de quarte, l'octave entière soit fran-
chie. Ou inversement. Ces notes d' « appel », signalées
déjà, se retrouveront telles quelles dans la Fugue, qui
est contenue en germe dans un grand nombre de com-
positions, dès la fin du XY^ siècle. Elle n'est d'ailleurs rien,
au début, qu'une sorte de vivant commentaire de la
Quinte Modale, et ainsi elle a ses lointaines origines
dans la division principale de l'échelle sonore. La Tona-
lité, en se développant, n'a fait que donner libre essor à
des vertus cachées que déjà possédaient les « Harmo-
nies » des Anciens. Si l'Octave est la capacité géné-
rale, la Quinte est, en musique, la mesure de tout. La
quarte, qui est la différence entre l'octave et la quinte,
autrement- dit son renversement, a pu être érigée par
les théoriciens helléniques à la dignité de facteur pri-
mordial. Honneur usurpé : elle n'est qu'un reliquat de
compte.
Maintenant le tyran UT et le Mineur bâtard, que seul il
tolère à côté de lui, ne suffisent plus aux musiciens.
Depuis que l'Ecole Russe, hardiment, a réintégré dans la
symphonie, dans le drame, les modes de L«, Sol, Fa, Mi,
voire de Ré, et a contraint UT à tolérer leur présence, on
s'est aperçu en tous les pays d'Europe, que la langue musi-
cale populaire, encore vivante, les a gardés. On s'est
avisé aussi que le répertoire liturgique des églises chré-
tiennes est une réserve modale, infiniment précieuse, et
l'on y a puisé déjà, au profit de maint ouvrage : le folk-
lore et l'Office fournissent aux musiciens des modèles
qui échappent à l'autocratie d'UT. Quelques artistes,
suivant en cela l'exemple de Beethoven lui-même [Qua-
tuor op. i32], pensent parfois « modalement », et cons-
truisent des mélodies apparentées aux formes antiques.
Le jour serait-il proche où les Harmonies helléniques,
II. 19
6aa CONTINUITE DE LA LANGUE MUSICALE
dont nous avons suivi la trace jusque dans les grands
Chœurs de la Renaissance, trouveront en la polyphonie
et rharmonisation contemporaines une réincarnation ?
Peut être réagiront-elles sur l'opulence excessive d'un
langage sonore devenu lourdement complexe. La simpli-
cité de leurs lignes diatoniques, si riches d'inflexions, si
variées de couleurs, pourra devenir un recours contre
une polyphonie diffuse, débordante, qui empâte l'or-
chestre et sacrifie au coloris la pureté du dessin.
Ce retour aux anciens modes prouve que les mélodies
ont de nos jours une tendance à s'orienter vers le grave ;
ce qui est un recommencement. Après la période
« étale » où Ré avait installé ses formules, ni ascen-
dantes ni descendantes, UT paraissait avoir définitive-
ment imposé aux musiciens la direction vers l'aigu, qui
prime depuis plusieurs siècles. Et voici que nos artistes
se refusent à subir plus longtemps ces exigences. Ils se
réservent le droit d'y échapper, et une fois de plus, de
retourner l'échelle. En tout cas, ils ne se font pas faute
de la secouer.
NOTATION
Les signes alphabétiques des Grecs ' fixent les sons en
hauteur absolue, mais l'oeil n'est point averti du sens
dans lequel se meut la mélodie. L'esprit seul découvre,
par une interprétation que le mécanisme des Genres
rend compliquée, le sens intégral du signe : sens
variable; il faut être versé dans les subtilités du pycnon
(m) pour s'y reconnaître. Notation exactement coor-
donnée en ce qui concerne les tons primitifs usuels;
* Si l'on admet que les signes primitifs de la plus ancienne notation, dite
n. instrumentale, soient des signes alphabétiques, ce qui, paraît-il, n'est pas
prouvé. Mais la notation, dite vocale, décalque postérieur de la première, est
empruntée à l'alphabet ionien, dont elle utilise les XXIV lettres.
NOTATION 623
étendue plus tard à tous les tons possibles, grâce à des
compromis qui, sans rendre équivoques les signes
employés par extension, firent perdre au système séméio-
graphique Tunité d'aspect dont nous sommes avides.
Au Moyen Age les neumes sont une sorte de tacliy-
graphie mnémonique dont l'imprécision, fondamentale,
suppose un enseignement oral traditionnel. Issus des
accents « chantés » des langues antiques, ils indiquent
vaguement à l'oeil la marche de la mélodie, mais ils sont
incapables de renseigner sur la longueur des intervalles
parcourus. Signes pour les yeux, ils ne disent presque
rien à l'esprit, et ne sont que des aides-mémoire. Le
jour où, se dispersant au-dessus du texte verbal à des
hauteurs différentes, qui étaient censées correspondre
aux distances séparatrices des sons, ils se firent « dias-
tématiques », un progrès fut réalisé vers plus de préci-
sion. L'intervention d'une ou deux lignes-repères, mais
surtout la diffusion de la portée par Gui d'Arezzo, per-
mirent aux neumes de se transformer, en se simplifiant.
Sur la portée ils se firent notes quadrangulaires, dont
il n'était plus besoin de diversifier les formes pour mar-
quer les distances.
Les premiers essais de la polyphonie suivirent d'assez
près la création de la portée. Du jour où plusieurs par-
ties mélodiques tentèrent de se superposer, il fallut bien
que l'écriture, jusque-là inapte à représenter exactement
les durées, put les révéler avec exactitude. La Notation
Mensuraliste ou Proportionnelle fut créée, qui répondait
à ce besoin. Fondée d'abord sur la ternarité, qui était
alors un fait d'habitude, elle fut un code compliqué,
dont les nombreux articles nous ont été transmis en
maint traité, et dont l'application ne se fait point sans
peine. Peu à peu la ternarité perdit du terrain. La pro-
portionnalité se réduisit aux divisions et subdivisions
6a4 CONTINUITE DE LA LANGUE MUSICALE
binaires, et la représentation des durées y gagna en
clarté ce qu'elle perdait en dimensions. Au xvi" siècle les
signes essentiels ont déjà les valeurs que nous leur attri-
buons. L'une des principales difficultés de l'écriture
médiévale tient à ce que deux ou un plus grand nombre
de sons peuvent s'associer en une figuration commune.
Ces groupes ou « ligatures », dont quelques-uns ont per-
sisté jusqu'à la Renaissance, présentent une grande
variété de formes. Il faut distinguer essentiellement les
ligatures propres à l'écriture prémensuraliste des liga-
tures que celle-ci codifia. Les premières, interprétées au
moyen de ces formules banales, dites « modes ryth-
miques », qui venaient en aide aux insuffisances de la
graphie, ne représentaient que des groupes de sons plus
ou moins amorphes : ils se casaient en bloc, en certaines
places de la figure modale. Les secondes se résolvent
avec minutie, comportent d'innombrables différences et
échappent, par leur nature même, à la contrainte des
clichés rythmiques. Du jour où l'écriture put exprimer
clairement les durées, on ne se contenta plus de les
ramener à quelques types primordiaux ; les passe-par-
tout qu'étaient les « modes rythmiques » furent jugés
insuffisants.
L'apparition de la portée, qui suscita les moyens gra-
phiques complémentaires, postérieurement créés, est le
fait capital de l'histoire séméiograpliique. On a vu que
le chœur des voix en fixa les dimensions générales, et
que la grande portée de onze lignes, usitée dans les par-
titions propres aux instruments à clavier, n'est autre
que l'application permanente du système graphique dont
Gui d'Arezzo fut le propagateur. Aux signes différenciés,
horizontalement alignés de la notation antique, — signes
qui s'étaient prolongés par l'usage des lettres latines, —
se substituèrent des signes uniformes [notes] , qui se
HARMONIE 6a5
déplacèrent sur la portée, dans le sens et suivant les dis-
tances correspondant au chemin parcouru. En d'autres
termes, Técriture musicale, après avoir été idéographique,
devint clairement diastématique, et capable de révéler
aux yeux, par lecture directe, les dimensions des inter-
valles.
Mais des « notes » modernes on remonte, par l'inter-
médiaire des notes quadrangul aires des xir-xiii® siècles,
aux neumes; et par ceux-ci aux accents mélodiques des
langues anciennes. La continuité apparaît dans laséméio-
graphie elle-même. Sans compter que la notation alpha-
bétique des Latins, à peine transformée, est toujours en
usage'dans la lutherie, et même, chez nos voisins dans
la pratique musicale courante. Ils disent une « Sonate
en A », une « Symphonie en G », une « clarinette en Es ».
HARMONIE
Le mot nous vient des Grecs. La chose n'a guère changé,
malgré les apparences. Chez les Anciens une Harmonie
est un système de sons coordonnés, liés par des conve-
nances naturelles ou traditionnelles à un son principal.
Ces liens, même lorsqu'ils sont étroits, sont masqués par
le fait que l'art est alors mélodique. Mais pour successive
qu'elle soit, « l'Harmonie est consonance », a dit Platon ;
et cette définition, applicable aussi bien à l'homophonie
des Anciens qu'à la polyphonie des Modernes, n'a rien
perdu de sa valeur, — ni de sa beauté:
Les divisions du monocorde (68) ont renseigné les Grecs
sur les faits primordiaux de la Résonance. Dès le
vif siècle avant notre ère, les Symphonies, [nos Conso-
nances Parfaites], étaient constituées en gardiennes
jalouses des cadres harmoniques. Les trois plus simples
divisions de la corde — sa moitié, son tiers et son
626 CONTINUITE DE LA LANGUE MUSICALE
quart — servirent à étalonner les intervalles fondamen-
taux, organisateurs de tous autres : l'octave, la quinte,
la quarte :
[1/2] [2/3] [3/4]
Les tierces ne furent alors pratiquées qu'en fonction de
la quinte, ce qui leur donne des dimensions excessives
dans la grandeur [tierce majeure] comme dans la petitesse
[tierce mineure] ; et ce fut là dans l'Art Antique un obs-
tacle permanent à la polyphonie, où les tierces exactes ont
un rôle nécessaire. Cependant le jeu des modulations et
des tons, les repères mélodiques des échelles, les règles
édictées par les chefs d'école quant à Temploi des « Har-
monies » dans les divers genres musicaux, sont des
preuves suffisantes que l'harmonie « mélodique » des
Anciens est faite d'attractions et de convenances analo-
gues à celles que l'harmonie « simultanée » des Modernes
comporte. D'où il ne faut pas conclure que nous ayons
le droit d'infliger aux mélopées helléniques, pas plus
qu'aux mélopées médiévales, leurs descendantes, la
livrée de nos accords. Le propre de l'art homophone,
qui jusqu'au xii^ siècle environ, se refusa à donner aux
tierces droit de cité à l'intérieur des quintes, est de réa-
liser une harmonisation purement linéaire, dont les
moyens — et aussi les effets — sont caractéristiques.
Le mode d'ux, appelé vers le x^ siècle par le renverse-
ment de la (( pente » mélodique, fut d'abord construit,
comme tous les autres modes, par le moyen des conso-
nances parfaites pythagoriciennes. Ainsi obtenue (89), sa
formule tenait d'assez près, en somme, à celle que la Réso-
nance, interprétée jusqu'aux tierces inclusivement, devait
fournir, pour que le mode d'ux pythagoricien fût un ache-
minement vers le mode d'ux harmonisé au sens moderne.
Alors [Moyen Age II] s'exerça la douceur persuasive de
l'Accord Parfait Majeur installé sur les degrés I-IV-V,
HARMONIE 627
— les sons fixes de Téchelle antique — et de TAccord
Parfait Mineur, que l'analogie attribuait aux degrés II-III-
VI. Peu à peu les musiciens ne gardèrent du réglage
ancien de Téchelle que le Corps de l'Harmonie. Cons-
truits, toujours à la manière pythagoricienne, par enchaî-
nement de quintes, les sons essentiels I-IV-V engen-
drèrent directement, par résonance acoustique, les trois
accords « naturels », majeurs, qui permettaient le rem-
plissage des tétracordes. [Cette nouvelle échelle porte le
nom de gamme des Physiciens].
Délivrés du Quaternaire arithmétique , les musiciens
agrandirent, au monocorde, leurs droits de prise, en
octroyant aux divisions 4, 5 et 6 de la corde vibrante le
droit de jalonner l'échelle-type (68). Ces tolérances, jugées
périlleuses, à en croire les tâtonnements qu'elles provo-
quèrent, devaient aboutir à la constitution de la Tonalité,
dont le mode d'uT, par son organisme même, contenait
le principe.
Au XVII® siècle, tout se passe comme si les musiciens,
étendant de plus en plus les résultats pratiques de
l'expérience pythagoricienne, avaient pris en considéra-
tion la division 7* de la corde (68). Non sans perplexité. Us
observèrent — ce que les Anciens déjà avaient reconnu, —
que cette division 7* fournit une septième fausse, sonnant
beaucoup trop bas, si on la compare à la septième dia-
tonique exprimée par le Corps de l'Harmonie lui-même :
F„.683. V, .. .■■'■ =■
Partagés entre le désir d'utiliser les « lois de la
nature » et la crainte d'introduire dans la série diato-
nique un son discordant, ils se décidèrent à construire
l'Accord de IV sons que le monocorde leur insufflait
faux, en se servant du son pythagoricien, produit des
628 CONTINUITE DE LA LANGUE MUSICALE
quintes. Ils corrigèrent la Septième harmonique par la
Septième mélodique et il leur parut légitime d'adjoindre
à Taccord de III sons [soL-si-ré] le fa normal de la série
usuelle. En un mot, ils jouèrent de l'analogie, une fois
de plus, et ajoutèrent une tierce mineure à Tétagement
de l'Accord Parfait.
Cet accord soL-si-f^é-fa contient la quinte mineure ou
fausse quinte, à laquelle les musiciens français ont
donné le nom de « quinte diminuée », sans doute pour
marquer que cet intervalle est enclin à se rétracter
sur lui-même et à tendre vers la tierce. Cet accord n'est
pas, à vrai dire, naturel, puisque son intervalle caracté-
ristique, la Septième, est corrigé. Mais un secret instinct
a permis aux musiciens de le traiter comme tel, de voir
en lui une agrégation franche, capable de se passer des
précautions oratoires infligées aux autres Septièmes,
lesquelles, dans Fart classique, doivent être «préparées ».
Dès le commencement du xviii^ siècle l'accord de Sep-
tième-Dominante s'adjoignit un compagnon réputé, lui
aussi, « naturel », l'accord dit : Septième-Sensible, extrait
de l'Accord Général soL-si-ré-fa-la. On emprunta à cette
formule harmonique pentaphone les quatre sons supé-
rieurs de son étagement, sans oser tout d'abord en
conserver le son fondamental : l'accord de Neuvième-
Dominante au complet ne fut pratiqué, sans préparation,
c'est-à-dire à titre d'accord « naturel », qu'après les deux
autres.
La même Période Classique vit naître l'emploi des
Accords de Septième Artificiels, produits de l'analogie, et
qui jouèrent, principalement dans le pseudo Mineur de
la langue moderne, un rôle important. L'accord de Sep-
tième-Sensible, en Mineur, devint cet accord de Sep-
tième-Diminuée dont la musique tempérée a fait un agent
de modulation très actif.
HARMONIE 629
Enfin TEpoque Contemporaine recule encore les limites
de ces étagements de tierces dont Rameau avait compris le
rôle et déterminé l'usage. Ce n'est ni la résonance ni le
monocorde qui dictent l'emploi des Accords de VI et de
VII sons : la Onzième et la Treizième se présentent, au
monocorde, parfaitement « fausses ». Il faut leur faire
subir une correction, comme cela fut nécessaire pour la
Septième, et ramener à la hauteur des sons de la série dia-
tonique les divisions 1 1 et i3 du sonomètre, correspondant
aux harmoniques de même ordre. Ici encore lanalogie
décida des innovations. On juge légitime de poursuivre
vers laigu le chevauchement des tierces et Ton superpose
les sept sons de l'échelle en des accords formidables. Le
plus souvent, il est vrai, on les allège d'une partie de
leur fourniture ; et, par des vides habilement ménagés, on
réduit ces agrégats copieux à un nombre de termes
réduit. On sait aussi disposer leurs éléments caractéris-
tiques à des distances telles que, conformément au type
primordial de la résonance, les grands espaces se trou-
vent au grave et les moindres à l'aigu. Par là on facilite
à ces accords complexes l'accès d'une langue moins
lourde, qui tire ses effets autant des élisions habiles,
des réticences et des ellipses, que des surcharges et des
altérations.
Ce développement continu n'empêche de constater que
d'Aristote à nos jours le Corps de THarmonie [degrés
I-IV-V] n'a cessé de repérer la langue des musiciens.
Les fonctions de Tonique, de Dominante et de Sous-
Dominante auxquelles Riemann ramène toute l'activité
de l'Accord' étaient déjà vivantes, d'une vie latente,
dans l'art homophone des Anciens.
1 L'Accord Parfait de III sons.
63o CONTINUITE DE LA LANGUE MUSICALE
RYTHMIQUE
Les plus anciens rythmes connus, dans Tart européen,
sont binaires : les poèmes homériques sont la glorifica-
tion du dactyle normal, où le Posé est initial. Y a-t-il là
un souvenir de ces rythmes de marche, ancêtres de tous
autres ?
« Deux » régnera avec « Trois » jusqu'à nos jours,
dans toutes les productions de l'art où l'orchestique
populaire est en cause. Ce qui caractérise la rythmique
propre à ces ouvrages, c'est la percussion isochrone :
musique « à temps forts », « carrée ». Le jalonnement
s'y fait par des chocs et l'intensité, périodiquement ins-
tallée, y joue un rôle nécessaire.
De bonne heure on créa, à côté de cette rythmique
simpliste, un art de combiner entre elles les durées
suivant des convenances délicates. Les Grecs libérèrent
le rythme de la percussion des temps forts, s'efforçant
de mettre en vedette des formules rythmiques claires,
courtes, par divers procédés, qui contrevenaient à la
percussion et s'y substituaient avec avantage. Deux et
Trois ne purent suffire aux musiciens-poètes de la Grèce.
Les types fondamentaux de leurs mesures étaient à
2, 3, 4^ 5, 6 et 8 éléments, unités ou temps, suivant les
cas. [Entendre par là que chacun de ces types est indi-
vidualisé et correspond à un rythme « premier ». Ainsi
la mesure sénaire n'est pas égale à3-f-3,nià2 + 2 + 2;
la mesure à 8 unités n'est ni le double de 4i ni le qua-
druple de 2.] Si l'on songe que dans notre rythmique,
Deux et Trois étaient, jusqu'à hier, les seuls « facteurs »
patentés, on doit convenir que le formulaire des durées,
chez les Anciens fut, dans son principe, singulièrement
plus riche que le nôtre. 11 l'était aussi dans l'application.
RYTHMIQUE 63 1
Alors que, même dans les scènes dramatiques où la parole
exprime les passions les plus mobiles, les plus exaspé-
rées, TArt Moderne s'accommode volontiers d'un isochro-
nisme constant, d'une longue série de mesures uniformé-
ment calibrées, l'Art Hellénique se fait une règle, quand
les sentiments fluctuent, d'adapter étroitement lesrythmes
à leurs nuances. De là, dans le lyrisme et dans le drame,
une admirable variété des durées; un perpétuel cha-
virement de cette souple « battue » qui s'effectuait dans
les deux sens ; des modulations et des heurts ryth-
miques chargés d'appliquer des rehauts à la pensée ver-
bale. Édi-fice splendide qui fut ruiné longtemps avant les
invasions des Barbares.
Tout féru qu'il se montrât de l'Antiquité et en dépit de
la science livresque de ses clercs, le Moyen Age n'a rien
compris à Pindare et à Eschyle rythmiciens. Pratiquement
il a créé, sur de nouveaux frais, une organisation nou-
velle des durées. Elle ne lui a pas coûté cher. Il a tiré
des principes d'une versification rudimentaire, où les
percussions se suivent de 2 en 2, ou de 3 en 3 syllabes,
tout l'attirail rythmique. Il est vrai de dire que le Plain
Chant, cette mélopée prosaïque, souple et libre, paraît
avoir répugné aux renforcements « secondaires » [p. 239].
La syllabe y est bien, comme dans la versification, l'élé-
ment primordial du rythme ; mais l'accent tonique,
chargé de donner la vie à la série syllabique, reste
unique en chaque mot; le sens verbal préside à l'organi-
sation de la période.
L'ignorance du Moyen Age en ce qui concerne la
rythmique des Anciens était inévitable : la transfor-
mation de l'accent « mélodique » en accent « dyna-
mique » dans le langage, l'application de ces explosions
vocaliques à la musique chantée, en un mot la for-
mation des langues modernes, devaient orienter la
632 CONTINUITE DE LA LANGUE MUSICALE
rythmique vers des cadres nouveaux, étroits et mono-
tones. Vainement le Moyen Age conserve avec fidélité la
terminologie rythmique des Grecs et des Romains : il ne
l'entend plus ; il ne peut se douter des trésors qu'elle
évoque. Tout se ramène pour lui à des mesures binaires
et ternaires, reflets étriqués des dipodies et tétrapodies,
des tripodies des Anciens. Il croit au « temps fort ». Sa
rythmique, sous le couvert des vieilles et pompeuses éti-
quettes, est retournée à Tenfance. Il arrive même que,
pendant plusieurs siècles. Trois s'installe dans les mœurs
rvthmiques au détriment de Deux, qu'il expulse. Le dac-
tyle se fait ternaire, par une déformation dont les musi-
ciens n'ont pas conscience : sans doute, s'il leur arrive de
lire Virgile ou Homère, ils infligent à leurs mètres la
sainte ternarité, qui est Perfection.
Le xiv^ siècle, surtout le xv^ siècle, donnent à Deux sa
revanche, et Tlmperfection reprend la corde, non sans
disputes. Et jusqu'à nous les rythmiciens, comme s'ils
avaient conservé de ces grandes batailles un obsédant sou-
venir, semblent voir en Deux et en Trois les seuls cham-
pions dignes de se mesurer. Les tentatives faites pour
mettre en ligne, à côté de ces nombres, d'autres groupes
d'unités, datent d'hier.
Cependant les beaux artistes de la Renaissance ont
essayé d'étendre le domaine rythmique. Bien qu'ils se
soient contentés, à l'ordinaire, de Deux et Trois, ils les
ont, habilement parfois, mis Vun sur l'autre ; ce qui occa-
sionne des rapports de temps compliqués, auxquels les
savants de l'époque attachèrent des étiquettes mirobo-
lantes, tirées du grec, inévitablement. Ils firent mieux :
ils tentèrent de démarquer la rythmique gréco-latine et
de trouver, dans ce décalque, la liberté dont ils avaient
soif. Essais pédantesques, qui ne furent pas inféconds : ils
ouvrirent la porte à des combinaisons que la tyrannie
RYTHMIQUE 633
des habitudes avait depuis longtemps exclues. Mais
fondés sur des apparences et entachés d'erreurs, appliqués
du reste à la langue française qui les ignore, parce
qu'elle les exclut, ces rythmes « métriques », fondés
sur la soi-disant « quantité » des syllabes, ne pouvaient
être que des exercices d'école. On ne ressuscite pas
choses mortes. D'un âge à l'autre, en art, la continuité se
fait non par décret mais par transformations lentes, par
adaptations successives. C'est ainsi que LuIIi et Rameau,
bien avant Gluck, ont su jouer des rythmes populaires,
rester libres, et introduire en leurs ouvrages scéniques
des combinaisons de durées merveilleusement aptes à
s'appliquer aux mots. Leur exemple fut peu suivi. La ryth-
mique musicale offre bien des solutions de continuité I
Il reste aux musiciens à coordonner les efforts qu'ils
tentent pour ramener dans le rythme une variété qu il a
perdue. Il ne suffit pas de faire choix d'un « rythme pre-
mier », anormal, bizarre, pour que ce rythme vive. Telle
mesure à cinq ou à sept temps n'est qu'un assemblage
hétérogène de « Deux » -|- « Trois », de « Deux et Deux »
-f- « Trois ». On peut, pour ressusciter ces « péons »,
ces « dochmiaques » où les Grecs ont excellé, consulter
avec fruit, pourvu que ce soit avec prudence, les cons-
tructions qu'ils nous ont léguées : dépouillées de leur
revêtement musical, elles révèlent parfois, d'éclatante
manière, à travers l'obscurité des textes, l'organisme
essentiel de leurs durées. Dans la pratique des échelles
modales, ennemies du tyran ut, l'artiste a pour guides
les Anciens et les musiciens médiévaux; il peut apprendre
aussi par l'analyse des chœurs d'Eschyle, de Sophocle,
d'Euripide, si incomplète qu'elle soit, comment le Rythme,
ce « mâle », porte, avec les mots, les pensées; comment
il en suit la course, attentif aux nuances.
Les Anciens lui enseigneront à secouer la tyrannie du
634 CONTINUITÉ DE LA LANGUE MUSICALES
« temps fort ». Elle s'exerce en TArt Moderne depuis que
l'usage de la barre [xvii^ siècle] a peu à peu créé l'illu-
sion de la percussion initiale, soi-disant nécessaire en
chaque mesure. Si toute musique était dansée, suivant
le formulaire de la marche ou de la course orchestiques, —
où les pas marchés ou courus sont instinctivement
groupés selon la « carrure », — la barre, en tant que
signal du temps fort, serait légitime; avertisseur du choc
périodique dont les danseurs sont friands, elle jalonne-
rait avec précision un défilé de durées éternellement
équidistantes. Or, les Grecs avaient accueilli de bonne
heure à côté de cet art fruste une danse mimétique
adaptée au lyrisme du drame; et, s'ils n'en avaient point
exclu toute percussion, ils voulaient rester libres de dis-
perser leurs rythmes en de savants et perpétuels mélanges .
Ce serait un progrès pour l'art contemporain que fût
enfin détruite la légende de la barre : compositeurs et
chefs d'orchestre devraient voir en elle une aide de la
polyphonie, un contrôle de la simultanéité, rien de plus.
Qu'ils lui gardent sa traditionnelle efficace, dans les
genres limités de la marche dansée. Et que partout
ailleurs l'esprit et le bras du musicien s'allègent d'habi-
tudes néfastes ! Qu'ils concilient la netteté nécessaire
de leurs « signaux pour l'œil » avec le respect dû aux exi-
gences d'une oreille affinée. Qu'ils cherchent, qu'ils sai-
sissent et qu'ils marquent, à travers le quadrillage factice
des mesures, les groupes rythmiques indépendants des
barres et qui si souvent les « chevauchent ». Que com-
positeurs et chefs d'orchestre veuillent croire, par un
retour à une esthétique très ancienne, que le Rythme
est capable de toutes les libertés, pourvu qu'il s'adapte
à souhait, dans ses allures, aux exigences de la pensée
verbale^ dans le drame lyrique, et à celles de la pensée
sonore, dans la symphonie.
FORMES MUSICALES 635
FORMES MUSICALES
Si Ton s'en tient à la « grosse charpente », on constate
que, d'un bout à l'autre de l'histoire, les musiciens ont
édifié leurs ouvrages d'après des types de construction
peu nombreux, déjà pratiqués par les Anciens*.
Dans l'art grec, le lyrisme contemplatif des odes, des
chœurs dramatiques, comme le lyrisme descriptif de
l'humble chanson, s'accommodèrent de la Répétition :
I. A + A + A -^- A + A + ...
Le lyrisme actif àe^ monodies scéniques, surtout sous
la forme que leur donna Euripide, appella le renouvelle-
ment perpétuel de la pensée musicale. Ce fut le système
de la Succession :
II. A+B + C+D + E + ... ;
Tant que la Répétition ou la Succession régna seule en
une pièce, la Symétrie fut exclue. Il en fut de même
lorsque les deux formules précédentes se juxtaposèrent
sans se pénétrer. Ainsi la triade de Stésichore :
III. A + A + B
Répétition. Succession.
ne fut point « symétrique ». La Symétrie s'établit
autour d'une partie centrale, la Mésode [= chant du
milieu], et impliqua que Répétition et Succession s em-
boitaient, dans les scènes lyriques :
IV. A + B + A :
I mésode |
Ce formulaire propre aux maîtres de la Grèce, les
musiciens du Moyen Age l'enrichirent d'un type de
construction dont la fortune est encore éclatante : dans
^ Seul l'Air Varié leur fut peut-être incouuu.
636 CONTINUITE DE LA LANGUE MUSICALE
la formule II toutes les sections, bien que différenciées,
eurent un fonds commun, un thème unique : ce qu'ex-
prime clairement le schème :
V. A + A' + A" + A'" + A"" + . . .
Ainsi Répétition et Succession s'amalgamèrent en
Variations [cf. p. 3i4, note] où la Symétrie put, elle aussi,
s'insinuer. De là de brillantes synthèses.
A ces cinq dispositifs se doivent ramener toutes
les constructions musicales : les Modernes n'y ont vrai-
ment rien ajouté. Et encore convient-il d'observer
que le mot « construction », évocateur d'une architec-
ture, ne s'applique avec quelque précision qu'au type IV,
où règne la Symétrie. Il est vrai de dire aussi que les
formes symétrisées ont passé, depuis l'Antiquité jusqu'à
l'Epoque Moderne classique, pour les plus parfaites.
Mais Euripide déjà s'était élevé contre elles, y avait
vu des artifices, des « formules ». D'abord il avait imité
les édifices grandioses d'Eschyle et de Sophocle. Peu à
peu il s'en éloigna, estimant que le développement
normal des scènes, dans le drame lyrique, s'accommode
mal d'un plan systématique. Il voulut à l'expression des
passions moins d'entraves ; et ses ouvrages s'achemi-
nèrent vers une indépendance ennemie des retours. II
ne conserva de l'ancien régime, en plusieurs œuvres,
que la répétition de la strophe par l'antistrophe, dans la
couple strophique tirée de la triade stésichorienne. — La
manière propre à Euripide, la « Succession » sans symé-
trie, a été remise en faveur de nos jours.
Reste-t-il donc, en dernière analyse, à répartir les
œuvres musicales en deux lots, selon que la Symétrie s'y
installe ou en est exclue?
Pour que cette distinction fût légitime, il faudrait qu'on
l'appliquât seulement au gros œuvre des constructions
FORMES MUSICALES 637
musicales. En presque toutes les compositions qui pré-
tendent être libérées de la Symétrie, celle-ci s'insinue avec
obstination dans les détails de l'agencement. Elle y prend
sa revanche. Recherchée à l'intérieur des couplets de la
chanson (570) , elle se retrouve dans le dessin des strophes
successives ou de la strophe unique, en de nombreux
Lieder ; et, d'une manière générale, dans l'ordonnance
des périodes, qui se groupent comme d'elles-mêmes,
à telle ou telle page de toute œuvre bien née, petite ou
grande. Il faut considérer comme une constante tradi-
tion, et sans doute comme une satisfaction donnée à un
éternel besoin, l'usage des « paires », des rappels, des
redites même, si courtes qu'on voudra, dans les ouvrages
affranchis de toute contrainte. Ceux-ci, pas plus que les
compositions symétriquement ordonnées, ne sont sous-
traits aux lois de l'équilibre ; lesquelles doivent y être
d'autant mieux révérées que les apparences peuvent plus y
contredire. Et s'il est permis de recourir une dernière fois
à une comparaison hasardée, on dira que toute œuvre
musicale, même si elle ne présente à première vue
aucun plan défini, doit être édifiée sur une base prévue,
et solide : ses « constructions » ne sauraient être livrées
au hasard. Elles ne peuvent défiler dans nos oreilles ni
dans notre entendement comme s'aligneraient devant
nos yeux des bâtisses de toute hauteur, de toute forme
et de tout usage. Un monument peut rejeter l'axe de
symétrie, se passer d'ailes et de corps central : il ne
peut être cohérent que si ses profils et ses masses, irré-
guliers tant qu'on voudra, se réduisent à l'unité, et,
disparates à première vue, forment un tout solide et
homogène.
Enfin si l'on se souvient de la réaction exercée par la
Tonalité sur les formes musicales, — autrement dit du
Corps de l'Harmonie, modernisé mais intact, — sur le dis-
638 CONTINUITÉ DE LA LANGUE MUSICALE
positif de la Fugue et de la Sonate classiques, il faut
bien admettre que la formule [76], illustrée par Aristote
d'une étiquette admirablement significative, n'est pas
seulement capable d'engendrer le Mineur Antique et le
Majeur Moderne en tant qu'échelles sonores, d'orga-
niser leurs cadences, de régler les fonctions de rela-
tion essentielles entre les V% IV^ et V^ degrés de ces
Modes principaux, mais encore, par une extension logique
de ses droits et de son pouvoir, de constituer les branches
charpentières des œuvres modernes classiques. Et même,
si l'on y regarde de près, dans les constructions contem-
poraines les moins « tonales », en apparence, on découvre
persistante, bien qu'elle y soit occulte, l'influence direc-
trice de l'antique Corps de l'Harmonie, perpétuel fonde-
ment de la langue musicale.
INDEX DESCRIPTIF
DES
TERMES TECHNIQUES ESSENTIELS
L'italique signale les définitions. Les chiffres gras renvoient aux pages.
Les chiffres entre parenthèses renvoient aux figures.
ACCENT. — Syllabe culminante du
mot. Chez les Anciens lA. est
« mélodique » et non appuyé, 206,
227. Il ne joue aucun rôle dans la
versification grecque et latine de
l'époque classique, 207. Au Moyen
Age l'A. change dénature et devient
« dynamique », 227, 831. Révérence
due à l'A. par le plainchantiste, 231,
242. Les finales verbales atones doi-
vent être soutenues, 231, 242. Dans
le plain chant l'A. et la direction
mélodique sont souvent en conflit,
232. Fin de l'Accent « fort » et de
son influence, 331, 354.
ACCIDENTS. — Sons étrangers à la
gamme diatonique employée, ex-
primés par les signes du dièse,
du hémol ou du bécarre. A. de tra-
dition, dans la musique du Moyen
Age II et de la Renaissance, non
marqués dans les textes, mais
exécutés par les chanteurs et les
instrumentistes, 349.
ACCORD. — Superposition de HI
sons au moins, étages en tierces.
L'A. par excellence, l'A. unique
[H. Riemann] est l'A. de III sons,
25 à 27, 339, 556, 596 à 598. L Ac-
cord Parfait ou A. de III sons est
la triade fournie directement par la
Résonance, lorsqu'on limite celle-
ci à la production des 6 premiers
harmoniques, 23, 340. Les A. de
plus de trois sons ne sont que
des greffes entées sur l'A. de III
sons, 26. Accords consonants, 42.
Accords dissonants. L'élément dis-
sonant dans les A. de IV et de V
sons est la quinte diminuée : si-fa.
Leur résolution est liée à celle de
cet intervalle, 42. L'Accord en soi
et pour soi, dans l'Art Contempo-
rain, 598.
ACCORDS ARTIFICIELS. — Ac-
cords de IV et de V sons créés par
analogie avec les Accords Naturels,
48. Accords de Septième Artificiels
(38) et (41) ; traités par les Con-
temporains, 550. Accords de Neu-
vième Artificiels (43) et (633) ; traités
par les Contemporains, 525.
ACCORD GÉNÉRAL. — Accord de V
sons, installé sur la dominante, et
d'où l'on peut tirer tous les ac-
cords de III. IV et V sons em-
ployés par l'Art Moderne clas-
sique. L'A. G. est un produit em-
pirique de la résonance rectifiée,
41 à 43, 628.
ACCORDS NATURELS. — Ceux qui
sont fournis par l'Accord Géné-
ral, c'est-à-dire les Accords de III,
de IV et de V sons. Ils sont, rela-
tivement à l'Accord Général, des
Accords dérivés, 42. Ils ne sont
64o
INDEX DESCRIPTIF
pas tous des produits directs de
la nature, puisque la résonance
fournit une Septième [voy. ce mot]
« fausse ». Mais cette Septième
étant rectifiée, on considère comme
naturels les accords suggérés par
la série des 9 premiers harmoni-
ques.
ACCORD PARFAIT. — Ma.,eur : // se
compose d'une tierce majeure au
grave et d'une tierce mineure à
l'aigu. Il est le type de l'Accord
de m sons fourni parla Piésouance
Supérieure, 23. Il se place sur les
degrés I-IV-V [Notes Tonales] de
léchelle type moderne (36). A. P.
Mineur : il se compose d'une tierce
mineure au grave et d'une tierce
majeure à l'aigu. Il est le type de
l'Accord de III sons fourni par la
Résonance Inférieure, 23. Il se place
sur les degrés II-IIl-VI de Téchelle
type moderne (36). Cf. 344, note..
L'A. P. Majeur est le résultat de
la perception directe des sons
I, 3. 5 dans la Résonance, super-
posés (6) et (7). Se chiffre par 5,
ou par l'accident de sa tierce, 55,
ou ne se chiffre pas du tout : lab-
sence de chiffre le signale par
prétérition.
AGNTJS. — L'ufi des chants o com-
muns » de la messe, en trois parties.
403. 404, 405, 407, 410. Voy. Messf!
AIR VARIÉ. — Construction issue
de la Répétition, mais où la répé-
tition est masquée plus ou moins
par les transformations succes-
sives du thème initial. Le schème
A -f A' + A" + A'" 4- A"" -f. ...
rend compte et de la persis-
tance du thème et de ses modifica-
tions progressives. 184. A. Y. au
xviii^ siècle, 506. Ne pas confondre
ce genre assez mesquin avec la
grande Variation, 500 à 506, dont
il faut peut-être voir un prototype
dans certains Traits médiévau.x,
248 et 249.
ALLA BREVE [Tempo]
VuU
ment c'est une mesure à II temps,
où chaque temps vaut une blanche,
et qui est spécifiée par un C barré.
Ce C barré est une déformation du
demi-cercle d'Imperfection. Il faut
se méfier des transcriptions uni-
formes, par le C barré, de ce demi-
cercle, 368, 369.
ALTERATION. —Substitution à l'un
des sons normaux de l'accord d'un
ou plusieurs sons diésés ou bémo-
lisés, 51. Résolution de la disso-
nance résultante, 52.
ANALOGIE. — Son rôle dans la
construction des accords : Elle
permet de superposer indéfiniment
des tierces et de corriger les éta-
gements sonores de la Résonance,
27, 550, 552, 553, 628.
ANAPESTE. — Pied [= temps] fait
de 1 croches -\- i noire, valant
par conséquent 4 unités, 112, 113.
A. ternaire au moyen âge, 252,
254, 255. A. dans l'Art Moderne,
437, 439, 441, 442, 505. A. dans
l'Art Contemporain, 442, 572.
ANTICIPATION. — Voy. (66) et
commentaire, 59.
klHIlL^'^Y,. — Primitivement refrain
très court intercalé entre les versets
successifs du psaume, 245. Déve-
loppement musical de lantienne,
au détriment du psaume, 247.
ANTIPHONAIRE. — Désignation
actuelle du recueil liturgique con-
tenant les chants de l'office des
Heures . et en particulier des
Vêpres . Est dit aussi : Vespéral.
L'Antiphonaire romain formait an-
ciennement le répertoire de tous
les chants liturgiques, tant de la
Messe que des Heures.
ANTISTROPHE. — Pendant rigou-
reu.r de (a strophe : les rythmes
et la mélodie de celle-ci sont con-
servés dans l'A., bien que les mots
y soient différents. L'A. est la
seconde partie de la triade stési-
chorienne, 155.
INDEX DESCRIPTIF
641
APPOGGIATURE. — Substitution à
l un des sons d'un accord^ du
degré diatonique ou chromatique
immédiatement supérieur ou infé-
rieur, 57, 553, 554, 556.
AULOS. — Instrument à anche sim-
ple ou double, analogue, soit à la
clarinette, soit au hautbois, et dont
on a dénaturé l'espèce en lui don-
nant le nom de « flûte ». Il semble
avoir été transmis aux Grecs par
les Egyptiens, 84. Il est propre à
l'Art Antique.
AUTHENTE [Mode]. — Mode de
forme principale, auquel est su-
bordonné le Mode Plagal, 177 à
179.
BARRE DE MESURE. — Signal du
« temps fort », d'après les solfèges,
et séparation des mesures mo-
dernes. Le fait que la barre annonce
la percussion du « temps fort »
condamne son usage dans la trans-
cription des mesures antiques, sous
peine de les défigurer, 116. Toutes
les mesures de la colonne II, dans
le tableau (136), seraient tronçon-
nées par la barre. On n'use de la
barre, dans les exemples du présent
ouvrage, qu'à partir de Tépoque
[xvii^ siècle] où elle passe dans la
pratique. Utilité de supprimer la
barre même dans les transcriptions
du xvi*^ siècle, 354. Création de la
barre de mesure et sous quelles
influences, 434 à 443. La barre défi-
gure, dans l'Art Moderne, la bonne
moitié des rythmes qui nous vien-
nent des Anciens, 437. Elle est
étrangère au rythme, 443,563, bie
qu'elle passe pour en être un signal
visible, 560, 634.
BARRES-SILENCES. — En notation
mensuraliste elles ont une longueur
et une signification précises, 303.
BARYTON. — Voix moyenne mascu-
line, s' étendant de la^ à ré.^ (443),
dans les chœurs. Le baryton solo
atteint aisément le fa^.
BASSE. — Voix grave masculine,
s étendant de faj à utj (443) et sou-
vent à ré.^, dans les chœurs. La
Basse Solo peut dépasser cette
limite à l'aigu. La B. Profonde des-
cend jusqu'au re'^ et ne monte guère
au-dessus du la, (443). Ce genre de
voix était cultivé au xvi*^ siècle.
BASSE TAILLE. — Baryton élevé
s'étendant de ut^ à faj (443), dans
les chœurs du xvi^ siècle.
BATTUE. — La battue du mètre
antique se réduit à deux mouvements
principaux, et elle se fait dans les
deux sens, 133. Elle spécifie aux
yeux par des gestes « durables »
les deux grandes divisions de la
mesure [=r mètre], 114. Théorique-
ment, et quelquefois aussi dans la
pratique, les Temps [=: Pieds] eux-
mêmes ont une battue (131), 114.
Chavirement de la B. antique, 123.
La B. antique perdue au Moyen
Age, 257. La B. au xvi'' siècle, par
le touchement, 378. Battre la mesure
n'est point battre le rythme. Ce que
peut être la vraie battue, 439. B. des
mesures daus l'Art Contemporain,
et en particulier des nouveaux
dochmiaques, 569 à 571, 634.
BOIS [Quatuor des] — De l'aigu au
grave : flûte, hautbois, clarinette,
basson, 576.
BOURRÉE. — Danse populaire de la
France centrale, de rythme binaire,
une des pièces de la Suite, où elle
prend la forme symétrique, une
seconde bourrée formant mésode,
508 à 511;
BRÈVE [Note]. — En notation men-
suraliste ou proportionnelle, c'est
la monnaie de la Longue, ternaire
au XIII^ siècle, 295, binaire au
A'IV^ siècle, 322. Divisée elle-même
en Semi-Brève ternaire [xiii^ siè-
cle], 295, et Semi-Brève binaire
[xiv« siècle], 322. Brève et Semi-
Brève au xv^ siècle, 323. La B. est
1 unité de temps au Moyen Age,
Ô42
INDEX DESCRIPTIF
294.324. La Semi-Brève est l'unité
de temps à la Renaissance, 365,
l'unité de battue pratique. 367, 376.
BRÈVE LSyllabe]. —Syllabe la plus
courte en durée dans la versifica-
tion antit/ue ; correspondant à la
valeur minima de la rythmique mu-
sicale. Représentée parle signe [^]
dans les ouvrages des métriciens,
eUe peut être assimilée à la croche,
en tempo moderato, 112. La B. au
Moyen Age, 235. La B. à la Renais-
sance, 370.
BREVIS ALTERA. — Brève valant en
certains cas i temps, c est-à-dire
autant qu'une Longue Imparfaite,
dans la notation mensuraliste, 296.
BRODERIE. — Voyez (62) et (63), et
aussi commentaire, 58.
CADENCE. — Chute systématisée d'un
accord sur un autre accord pour
amener une conclusion, 47. C. Par-
faite : chute de TAccord de domi-
nante sur l'A. de tonique, 340.
C. Plagale : chute de 1 Accord de
sous-dominante sur l'A. de tonique,
340, 348. C. Rompue : chute de l'Ac-
cord dominante sur un autre degré
que la tonique. 389, 409. Formule
de cadence-prélude, 340.
CANON. — Imitation continue, entre
deux parties qui se poursuivent. Il
va de soi qu'elles « entrent » lune
après l'autre. Création du Moyen
Age, 306. C. dans la fugue, 457.
CANTUS FIRMUS. — C'est, à partir
du xv*^ siècle, le thème essentiel du
choral polyphone autour duquel
s'organisent les autres parties vo-
cales, (458), 397. 399. 499, 501. Le
ténor médiéval était déjà, en de
nombreuses pièces, un cantus fir-
mus, 300, 314, 315.
CARRURE. — Groupement des mesu-
res par 4 ou multiples de 4, issu de
la marche ou delà course, 108, 634.
La carrure est habituelle dans lor-
chestique populaire et dans toutes
les danses issues des « marches »,
109, 129, 630. On la retrouve vivace
dans les Motets du Moyen Age II,
319, 326. Souvent absente des chan-
sons du Moyeu Age, 330. La C.
à la Renaissance, 374. 433, au
xvn® siècle, 433. Elle devient alors
despotique, et d'accord avec la
barre, elle impose l'allure orches-
tique à tous les musiciens qui ne
savent pas secouer ce double joug,
435, 436.
CATAPYCNOSE. — Division de l'é-
chelle en quarts de ton. L'octave
compte ainsi XXIY divisions et le
tétracorde X. Chaque division est
une diésis. La C. tire son nom du
pycnon, région située à la base du
tétracorde et dont les dimensions
oscillent entre 2 et un peu moins de
5 diésis, 85, 88. La C. et le Tem-
pérament, 89, 531. Catapycnose des
tierces pythagoriciennes et natu-
relles, 336.
CHACONNE. — Primitivement une
danse de rythme ternaire. Devenue,
comme la Passacaille, un prétexte à
Variations, 506.
CHANGEMENT DE MODE. —Artifice
au moyen duquel les ressources
« tonales » sont singulièrement
élargies, 479. Les Classiques en
usaient déjà, mais avec sobriété,
480, note. Les Contemporains y
recourent souvent, 544, 545.
CHIFFRAGE. —Les chiffres adoptés
par les musiciens classiques mar-
quent les dimensions, en échelons
diatoniques, de chacun des inter-
valles supérieurs au son delà basse,
dans l'échelle du ton, 55. Chiffrage
de l'Accord Parfait : 5. — C. de I A.
de Quinte diminuée : 5 barré. — C.
de l'A. de Sixte : 6. — C. de l'A. de
Quarte et Sixte : ?. C. de 1 A. de
Septième-Dominante : ^. C . de
lA. de Septième Sensible g [le 5 est
barré]. C. de l'A. de Neuvième-
Dominante : 7 Les chiffrages des
INDEX DESCRIPTIF
643
renversements d'accords de IV sons
sont affaire de pratique.
CHORAL. — Le C. [protestant] est
un texte biblique, le plus souvent
psalmique, musicalement issu ou
imité de plains chants plus anciens.
Destiné d abord à l'exécution homo-
phone, il prit place bientôt dans le
choeur où il devint le cantiis firmiis,
399. C. non varié, 499. C. varié,
500 à 502, 605.
CEOB.^TJTES . —Chanteurs-danseurs
composant le Chœur tragique et le
Chœur comique, au théâtre grec.
Pendant longtemps les choreutes
furent des citoyens libres, enrôlés
par le Chorège, magistrat chargé
de l'organisation des spectacles,
110, 157.
CHORIAMBE. — Type de mesure
antique à 6/8 (182), dans lequel le
trochée et l'iamhe se trouvent af-
frontés. Il réapparaît au xv'^ siècle,
327 ; et il sera fréquent dans les
œuvres françaises du xvi^ et du
xvii^ siècles. 328. C. à la Renais-
sance, 373.
CHROMATIQUE [Genre]. — Chez
les Anciens, c est une disposition
du tétracorde telle que ses inter-
valles successifs, comptés de l'aigu
au grave [entre la et mi, par
exemple] soient : tierce mineure -\-
demi-ton chromatique -f- demi-ton
diatonique [la-fa^ -fa -mi]. Ainsi
le tétracorde chromatique ne peut
contenir plus de IV sons, 82, 135,
139, 141. Chez les Modernes, le
Chromatique produit entre les
degrés diatoniques une intercala-
tion de demi-tons, qui peut porter
à VI le nombre des sons enfermés
dans la quarte, 347. Embryon du
Chromatique moderne, 291. Le
chromatisme coderne est peu
applicable au chœur sans accom-
pagnement, 385.
CLEF. — Signe par lequel un son
fixe, de hauteur déterminée, est mis
en évidence : il sert à repérer
les autres sons. 361. Au xvi« siècle,
la clef suffit à spécifier le genre de
voix. 363. Tableau des C. (443). Clef
nouvelle du ténor, 574.
COMMUNION. — Chant primitive-
ment psalmique, à la fin de la
Messe, mais dont il ne subsiste
que l'antienne, 247. Voy. Psaume.
CONDUIT. — Ensemble polyphonique
à II, III, IV voix, sur une poésie
profane ; propre au Moyen Age II,
301.
CONJOINTES [Tétracorde desj. —
// est appuyé sur la Mèse et abolit
la Disjonction, 77. C. associées des
Moyennes, 492. Le Tétracorde
des C. n'est autre que le T. des
Moyennes transposé d'une quarte
à l'aigu [= à la Sons-Dominante],
78. Mécanisme des C. transmis au
Moyen Age, 183, 218, 287 ; recon-
naissable jusqu'à la Renaissance,
362, 411, 416. Les C. dans l'Art
Moderne, 471, 491, 492.
CONSONANCES IMPARFAITES. —
Ce sont les tierces et les sixtes,
280. Elles étaient, dans l'Art An-
tique, diaphonies [■=: dissonances],
64. Leur usage dans le contrepoint,
au Moyen Age, 282 ; à la Renais-
sance, 383. Leur triomphe dans
l'Art Moderne, 422.
CONSONANCES PARFAITES . —
L'octave, la quinte et la quarte.
Ce sont les Symphonies Antiques.
Voy. Symphonies, et le tableau (67).
Deux consonnances parfaites de
suite sont interdites en contrepoint,
dès le Moyen Age, 282 ; pourquoi,
283. C. P. à la Renaissance : la
Quinte et l'Octave. La quarte relé-
guée harmoniquement et traitée
comme dissonance, 382. Les C. P.
sont le support du chœur, à la Re-
naissance, et le restent dans l'Art
Moderne comme dans 1 Ait Con-
temporain, 385. A la Renaissance,
elles servent souventde conclusion,
644
INDEX DESCRIPTIF
à l'exclusion des tierces, 360, 389,
(470).
CONSTRUCTION. — C. par Répéti-
tion :A-fA-fA + A + A 4-...
146, 161, 314, 318, 398, 493, 500 à
506, 509, 635. C. par Succession :
A + B + C+D + E + ..., propre
au lyrisme o actif, » 161, 164, 313,
318, 395. 396, 493, 499, 519, 525,
589, 635. C. Èpodique : A + A + B
[B = Épode], 161, 164, 316, 336,
635. C.Mésodique : A + B+A, où
B est la mésode, c'est-à-dire le
chant [ou la section] du milieu, 155
à 157, 161, 164,317, 334, 402, 403,
488, 494, 590. 591, 635. Tels sont
les quatre types essentiels de Cons-
truction auxquels se ramènent tous
ceux qui ont été employés depuis
l'Antiquité jusqu'à nos jours, 163,
493 à 497 . C. symétrique [Voy. Sy-
métrie] C. dissymétrique [Voy. Dis-
symétrie]. Synthèse de la Répéti-
tion et de la Symétrie, à l'Epoque
Contemporaine. 594. 606, 636. La
Variation, qui remonte au moins au
Moyen Age, est une forme de C. oîi
la Répétition et la Succession s'a-
malgament, Voy. Variation.
CONTRAIRE [Mouvement]. — Arti-
fice qui consiste à opposer le plus
possible la direction d'une ligne
mélodique à celle de l'autre, et qui
a l'avantage d'éviter certains incon-
vénients de l'écriture polyphonique
282, 383.
CONTRALTO. — [On dit souvent
Alto, par abréviation]. Voix grave
féminine, s'étendant de soU à ut^
(443), dans les chœurs. Le C. Solo
dépasse aisément ces limites : il
atteint fa.^, so/^.
CONTREPOINT. — L'art d'associer
deux ou plusieurs mélodies, d'éta-
blir entre elles des contrastes en
même temps que des contacts, de
les différencier en les unissant,
281. Il faut distinguer formelle-
ment le Contrepoint, de l'Harmonie
simultanée. Celle-ci codilie les res-
sources sonores offertes par la
Résonance plus ou moins large-
ment interprétée, et rectifiée. Le
Contrepoint ne se gène pas pour
contrevenir aux formules harmo-
niques et il tolère, il favorise même
certaines àpretés de langage qui
sont, en harmonie pure, de vérita-
bles accidents, 387, 412, 557. Règles
essentielles du contrepoint au xiv^
siècle, 282. Elles se sont trans-
mises en partie, plusieurs telles
quelles, jusqu'à nos jours, 383. [Cf.
le Traité de Contrepoint et de
Fugue, par Th. Dubois, (Heugel),
ouvrage didactique infinimentprécis
et clair].
CONTREPOINT-DOUBLE. — Consti-
tué par deux parties renversables ;
c'est-à-dire que l'une peut être
placée aussi bien au-dessus qu'au-
dessous de l'autre. Il remonte au
Moyen Age, 306. C.-D. dans la fu-
gue, 457. Le contre-sujetde la fugue
est écrit en C.-D., 458.
CONTRESUJET. — Voy. Fugue.
CORDES [Quatuor des]. — De l'aigu
au grave ; premier et second violons,
alto et violoncelle. L'adjonction de
la Contrebasse le transforme en
Quintette ; observer cependant que
très souvent elle double le violon-
celle et que, dans ce cas, elle
n'ajoute pas une cinquième partie
aux quatre autres, 576. Le Q. des
C. est le chœur instrumental le
plus important de l'orchestre, 579.
Lourdeur des Cordes dans l'exé-
cution actuelle des œuvres sym-
phoniques classiques, et pourquoi,
579.
CORPS DE L'HARMONIE. - Ossa-
ture fixe de l échelle générale des
sons, chez les Anciens, 73. Sa per-
manence à travers les Genres (108).
Sa persistance à travers les pério-
des diverses de l'histoire, 292, 540.
Les « notes tonales » de 1 Art Mo-
derne correspondent au Corps de
l'Harmonie, 343, 540, 546, 627. Le
INDEX DESCRIPTIF
645
schènie essentiel de la Fugue mo-
derne n'est autre que le C. de l'H.
antique, 452, (521). Le C. de l'H.
est le perpétuel fondement de la
langue musicale, 637 et 638.
CORS [Quatuor des]. — Dans un or-
chestre complet les Cors sont au
nombre de quatre et leurétagement
constitue un des chœurs instru-
mentaux de notre ensemble sym-
phonique. Par son timbre et son
rôle, ce quatuor est l'intermédiaire
entre celui des bois et celui des
cuivres, 577.
COUPE DE MOTS. — Elle joue dans
la versilication des Anciens et par
conséquent dans l'organisation des
durées syllabiques un rôle considé-
rable, 127. Chevauchement systé-
matique des mots sur les mètres
antiques, 128, (157) et (158). Coïn-
cidence systématique des limites du
mot et du mètre en certains cas
déterminés, 129.
COURANTE. - Danse de rythme
ternaire ; une des pièces de la Suite.
Chez Bach c'est une construction
par Répétition et Variation, 507,
509.
CROISEMENT DES VOIX. — Inter-
version momentanée de leur éche-
lonnement normal, 361.
CUIVRES [Quatuor des]. — De l'aigu
au grave : [^cornet'], trompette, trom-
bone; tuba. C'est un groupe assez
mal constitué, 576.
CURSUS. — Arrangement des accents
[intenses] dans les mots terminaux
des phrases, propre au latin papal
vers iioo, 229.
CYCLIQUE [Forme]. — Celle d'une
œuvre issue d'un thème principal
[ou d'un très petit nombre de thèmes
principaux] donnant lieu à des dé-
veloppements divergents, et régis-
sant tout l'ouvrage. Il ne s'agit
donc pas d'une seule pièce, mais de
l'ensembre des pièces, qui consti-
tuent cet ouvrage, et qui toutes
sont issues du même thème direc-
teur. [Étiquette assez singulière,
peu justifiée, d'usage récent] De
telles œuvres sont nombreuses dès
le xvie siècle, 401, 403 [Messes].
Elles sont en vogue, à l'Epoque
Contemporaine, 591 ; et elles exploi-
tent parfois le 0 monothématisme »,
592.
DA CAPO [Air à]. —A. dans lequel
il se fait un retour à la partie
initiale de la pièce, et dont le plan
[A -|- B -f- A] est une réduction et
une simplification de certaines
scènes lyriques du théâtre grec,
162. Mis en honneur par les Ita-
liens du xvi^ siècle, l'Air à D. C.
est devenu quelque peu encom-
brant dans l'Art Moderne, où il fut
en faveur jusqu'à la fin du xviii^ siè-
cle, 524.
DACTYLE. —Pied [= temps] fait de
I noire + 2 croches, valant par
conséquent 4 unités, 112, 113. D.
ternaire au Moyen Age, 252, 254,
257, 269, 632. D. dans l'Art Mo-
derne, 441. D. des poèmes homé-
riques, la plus ancienne mesure
connue de l'art européen, 630.
DECHANT. — Terme général par
lequel on désignait, au Moyen Age,
l'art du Contrepoint, 280, 301, 305.
DÉFECTIVES [Échelles]. — £. dans
lesquelles on se prive volontaire-
ment d'un ou plusieurs degrés.
Elles se trouvent en l'art de tous
pays et de tout temps, aussi bien
dans l'Art Antique, 84, que chez les
Chinois ou dans les œuvres de
Wagner, 137, 535.
DEGRÉS I-IV-V. —Notes Tonales de
l'échelle- type moderne, généra-
trices de cette échelle, 24. Ils cor-
resi'ondent aux sons fixes de l'é-
chelle-type des Anciens, c est-à-
dire au Corps de l'Harmonie, 343,
540, 546, 619. Agents des cadences,
340, 341, 619.
646
INDEX DESCRIPTIF
DEMI-TON. — Seconde mineure, 31.
De la place du D.-T. dans le tétra-
corde dépend rorientation de l'é-
chelle vers l'aigu ou le grave, 72.
(87).
DÉVELOPPEMENT CENTRAL. —
Vaste Divertissenient\y oy ce mot]
tiré des thèmes essentiels de la
Sonate- Symphonie, construit par
des procédés empruntés à la fugue,
468, 478 à 481.
DIANAPESTE. — Mesure antique
composée de deux anapestes. Bat-
tue normale : L -f F, (136, 4). D.
dans l'Art Contemporain, 443, (518).
DIAPASON. —Hauteur absolue de
l'octave moyenne normale, ou, si
l'on veut, d'un son pris comme
repère. Depuis i858, le la^, qui bat
435 vibrations doubles àla seconde,
est adopté dans presque toute l'Eu-
rope, 73. L'octave moyenne des
voix d hommes est, à ce diapason :
ré 2 — ré 3. L octave moyenne des
voix de femmes est : réz-ré ^.
DIAPASON ANTIQUE. — Tout se
passe comme si le D A. était d'une
tierce [mineure] plus grave que le
nôtre, 76. Du moins en est-il ainsi
dans l'interprétation que Belier-
mann, Fortlage, Westphal et
Gevaert ont donnée de la notation
grecque. Von Jahn, H. Riemannet
F. Greif y substituent de nouvelles
lectures qui mettent fin [?] à cette
anomalie. Mais l'adoption de leurs
systèmes, outre qu'elle ne s'im-
pose point par des raisons déci-
sives, rendrait inutilisables les pré-
cieux ouvrages écrits en langue
française et relatifs à la musique
grecque, 93 (note). En somme,
toutes ces lectures sont identiques
quant au fond et ne diffèrent que
par des transpositions. Les avan-
tages des interprétations nouvelles
ne compenseraient en rien les
pertes que celles-ci infligent aux tra-
vaux antérieurs. Cela soit dit sans
porter atteinte à l'ingéniosité et à
l'intérêt des méthodes proposées.
Je me tiens à celle de mon maître
Gevaert ; elle est un outil scienti-
fique excellent. [Cf. Gevaekt, Mé-
lopée Antique, p. 884 sq.]
DIAPHONIES. — Ce sont, pour les
Anciens, les Consonances Impar-
faites [tierces et sixtes] et les Dis-
sonances '67), 63. Introduction des
Diaphonies [tierces] dans les ca-
dres sonores, à partir de la fin du
xii<^ siècle, 277.
DIASTÉMATIQUE [Notation]. —
Celle qui exprime aux yeux, avec
une précision plus ou moins grande
[absolue dans la notation sur por-
tée] les intervalles [diastemata]
séparateurs des sons. 209,216,219,
223, 623, 625.
DIÉSIS. — Quart de ton, chez les
Grecs, 71, 88. D. au moyen âge,
172.
DIIAMBE. — Mesure antique compo-
sée de deux iambes. Battue nor-
male : L -f F, (136, 2).
DISJOINTES [Tétracorde des]. —
// est séparé du T. des Moyennes
par la Disjonction. Il pourrait s'ap-
peler T. des Aiguës, par voisinage
avec les Suraiguës, 77.
DISSYMETRIE. — La dissymétrie
règne dans les constructions musi-
cales privées de partie centrale ou
mésodique, et dans lesquelles il n'y
a pas de pendants équilibrés. Elle
est propre au lyrisme « actif », 150,
161, 521. Elle convient essentielle-
ment aux monodies antiques du
style euripidéen. 150. 161 ; aux en-
sembles orchestiques à la manière
de Stésichore, 155, 161, 396. On la
retrouve dans les Séquences et
Proses du Moyen Age, 270, 271;
dans certains Motets des xiii®, xiv siè-
cles, 313; dans des Motets de la
Renaissance, 396; dans les Cho-
rals du xvije siècle, 499; dans les
Variations et types connexes de 1 E-
poque Classique, 500 à 506: dans
INDEX DESCRIPTIF
647
certaines grandes œuvres moder-
nes, telles que la IX" Symphonie, où
les deux dernières pièces sont d'un
développement « successif», 518 à
521 : daus les derniers quatuors de
Beethoven, 521; dans certains Airs
dramatiques; dans les Lieder, 525.
Les ensembles vocaux et orches-
tiques à la manière de Stcsichore,
qui expriment un lyrisme « contem-
platif », sont dissymétriques, à pro-
prement parler. Mais ils consti-
tuent un type intermédiaire qui
s'achemine vers les pendants symé-
triques : ils possèdent dans la
Strophe et l'Antistrophe [A -\- A]
une paire qui tend à produire de
la symétri'ê, 155 à 157, 494.
DISTINCTION. — C'est, dans le
chant dit grégorien, l'espace com-
pris entre deux ponctuations musi-
cales, signifiées aux yeux par des
traits verticaux coupant une, deux
ou quatre lignes de la portée, 235.
241, 242.
DITON. — Tierce pythagoricienne,
beaucoup plus grande que la tierce
majeure naturelle, (405,\ Le Diton
est donc inutilisable dans l'Accord
de m sons, 336.
DITROCHËE. — Mesure antique com-
posée de deux trochées. Battue nor-
male : P +L, (136, i).
DIVERTISSEMENT. — Sorte d'am-
plification qui consiste à utiliser
un thème ou un fragment thématique
et à en tirer des idées accessoires,
apparentées à la forme principale.
460. D. dans la Fugue (529), (530),
(532), (535). D. dans la Sonate, 477.
D. dans diverses pièces classiques,
510, 513.
DOCHMIAQUE . —Mesure hétérogène
de la rythmique grecque, composée
de VIII unités réparties en i-\- 5 ;
ou, quelquefois peut-être, en 5 + 3,
120. D. exclus de l'Art Moderne,
438. D. dans l'Art Contemporain,
571.
DOMINANTE. — Cinquième degré
de l échelle-type, dans l'Art Mo-
derne, 47. Il tire son importance
de ce qu il porte 1 agent essentiel
de la cadence, c est-à-dire l'Accord
de m sons contenant la sensible,
540, 620. L'Accord de IV sons
placé sur la D. rend encore plus
impérieuse la chute de la sensible
sur la tonique. Voy. la règle empi-
rique de la résolution de la quinte
diminuée et de la quarte augmen-
tée, 35.
DORISTI [Harmonie]. — Harmonie
nationale essentielle , chezles Grecs,
75. 78, 80. 97. 102. 11 y a deux Do-
risti : la Doristi-.Mi ayant mi, et la
Doristi-LA ayant la pour fondamen-
tales, 90. Les formes relâchées sont
exclues, aussi bien dans lAntiquité
qu'au Moyen Age, 182 (note). D.
devenue le IIP mode ecclésiastique,
191. Sa survivance au xvi^ siècle,
352, 356. La Doristi et la fugue
moderne en mineur, 465. La D.
dans l'Art Contemporain, 539.
DOUBLE. — Voy. motet.
DOUBLES. — Variations très sim-
ples, où n'interviennent guère que
des ornements mélodiques et des
monnayages rythmiques ; en hon-
neur aux xvii^-xviii'5 siècles, 506,
510.
DRAME LYRIQUE. — Le théâtre des
Grecs la vu naître. L'importance
de la partie lyrique dans les tra-
gédies d'Eschyle, de Sophocle et
d'Euripide, fait de ces ouvrages
les prototypes des drames musi-
cau.x wagnériens. Mais le lyrisme
des tragiques grecs évolue rapide-
ment dans leurs oeuvres mêmes.
Eschyle est avant tout un construc-
teur de symétries, non seulement
dans l'intérieur des strophes, mais
dans l'ordonnance générale des
scènes, — voire des actes. Sa pen-
sée revient volontiers sur elle-
même, en insistances calculées, 9
à 14. Sophocle se préoccupe moins
648
INDEX DESCRIPTIF
d'établir des cadres grandioses et
rigides. Son lyrisme s'adapte à des
plans moins précis, à des symé-
tries moins subtiles. Cf. (198)
à (3). Euripide, d'abord admirateur
d'Eschyle et imitateur de sa ma-
nière, 159, plus tard novateur ré-
solu, brise les moules, renonce aux
symétries. Il est le créateur d'un
lyrisme « actif », individuel, qui
s'oppose au lyrisme plus abs-
trait, moins « passionnel », de ses
devanciers. Il substitue les impres-
sions fugitives, sans retours, aux
redites voulues, aux pendants pré-
vus. Il s'attire les reproches de ses
contemporains, qu'il surprend, 150
à 153, 524, 589, 595, 636. Ainsi
se trouve affirmée, dès l'Antiquité,
la double orientation du drame,
1° vers les constructions symétri-
ques, 2'^vers l'expansion plus libre.
Ce serait pédantisme vain de don-
ner la préférence à lune sur l'autre.
Parmi les opéras, du xvii'' au xix^
siècles, plusieurs peuvent passer à
bon droit pour des drames lyri-
ques conçus, soit dans l'esprit
d'Eschyle et de Sophocle, soit
même, tant soit peu, dans celui
d'Euripide. Ce n'est pas ces ou-
vrages que vise Wagner, lorsqu'il
tourne en dérision lOpéra. 11 se
moque uniquement de la pièce à
tiroirs, sans dessous, encombrée
de couplets, faite de scènes dispa-
rates sans liens ni soudures. Dans
ses propres ouvrages, il réalise la
synthèse des deux manières préci-
tées : il se montre un grand cons-
tructeur, jaloux seulement de mas-
quer, avec une habileté consommée,
la symétrie de ses charpentes,
qu'un examen attentif découvre, 14
et 15. En même temps il emprunte
au lyrisme d'Euripide la conti-
nuité et l'incessant renouvellement
du discours musical, à cette dilfé-
rence près que ce renouvellement
est plus apparent que réel. Les
retours et les développements des
Leitmotiv, sous-jacents à la mono-
die vocale, rattachent l'ensemble au
système de la construction libre-
ment mais fréquemment symétrisée.
L'innovation de Wagner consiste
moins dans l'agencement du plan
que dans l'habillage extérieur des
charpentes, dans la suppression
des ensembles vocaux, dans la
continuité littéraire, et dans une
certaine logique théâtrale, conven-
tionnelle presque autant que celle
des vieux opéras, mais tout de
même plus capable de soutenir les
élans du lyrisme. Lart de Wagner
participe à la fois de la Symétrie
et de la Succession. Nos Contem-
porains s efforcent à peu près tous
de réaliser, eux aussi, cette syn-
thèse. Toutefois il en est un au
moins qui a repris en France, avec
beaucoup de décision, la manière
d'Euripide, 595. Non qu'il répugne
à toute construction : il use de rap-
pels qui, pour discrets qu'ils
soient, sont un reste de symétrie.
[Euripidelui-même, d'ailleurs, avait
conservé Y anti strophe.^ En der-
nière analyse, il semble que de
tout temps les musiciens drama-
turges soient ou des logiciens,
constructeurs, fiers d'étaler les
symétries du gros œuvre, ou des
sensitifs qui réduisent les pendants
et les retours au minimum, et s'ef-
forcent de bâtir leurs œuvres sur
des plans non préétablis. De ce
qui précède il résulte que la défi-
nition du Drame Lyrique est
impossible : cette étiquette, appli-
cable à des œuvres diverses dans
le temps et l'espace, divergentes
même, évoque aussi bien 1 Orestie
et la Tétralogie, l'Alceste d'Euri-
pide et l'Alceste de Gluck, Dar-
danus et la Damnation, Euryanthe
et Parsifal. Partout où le théâtre
de musique a exprimé lyriquement
les sentiments humains, il a produit
le drame lyrique. Tel opéra peut
s'en réclamer. Tel ouvrage, bap-
tisé « drame lyrique » par son au-
teur, n'en est pas.
INDEX DESCRIPTIF
649
DUALISME THÉMATIQUE. — Je
donne à cette expression le sens
suivant : dans l'Art Moderne, à
commencer par la fugue, proto-
type de toute composition clas
sique, la construction musicale se
réalise au moyen de deux thèmes
aussi différents que possible l'un
de l'autre. Lopposition entre eux
est un principe qui ne contrevient
point à leur superposition : bien au
contraire. ^ oyez par exemple la
lîg. (458). Le Sujet et leContresujet
de la fugue, associés, divergent
systématiquement par la direction
et par la durée, 458, 459, 464, 476,
478, 489.
Voy. (66) et commen-
ECHAPPÉE.
taire, 59.
ÉCHELLE-TYPE. — C'est, pour l'An-
tiquité, celle du mode de mi [Mineur
absolu]. Elle est descendante; — et
pour l'Art Moderne celle du mode
c?'uT [Majeur absolu], qui est ascen-
dante, 6. Autour de ces échelles,
symétriques par inversion (87),
gravitent toutes les autres. L'his-
toire des échelles se résume dans
le passage de la première [mi] à la
seconde [ut]. Le mode de ré auto-
nome peut être considéré comme
l'intermédiaire entre les deux
régimes, 186, 188, 345 (note), 616.
ENHARMONIQUE. — Un des quatre
Genres du tétracorde et par consé-
quent du mode, 81. Il est très pro-
bable que l'Enharmonique vocal
(92) différait de FE. instrumental
(99), dont les quarts de ton répu-
gnent à une exécution vocale col-
lective, 84, 535. E. réputé genre
primordial; il sert de fondement à
la notation hellénique, 83, 87. Hy-
pothèse relative à sa formation. 84.
Tricorde et échelle défective d'O-
lympos, 84. Importance et dangers
de l'E., 91. Traces de l'E. au
Moyen Age ; automatiquement aboli
par les premiers essais de l'har-
monisation polyphone, 172 à 174,
203, 280. E. dans l'Art Oriental
contemporain, 174. Sens du mot
Enharmonie dans l'Art Moderne.
Il équivaut à Homotonie et implique
la confusion entre le JJ etle \y corres-
pondants, 533. C'est une super-
cherie du Tempérament, inadmis-
sible dans l'art choral, 533.
ENTRÉES. — Entrées successives
des voix ou des parties dans l'en-
semble choral ou instrumental,
389, (471), 472). E. par la quinte
modale, 391. E. dans la fugue, 455,
460- Le resserrement des E. de la
fugue produit la Strette. 461.
ÉOLISTI [Harmonie].
LA. Voy. Hypodoristi.
Mode de
ÉPODE. — Troisième partie de la
triade stésichorienne, 155. Elle
diffère en tout de la strophe et de
l'antistrophe : par les mots du
texte, la mélodie et le rythme. Elle
sert de conclusion à la paire stro-
phique formée par les deux pre-
mières. Construction épodique,
voy. Co.NSTRUCTION.
EXPOSITION. — Dans la fugue l'E.
est constituée par l'ensemble des
entrées vocales, qui chantent alter-
nativement le Sujet et la Réponse.
454. Voy. Fugue. E. dans la pièce
caractéristique de la Sonate ou de
de la Symphonie, 477. Le retour
de l'E., à la fin de cette pièce, se
nomme Réexposition (548), (596),
(598), (601).
FA [Mode de], — Hypolydisti des
Anciens, 100, 102, engendre les
Modes ecclésiastiques médiévaux
V, VI, et II, 182, 183, 191, 192, 193.
Mode de fa. à la Renaissance, 352 ;
au xvii*^ siècle, 413.
FAUSSE FIN. — Cadence [à la Do-
minante ou au Relatif] suivie du
recommencement de la pièce, à la
fin de l'Exposition . Ce da capo par-
tiel est particulier à la pièce initiale
de la Sonate-Symphonie classique,
478.
65o
INDEX DESCRIPTIF
FINALE. — Bans l'Art Antique et
dans l'Art Médiéval c'est le dernier
son d'une pièce musicale. Il ne
coïncide pas nécessairement avec
la fondamentale du mode, et sou-
vent il est une pseudo-dominante :
parfois aussi une pseudo-médiante,
97, 100, 105, 176,177. Tétracordes
des Finales au moyen âge, rem-
plaçant celui des Moyennes, 203 ;
plus tard différent de celui des
Moyennes, 204.
FONCTIONS TONALES DE L'AC-
CORD. — - Hugo Riemaun estime
que tout Accord joue dans le dis-
cours musical le râle de Tonique,
de Dominante, ou de Sous-Domi-
nante, et que, quelle que soit sa
complexité apparente, il n'est en
dernière analyse qu'un Accord de
III sons, assujetti à l'une ou à l'au-
tre de ces fonctions tonales. Cette
théorie, applicable essentiellement
à l'Art Moderne, qui est tout har-
monique, peut s'étendre en quelque
mesure à l'Art Antique, homo-
phone : ici le corps de l'Harmonie
[degrés I-IV-V], se confond avec
nos Notes Tonales, et cette identité
des supports témoigne au moins
dune parenté de leurs fonctions, 25,
26, 546, 549, 557, 597, 629.
FONDAMENTALE. — La F. de 1' « har-
monie », dans l'Art Antique, ne
se confond pas avec notre tonique
moderne, 80. Imprécision de la F.
antique comparée à celle-ci, 81.
Transformation de la F. en tonique,
453.
FUGUE. — Élaborée au cours du
xvi^ siècle, qui la pressent, 392,
façonnée à la fois par les appels de
la Quinte Modale, 391, et par les
développements logiques de la
Tonalité, 393, la F. est un hymne
en l'honneur de la Tonalité, dont
elle met enjeu toutes les ressources.
Elle est le prototype de toutes les
compositions tonales, 448, 450,468,
488. Sa définition, 449. Ses deux
espèces : F. en mode majeur, 449
à 464, (532) ; — F . en mode mineur,
464 à 466, (535) ; ses disparates et
ses contradictions, 465, 539. La F.
se construit sur deux thèmes essen-
tiels ; le principal est le Sujet, dont
l'associé est dit Contresujet, 449,
(528). Le Sujet est suivi de la
Réponse, 455, 469. Voy. ce mot. Le
Contresujet est renversable, c'est-
à-dire écrit en contrepoint double,
458. Divertissements, 460. Voy.
ce mot. Strette, 461. Voy. ce mot.
Pédale, 456. Voy. ce mot. Ebauches
de fugues modales, au xvi^ et au
xvii^ siècles, 415 à 417. 471 à 472.
[On complétera et on précisera les
notions exposées dans ce livre par
le Traité de la Fugue de A. Gé-
DALGE (Enoch), où les exemples
cités constituent un véritable his-
toire du genre.
FUSA. — Monnaie de la Semi-Mi-
nime, 324, 376. Voy. Longue.
GAMME [= Échelle]. — Série de
sons conjoints. Origine du mot, 202.
G. dcfectives chez les Anciens, 84.
137, chez les Modernes, 137, 535.
G. à 6 tons, produit de l'enhar-
monie moderne, 534. Voy. Echelle-
type.
GAVOTTE. — Danse de rythme bi-
naire; une des pièces de la Suite.
Souvent associée à une seconde
Gavotte suivie d'un da capo. D'où
résulte une construction mésodi-
que, 508, 509, 511.
GENRE. — Arrangement^ dans l'Art
Antique, des quatre sons constitu-
tifs du tétracorde, en Diatonique
(91), en Enharmonique (92), en
Chromatique (93), en Néo-Chro-
matique (94) . Ce qui, pratique-
ment, est commun aux trois Genres,
c'est le tricorde enharmonique (92).
Pratiquement encore la variante
extradiatonique paraît ne s'être ap-
pliquée qu'à trois tétracordes sur
cinq, 83. Euharmonique vocal (92).
Enharmonique instrumental [99]
INDEX DESCRIPTIF
65 1
GIGUE. — Danse de rythme ter-
naire, d'allure vive, essentielle-
ment carrée; une des pièces de la
Suite, 511.
GLORIA. — L un des chants « com-
muns » de la Messe, 403, 404, 406,
409. Voy. Messe.
GLYCONIENS. — Vers antiques com-
posés généralement de deux me-
sures à 6/8, dont la diiambe est le
type, et qui se battent selon la
formule : L + P, 124, 147.
GRADUEL [A]. — Désignation ré-
cente de la partie de l'Ancien Anti-
phonaire romain qui comprend tous
les chants de la Messe. Voy. Gra-
duel [b].
GRADUEL [B]. — Chant psalmique
précédant l'évangile, ordinairement
orné de vocalises et appelant l'exé-
cution en solo, 247. Voy. Psaume.
GRAVES [Tétracorde des]. — Situé
au-dessus de la Pruslambanomène
et au-dessous du T. des Moyennes,
77.
HARMONIE. — Au sens antique :
un système coordonné de sons suc-
cessifs, liés entre eux par des
convenances définies : H. Doristi,
H. Lydisti, etc.. sont des expres-
sions qui signifient : échelle mo-
dale à la manière dorienne, —
lydienne, etc.. Ce sont des Modes,
75, 474, 475, 625. — Au sens mo-
derne : un système coordonné de
sons simultanés ; d'où cette défi-
nition : l'H, est la science des Ac-
cords, 22. L'harmonie est conso-
nance [Platon], 625. L'harmonie en
soi, 25, 473, 557. L'harmonie
latente et adventice au xvi'^ siècle,
387, 398, 411; au xv!!!-^ siècle, 473;
de nos jours, 597. Harmonie et
Mélodie, 474 et 475. [Cf. Manuel et
Cours d'harmonie de A. Savard
(Giiod) ; — les précieuses Notes et
études d^ harmonie de Th. Dubois
(Heugel) ; et le grand Traité d'har-
monie de Gevaert (Lemoine).]
HARMONIES BARBARES.— Venues
d Orient et peu à peu hellénisées
[chap. II, iv]. Elles constituent le
^rou^e phrygio-lydien,c[n\ s'oppose
au groupe des harmonies helléni-
ques ou doriennes, par des carac-
tères nets 100, (122 bis). Elles
annoncent le Majeur Moderne, 103.
HARMONIQUES. — Voy. So^s Har-
moniques.
HAUTE CONTRE. — Voix féminime
la plus grave, descendant plus bas
d une tierce mineure que le Con-
tralto (443), s'étendant, au xvi^ siè-
cle, de mi.2 à la^, ayant donc même
registre que le Ténor, 362. Il s agit
ici de la Haute-Contre chorale.
HOMOPHONE [Art]. — Celui qui, ne
pratiquant dans les ensembles que
les unissons et les octaves, excluant
l'harmonisation moderne, isole la
mélodie et la produit sans aucun
support, 164. L'art homophone est
celui de l'Antiquité et du Moyen
Age ; et bien que durant ces pé-
riodes musicales on ail pu parfois
adjoindre à la ligne mélodique
principale une seconde partie dis-
tincte, (126) et (127), formant avec
la première des intervalles conso-
nants ou dissonants, on n'y a point
connu l'Accord Parfait de III sons,
fondement de la polyphonie mo-
derne . D'ailleurs l'homophonie
était essentielle chez les Anciens et,
jusqu'au xi° siècle de notre ère, les
essais contrapontiques [formules
d'accompagnement] n'y contreve-
naient que par surérogation. 172.
L'harmonisation de cet art est pure-
ment « linéaire », 626.
HOMOTONIE. — C'est l'équivalence
« pratique » du jj et du [^ » corres-
pondant «, (24), 531. En réalité c'est
une convention entachée d'erreur
grave (616). L'homotomie résulte
du tempérament; celui-ci n'est qu'un
expédient, 530, qui a son utilité
et, dans une large mesure, sa légi-
timité, mais qui repose sur une
652
INDEX DESCRIPTIF
confusion à laquelle une oreille
très sensible ne peut, en certains
cas, souscrire, 532. Usage de TH.
dans lArt Contemporain, par exten-
sion du Tempérament, 596.
HYPODORISTI [Harmonie]. —
Mode de l\ : la sol fa mi ré ut
si LA.; ayant pour fondamentale la
finale l\. Echelle teintée de
Doristi; cette dernière étant consi-
dérée comme principale, bien que
sa finale soit J^Doristi-ir une
pseudo-dominante, 99 à i03. H. de-
venue le P' mode ecclésiastique,
191. L'H. survit dans la formule
descendante du Mineur Moderne,
mais est aboliepar la formule ascen-
dante du même, 423.
HYPOLYDISTI [Harmonie]. —Mode
de F.v : fa mi ré ut si la sol f.v ;
ayant pour fondamentale la finale
FA. Echelle teintée de Lydisti. cette
dernière étant considérée comme
principale, bien que sa finale soit
une pseudo-dominante, 99 à 103.
Forme relâchée, ilè. Forme intense
178. H. devenue le Y^ mode ecclé-
siastique, 191. H. relâchée devenue
le YI"^ mode ecclésiastique, 193. H.
intense devenue le IP mode ecclé-
siastique, 192.
HYPOPHRYGISTI [Harmonie]. —
Mode de sol : sol fa mi ré ut si la
SOL, ayant pour fondamentale la
finale sol. Echelle teintée de
Phrygisti ; cette dernière étant con-
sidérée comme principale, bien que
sa finale soit une pseudo-dominante,
99 à 103. Forme relâchée. 176.
Forme intense, 178. H. devenue le
VIP mode ecclésiastique, 191. H.
relâchée devenue le YIIP mode
ecclésiastique, 193. H. intense
devenue le lY^mode ecclésiastique,
193.
ïambe. — Pied [== temps] fait de
croche -\- noire, valant par consé-
quent 3 unités, 112. 113. I. au
Moyen Age, déformé quant à l'in-
tensité relative de ses éléments
252. 254. 256. I. à la Ren?issance,
370, 372. 377, 379. 395 ; I. dans
l'Art Moderne. 439, 441 ; I. dans
l'Art Contemporain. 572.
lASTI [Harmonie]. — Mode de sol.
Yoy. HYPOPHRYGISTI.
IMITATION. — Reproduction à un
intervalle quelconque , par une
partie \'Ocale ou instrumentale,
d'une période, d un fragment, pro-
posés par une autre partie. [Th.
Dubois]. I. au Moyen Age, 306 : I.
à la Renaissance. 389 ; I. danS la
fugue moderne, 457.
IMPERFECTION. — D une manière
générale^ pour les rythmiciens du
Moyeu Age et encore pour ceux de
la Renaissance, /'/. est la divisibi-
lité des durées par Deux, 323.
Demi-cercle d'Imperteclion, 324,
366,367. A la Renaissance l'I. pré-
domine, 367, 370. I. à l'Epoque
Moderne, 438,447.
mi'L'M klsLL.— Distance qui sépare
deux sons. Nomenclature pratique
des I., 31. Grandeurs comparées
des I., 32. Histoire de la nomencla-
ture des 1., 63, (67). Intervalles
consonants et dissonants, 44. Ré-
solution des I. dissonants essentiels,
44. Renversement des Intervalles,
44. I. chromatiques, 37, Diffé-
rentes dimensions de tout inter-
valle, 38. Rôle des I. à la Renais-
sance : leur activité suffit à régler
l'équilibre harmonique 387. 1. mélo-
diques permis aux chanteurs cho-
ristes, à la Renaissance, (464) ; de
nos jours, 535.
INTENSES [Harmonies]. —Echelles
modales ayant leur finale mélodique
sur la tierce de la Fondamentale,
dans l'Art Antique, 176. — dans
lart du Moyen Age, 177, 178, 193.
INTONATION. — Formule initiale
des antiennes et des psaumes, et
aussi de certains chants de la
messe.
INDEX DESCRIPTIF
653
introït. — Chant psalmique au
début de la messe, 247. Voy.
Psaume,
IONIQUES. — Pieds [= temps] de VI
unités réparties comme il suit : dans
11. majeur : i noires -f- 2 croches ;
dans 11. mineur : 2 croches -|- 2
noires. I. à la Renaissance. 373. I.
dans l'Art Moderne, 438, 442.
ISOCHRONISME. — Egalité rigou-
reuse des mesures successives .
Autant l'Art Moderne l'a préconisé
autant l'Art Antique, dans le plus
grand nombre des cas, y a répugné,
108, 110, 127, 129, 631. Cas où les
Anciens pratiquaient ri. 129. L'iso-
chronisme, la carrure et le temps
fort marchent du même pas, 129,
630. I. à la Renaissance, 374. I. à
l'Epoque Moderne, 437.
KTRIE. — L'un des chants « com-
muns » de la messe, en trois par-
ties, reste de la liturgie orientale
403, 404, 406, 409. Voy. Messe.
LA [Mode de]. — Hypodoristi des
Anciens, dite aussi Eolisti, 97, 102 :
prolongée dans le I®"^ mode ecclé-
siastique, exceptionnellement dans
le IP, 182, 191. Survivance au
XV® siècle, 327 ; au xvi^ siècle, 350,
356. Apparence seulement dans
l'Art Moderne, 423, 429.
LEITMOTIV. — Motif conducteur,
chargé d'évoquer un personnage,
unobjetou une idée, et dont Wagner
a fait usage — d'aucuns disent
abus — en toutes ses œuvres, mais
surtout dans Tristan et celles qui
suivirent, 607 à 609-
LEVE.
Yov. Posé.
LIGATURES. — Groupements de
notes plus ou moins nombreuses,
affectant des formes variées, issus
des groupes neumatiques de la no-
tation quadrangulaire sur portée
fxn®, xiii^ siècles. Voyez par ex. les
fig. (264) et (265)]. Tandis que dans
cette notation les groupes ne repré-
sentent que des « liaisons vocales »,
les Ligatures proprement dites,
créées par les Mensuralistes, ont
une signification précise quant aux
durées. Non seulement la forme,
mais aussi la place des notes y
déterminent les valeurs (361), 303,
624. Il y a lieu de faire une caté-
gorie à part des ligatures modales
résolues par le mode rythmique et
propres au Ténor, 303, 312, 624.
Ligatures avec propriété, sans pro-
priété , avec propriété opposée,
parfaites, imparfaites, etc., 297.
L. au xvi*' siècle, 369.
LONGUE [Note]. — Valeur maxima
de la notation mensuraliste ou
proportionnelle , valant au xiii® siè-
cle : 3 brèves, 295 ; au xiv^ siècle :
2 ou 3 brèves, 322; elle est parfaite
quand elle vaut 3 brèves, et impar-
faite quand elle n'en vaut que 2,
295. L. au xv® siècle, 323 : elle vaut
[en valeurs imparfaites ou binaire s]
2 Brèves, 4 Semi-Brèves, 8 Minimes,
i6 Semi-Minimes, Sa Fusa, 64
Semi-Fusa, (395).
LONGUE [Syllabe]. — Syllabe de
durée double, comparativement à
la syllabe brève. [Voy. Brève]. La
L. est représentée, dans les traités
de métrique, par le signe [-] et
équivaut à notre noire, si l'on admet
que la brève vaille la croche, 112.
Syllabe longue au Moyen Age, 235,
à la Renaissance, 370. En principe
l'intensité est liée à la longueur, en
toute rythmique, 256, 377, 435, et
cette règle du langage verbal a
passé dans la musique même ins-
trumentale.
LYDISTI [Harmonie]. Echelle mo-
dale : ut si la sol va mi ré Ut, ayant
FK pour fondamentale etut, pseudo-
dominante, pour finale, 99 à 103.
MADRIGAL. — Décalque du Motet
latin, au XVI^ siècle, en langue
moderne et en style profane, 402.
Madrigal dramatique, dialogué,
403.
654
INDEX DESCRIPTIF
MAJEUR [Mode dUt]. Echelle de
l'Art Moderne, créée au Moyen Age,
aboutissement du groupe majeur
des Harmonies antiques 102, (122
his). 291. Echelle devenue exclu-
sive, tyrannique et qui, à partir du
xvii^ siècle, règne seule dans lart
occidental. Sa formation, à la fois
harmonique et mélodique, 288. Le
Majeur « absolu », 185, 471.
MÈDIANTE. — Degré du milieu,
entre la tonique et la dominante ;
troisième degré de l'échelle-type,
dans l'Art Moderne, 47. La M. sert
de finale aux mélodies intenses du
mode de fa et du mode de sol, 178.
MELODRAME. — Pièce ou partie de
pièce parlée sur un accompagnement
intrumental. Les Grecs le prati-
quaient. 158. Ils appelaient « para-
catalogê » cette récitation mélodra-
matique, dont la fig. (190) fournit
des exemples, 158, 159, 162.
MELOPEE. — C'est le nom antique
de la mélodie vocale, de la parole
chantée. Il s'applique excellemment
aux cantilènes de lart homophone,
donc à celles de l'Antiquité et du
Moyen Age I.
MENSURALISTES. — Créateurs, à
la fin du A'//*^ siècle, d une notation
musicale représentative des durées.
Jusque-là le rythme n était pas
révélé aux yeux par la forme des
notes. La notation mensuraliste est
dite aussi « proportionnelle ».253,
266.
MENUET. — Danse d'origine fran-
çaise et de rythme ternaire, en fa-
veur au xvii^ et au xvme siècles ; se
retrouve dans de nombreuses So-
nates-Symphonies, 482, 513, et,
antérieurement, dans les Suites,
508, 511, 513. Son plan est symé-
trique, de la forme A -j- B -|~ A,
et le Trio [BJ sert de mésode, 482.
Ce Trio est quelquefois un second
menuet, après lequel se produit un
da capo, 508, 513. Substitution du
Scherzo au Menuet dans la Sonate-
Symphonie, par Beethoven, 518.
En italien : Minuetto.
MËSODE. — Chant du milieu. Dans
le présent ouvrage le mot, pris
en un sens tout à fait général,
désigne uniquement la partie cen-
trale, de part et d'autre de laquelle
les symétries et les pendants s'or-
ganisent, en une pièce musicale
« construite », 159, 161 à 163.244,
249, 317, 394, 402, 403, 488.
MESSE [Chants communs de la]. —
Le Kyrie, le Gloria, le Credo, le
Sanctus et VAgnus. A l'exception
du Credo, ces chants sont des
« acclamations » antiques transfor-
mées. Au sénat romain, au Cirque,
au théâtre les assistants s'écriaient
à certains moments, et selon des
habitudes devenues presque rituel-
les : Justum est ! — In ssecula
sœculorum ! — etc. ; et l'on voit
que de ces acclamations-ci le culte
chrétien s'est directement emparé.
Le Kyrie, le Gloria, le Sanctus et
VAgnus sont issus de formules
analogues [Hypothèse de P. Cagin
et A. Gastoué]. Le Credo, exposédu
dogme chrétien formulé au Concile
de Nicée n'est chanté que le diman-
che et à certaines fêtes. Sous sa
forme musicale primitive [n*^ i du
Graduale Vatican] il tient à la fois
de l'hymne et du psaume.
MESURE. — La mesure moderne
peut se définir : l'espace, limité
entre barres, qui s'étend d'un
temps fort au suivant. Cette con-
ception, si absurde qu'elle soit, est
conforme à la pédagogie courante,
436, 440. La mesure antique est
formée de temps, comme les temps
sont formés d'unités, 114. La me-
sure antique ou Mètre est un grou-
pement de temps-types (130) divisé
en deux sous-groupes d'intensités
différentes, et qui correspondent
aux deux signaux de la battue :
POSÉ -j- LEVÉ ou LEVÉ -|- POSÉ, 132-
INDEX DESCRIPTIF
655
Trois Genres de mesures antiques
déterminés par le rapport des
durées du posé et du levé : ce sont
le G. égal, le G. double et le G.
hémiole, 115. Formes normales
des mesures : celles où p(osé) et
p{osé) coïncident, 117. Tableau des
principales mesures, 117. Mesures
hétérogènes, 120. Conflit des mots
et des mesures dans la mélopée
antique [Serruys], 128. Cas où les
limites des mots et les limites des
mesures coïncident, 129. Interpré-
tation de la mesure antique, 121.
La mesure ternaire au Moyen Age I,
252 : — au Moyen Age II, 295.
Revanche de la mesure binaire au
XV* siècle, 321, 328. La mesure
moderne n'est qu'un décalque de
la mesure du xv*^ siècle, 326. Me-
sure simple = mesure à temps
binaires. Mesure composée = me-
sure à temps ternaires. Ces défini-
tions condamnent les étiquettes
elles-mêmes, 444, (519), 446. La
distinction des M. simples et des
M. composées ne peut plus subsis-
ter dans l'Art Contemporain, qui se
pique de diviser ses temps autre-
ment que par Deux et par Trois, 5
64 à 571. Beethoven ne croyait pas
aux M. composées, 566 à 568.
METRE. — Mesure, chez les Anciens.
Mais l'équivalence des deux termes
« mètre » et « mesure » n'est pas
rigoureuse, car le mètre antique
se bat de haut en bas comme de
bas en haut. Il commence aussi bien
par le temps faible que par le temps
fort, 114, 116, 132, 440.
METRIQUE. — Science de la versifi-
cation des Grecs et des Latins, 113
(note). Elle détermine la réparti-
tion des « durées syllabiques »
dans la versification grecque et
latine.
MEZZO-SOPRANO. — Voix moyenne
féminine, s'étendant de si.2 à mi^
(443), dans les chœurs. Le M. -S.
solo dépasse ces limites.
MI [Mode de]. —Le Mineur Antique,
le Mineur « absolu », 185, 78, 487.
Devint le IIP mode ecclésiastique,
181, 191. Survivance au xvi^ siècle,
352, 356. Le Mode de Mi et la
fugue en mineur : conseil de d'Indy,
465, 539. Mi et Ut sont les deux
pôles de la Modalité, 488.
MINEUR [Mode]. — Echelle de l'Art
Moderne, créée au Moyen Age par
contamination du mode de Ré,
346, 487 : asservie au mode d'Ut,
290, 471, 485 ; aboutissement du
groupe mineur des Harmonies an-
tiques, 102,(122). EcheUe hybride,
incertaine, vassalisée, qui s'éloigne
singulièrement du Mineur absolu
des Anciens, 185. Voy. Mode de
MI. Le Mineur Moderne n'est qu'un
Majeur teinté de mineur, 344, 345,
537, 543. Incertitude du Mineur
Moderne, 346 à 348. 464, 484, 545.
Mineur dimorphe de J.-S. Bach,
347, 423, 537. Statistique du Mineur
Moderne, 23, 485.
MINIME. — Monnaie de la Semi-
Brève, (395). Elle a elle-même pour
monnaie la Semi-Minime, [ibid.)
Voy. Longue.
MODE. — Manière d'être de l'échelle
diatonique, caractérisée par la
place des demi-tons. Le M. chez
les Anciens s'appelle Harmonie,
75. Les M. au Moyen Age donnent
lieu à une nomenclature erronée,
par suite d'une classification fausse,
177. Dispositif vrai des M. médié-
vaux primitifs, 182. Répartition des
M. dans le le Tonarius de Réginon
[vers 900] : dès lors prédominance
du M, majeur, 189. Création des M,
nouveaux de l'Art Moderne, 183 à
188, 341 à 348.
MODES RYTHMIQUES. — Formules
passe-partout, destinées à donner
la vie rythmique à des mélodies
notées sans indication des durées
successives. L'exécutant, d'après
la contexture du vers [hypothèse
de Beckj appliquait telle ou telle
656
INDEX DESCRIPTIF
formule [tel ou tel mode] à la série
des sons notés. Décrits par les
Scriptores du Moyen Age, 252.
Tableau des IV M. R. principaux.
252. Le Mode I est soi-disant tro-
chaïque ; le M. II iambique ; le M.
III dactylique ; le M. IV anapes-
tique. Ce ne sont là que des appa-
rences, 252, 254. Les Modes I, Il et
III sont les seuls qu'on trouve em-
ployés dans les Chansonniers des
Trouvères et des Troubadours,
255. Les autres M. R. sont pro-
pres aux motets polyphones, 255.
Exemple de V'^ mode (375). Exem-
ple de VI* mode (363), au Triple.
Le IIP et le IV"^ modes sont en
(c convenance » polyphonique avec
le II«, 255. 305. L'Interprétation
modale est une méthode créée par
J. Beck et qui permet, grâce aux
M. R., d'appliquer à des notations
médiévales, muettes sur les durées,
le rythme latent dans les vers. 251
à 289.
MODULATION. — Passage d un ton à
un autre. Modulations antiques à
la Sous-Dominante 78, 135, 619.
Modulations essentielles, organi-
ques, de la Fugue et la Sonate-
Symphonie, 449 à 454, 477, 524.
Modulations passagères en toute
espèce de composition, 543, 548.
La M. à la dominante prévaut sur
toute autre dans l'Art Moderne,
620.
MODULATIONS RYTHMIQUES. —
Les Grecs disaient a Métaboles >;
rythmiques. Ce sont des change-
ments brusques et très fréquents
du rjthme dans les monodies du
théâtre et aussi dans les chœurs
antiques. Ils correspondent aux
inflexions de la pensée verbale et
sont un moyen d'expression beau-
coup plus employé par les Anciens
que par les Modernes, 123, 152,
561. 562, 631.
MONOCORDE. — Instrument d'ex-
périence, essentiellement consti-
tué par une seule corde tendue,
dont on peut, au moyen d'un che-
valet mobile, modifier la longueur,
(68). 66, 625. Encore employé par
nos acousticiens sous le nom de
Sonomètre, 68. Les divisions du
monocorde correspondent à la série
des Harmoniques (68), 69.
MONODIE LYRIQUE. — Air pour
soliste, au théâtre grec, 148. Le
texte verbal de la M. L. était
composé avant la mélodie, 154. Cf.
Strophe orchestique. »
MOTET. — Au Moyen Age, ensemble
polyphonique à III ou IV voix,
édifié sur un Ténor [voy. ce mot].
La partie principale adjointe au
Ténor s'appelle Double ou Motet
proprement dit. La troisième par-
tie est le Triple, la quatrième le
Quadruple, 301. Motet - Répons
aux xvi<^ et xvii« siècles. 402.
MOYENNES ^Tétracorde desj. — //
est le tétracorde par excellence, au
centre du diagramme sonore; il
contient la Mèse, 77. Importance
des Moyennes La, SoL Fa, Mi : ces
quatre Fondamentales des Anciens
passent telles quelles aux musiciens
médiévaux, qui s'en contentent jus-
qu'au x*^ siècle environ, 175. Au
Moyen Age, le tétracorde des
Moyennes prend le nom de T. des
Finales. 204.
MUTATION. — Changement néces-
sité dans la forme mélodique de
certains thèmes, lorsqu ils passent
du sujet à la Réponse (537) et (538)
[Fugue] ; ou dans la ligne de cer-
tains développements qui, à leur
seconde émission, aboutissent à un
autre ton que la première fois,
481 [Sonate-Symphonie;. 518, 523.
NATURELS j Intervalles]. — Ceux
que fournit la Résonance (6), (68).
Les tierces naturelles [ou à la ri-
gueur les tierces tempérées^ peu-
vent seules entrer dans la compo-
sition de l'Accord Parfait, 337.
NEUMES. — Signes sténographiques,
INDEX DESCRIPTIF
657
ou plus exactement mnémotechni-
ques, destinés à faciliter l'exécu-
tion d'une pièce musicale, que le
chanteur ou l'instrumentiste possé-
daient par cœur déjà. Leur origine
n'est pas établie avec certitude.
Mais il est vraisemblable qu'il
faille chercher les prototypes de
tous les neumes dans les accents
appliqués sur le tard aux langues
antiques, 208, 623. Les N. ont eu
cours au Moyen Age, antérieure-
ment au ix^ siècle, et ont survécu
à l'apparition de la notation qua-
drangulaire [fin du xii'' siècle],
208.Neumes-accents simples : virga,
punctum, 209 : podatus, climacus,
scandicus , porrectus , 210, torculus,
211. N. liquescents, 213. N. com-
posés, 215. N. ornementaux, 214.
Neumes-points, usités particulière-
ment en Aquitaine, 216. Combi-
naison des N. et de la portée, 219.
Signes additionnels des N. sur
les manuscrits sangalliens, 221,
(278).
NEUVIÈME. — Intervalle composé
— il excède l'octave — dissonant,
44 ; naturel (6), (11), (69), La Neu-
vième se résout en descendant d'un
degré, 43, 44. Accords de N. na-
turels [voy. Neuvième-Doiminante] .
Accords de N. artificiels : tous ceux
qui ne sont point placés sur la do-
minante, 49, 552.
NEUVIÈME-DOMINANTE. — Abré-
viation pour : Accord de Neuvième
sur la Dominante, 46. On dit aussi
accord de Neuvième de Dominante.
Sa constitution (31). Il fournit la
formule empirique de l'Accord
général [voy. ce mot] (30). Il est
le type des Accords de V sons, 46.
Il est le seul A. de V sons natu-
rels, non que tous ses sons soient
fournis par la Résonance : le fa est
corrigé. Mais, à cette correction
près, on estime que par compa-
raison avec les A. de V sons pla-
cés sur d'autres degrés, et qui sont
construits par analogie, celui que
porte la dominante est « naturel »,
28, 41, 551, 628.
NOMENCLATURE. — N. des sons
de l'échelle-type chez les Moder-
nes, 47 ; chez les Anciens, 76.
NOTATION. — N. Antique. —
Elle est dite instrumentale ou vo-
cale suivant qu'elle est plus an-
cienne ou plus récente. Mais celle-
ci n'est qu'un décalque de la pre-
mière, 86, 94, 622. Série des signes
primitifs, (101) . Représentation
du pycnon, 87. Le Corps de l'Har-
monie est représenté par des
signes invariables, 87, (108). Réac-
tion de la notation sur la pratique
de l'art, 90. La connaissance pra-
tique de la notation éclaircit les
problèmes de la linguistique musi-
cale, 137. — N. Médiévale. — Elle
est alphabétique, 201 ; neumatique
sans portée, 205 à 216 ; neuma-
tique sur portée, 217; quadrangu-
laire sur portée, 209, 211, 219, 223 ;
mensuraliste ou proportionnelle,
295 à 297 (361), (363), (369) à (380),
623. — N. Moderne. — Elle prend
naissance avec la portée, qui la rend
excellemment diastématique [voy.
ce mot]. Il faut donc chercher son
origine au Moyen Age, au xi*^ siècle,
époque où Gui d'Arezzo coordonna
les tentatives antérieures et ins-
talla définitivement, sur les lignes
de la portée, les notes musicales,
plus ou moins neumatiques encore,
216 à 220.
NOTATION RYTHMIQUE. — Chez
les Anciens, elle se fait au moyen
de signes surajoutés aux notes
alphabétiques et qui sont notam-
ment ceux de la Brève et de la
Longue. [Voy. ces mots]. L'absence
de signe implique que la syllabe
est brève, (181), 147.
NOTES DE PASSAGE. — Sons
étrangers à l'harmonie et servant
à unir conjointement les sons réels
des accords (60).
658
INDEX DESCRIPTIF
NOTES TONALES. — Les degrés L
IV, V de Véchelle-type moderne.
Leur résonance [limitée à la pro-
duction de l'Accord Parfait] en-
gendre la Tonalité, 341. Elles cor-
respondentau Corps de 1 Harmonie
antique, 343, 452, 619, 620. La
fugue est construite sur elles, 452.
NUANCES. — C'est dans l'Art An-
tique, un abus des professionnels
qui faisaient prendre aux sons mo-
biles des tétracordes un nombre
illimité de positions. Les Nuances
ne sont que mentionnées dans cet ou-
vrage, 92. 104. [Quelques exemples
en sont donnés dans V Encyclopédie
de la musique, 1, Grèce II, ch. iv.]
Voy. surtout Gevaert : Histoire de
la Musique dans V Antiquité, I.
OCTAVE. — La première et la plus
simple des Symphonies anti-
ques, 67, et l'une des trois Conso-
nances Parfaites de l Art Moderne,
64. Capacité limitative du mode,
chez les Modernes : ut ré mi fa sol
la si ut, ou la si ut ré mi fa 5 sol ^
la, par exemple, déterminent le
Majeur ou le Mineur. Chez les
Anciens, théoriquement, cela n'a
pas lieu : la capacité du mode
déborde l'Octave, de toutes parts,
et implique le fonctionnement si-
multané des cinq tétracordes du
Système Immuable. 77, 617. Mais,
pratiquement, l'octave dorienne,
située à la partie centrale du dia-
gramme sonore, 75, est l'échelle-
type de l'Art Antique.
OFFERTOIRE. — Chant primitive-
ment psalmique. au centre de la
messe, mais dont il ne subsiste
que l'antienne, 247. [Voy. Psaume].
ORCHESTIQUE. — Art de la danse,
chez les Anciens.
ORCHESTRE CONTEMPORAIN. —
Ensemble instrumental dont dis-
pose le musicien pour accompa-
gner les voix : qu'il peut aussi pro-
duire sans elles [symphonie ins-
trumentale], 575 à 588. L'O. est la
superposition de plusieurs chœurs
instrumentaux, comparables cha-
cun au chœur des LV voi.i' hu-
maines , 575 . Orchestre « par
trois » ; orchestre wagnérien. 580.
ORGANUM. — Primitivement asso-
ciation de deux parties distinctes,
l'une vocale et l'avtre instrumen-
tale, ou toutes les deux instrumen-
tales, par imitation du jeu de
l'orgue à tuyaux qui, dès l'Anti-
quité sans doute, comporta cette
manière, 171. O. à III et IV par-
ties, 171. L'O. est 1 origine de
toutes les pièces polyphones du
Moyen Age, 300.
ORNEMENTS MÉLODIQUES. — Ce
sont : les appogiatures, supérieure
et inférieure, 57 ; — les broderies,
58; — les anticipations, 59 ; — les
échappées, 59.
OUVERTURE. — Pièce initiale d'une
Suite instrumentale, 507, 510, 511,
516; ou d une œuvre dramatique;
quelquefois traitée à part et servant
de commentaire musical ou d in-
troduction à une pièce purement
littéraire. Dans tous les cas la forme
de rO. est une construction symé-
trique, soit du type (577). soit du
type (552), 524.
PAIRE. — On pourrait formuler
ainsi le principe des Paires : tout
motif ou même tout dessin de
quelque importance doivent être
entendus au moins deux fois. 318.
330, 526. Distinguer les paires de
motifs isolés [a -f- a] des paires de
motifs associés deux à deux [a -|- b]
-|- [a -j- b], 321; ou trois à trois
[a + b + c] + [a 4- b -f c]. Les
P. dans les danses de la Suite
(577) à (593), 511, 512. Les P. sont
encore en faveur dans lArt Con-
temporain. 592. 609.
PARTITION Mise en]. — Superposi-
tion par 1 éditeur d un ouvrage du
Moyen Age ou de la Renaissance
INDEX DESCRIPTIF
659
des parties vocales ou instrumen-
tales que les textes originaux four-
nissent dissociées , successives ,
300. 367.
PARTITION D ORCHESTRE. — Son
dispositif général et contumier,
(655). Sa lecture. 584 à 588.
PASSACAILLE . — Primitivement
une danse de rythme ternaire, d'o-
rigine méridionale ; devenue, grâce
à Buxtehude et J.-S. Bach, une
forme musicale remarquable : une
basse obstinée y porte de très nom-
breuses Variations , 503.
PASSEPIED. —Danse française, de
rythme ternaire, une des pièces de
la Suite, où elle prend la forme
symétrique, un second Passepied
formant raésode, 508, 509.
P£DALE. — Son soutenu [exécuté à
l'orgue par lepied, — d'où le nom],
et sur lequel peuvent s'édifier les
accords les plus disparates, pourvu
que le son formant Pédale fasse
dûment partie du premier et du
dernier accords, émis pendant sa
durée, 456, (532) et (535).
PENTE MÉLODIQUE. — Vers le
grave dans l'Art Antique, 6,71,72,
82, 83, 185, 615. Vers l'aigu dans
l'Art Moderne, 78, 184, 185, 615.
Mélodies « étales » du moyen âge,
186, 188, 616, 622. Nouveau change-
ment de jTente. de nos jours, 622.
PÉON [crétique]. — Pied [= temps]
fait de noire -\- croche -\- noire,
valant par conséquent 5 unités,
112. P. à la Renaissance, 373. P.
exclus de l'Art Moderne, 438.
PERFECTION. — Dune manière gé-
nérale, pour les rythmiciens du
Moyen Age, et encore pour ceux de
la Renaissance, la Perfection est
la divisibilité des durées par Trois,
295. Cercle de Perfection. 324,
366, 367. p. à l'Époque Moderne,
438, 447, 564, 566, 567.
PÉRIODES DE L'HISTOIRE MUSI-
CALE. — Leur encliaînement et
leurs limites, 5.
PHYGISTI [Harmonie]. — Échelle
modale; ré ut si la sol fa mi Ré,
ayant sol pour fondamentale, et
ré, pseudo-dominante, pour finale,
99 à 103.
PIED. — Le temps, dans la mesure
[mètre] antique, 113 (note). Voy.
Te.mps. Le Pied seul est connu des
théoriciens du Moyen Age et plus
ou moins exactement calibré par
eux; ils ne soupçonnent rien de la
mesure antique, dont le P. est
partie fragmentaire, constituante,
236, 243. Il en est de même des théo-
riciens et des musiciens de la Re-
naissance. Leurs « vers mesurés
à l'antique » ne sont que des appa-
rences, 371.
PLAGAL [Mods]. — Mode de forme
subordonnée à la forme principale,
qui est le Mode Authente, 177 à
179. Confusions dans l'établisse-
ment des Plagaux 178. (209 à 211).
PLAIN CHANT. — Expression vul-
gairement synonyme de Chant Gré-
gorien et d'ailleurs aussi vague que
cette dernière. Désigne les can-
tilènes ecclésiastiques de l'Office.
Il faudrait distinguer le planus
cantus, propre aux chants pro-
saïques [et dont le rythme exclut
les mesures isochrones], du chant
mesuré, à compartiments isochro-
nes, applicable aux pièces latines
de l'Office écrites en versification
rythmique, 17, 250, 251, 267. Le
P . C. ne peut et ne doit être accom-
pagné, en raison de son caractère
modal, 192, 194 à 200. L'accom-
pagnement qui lui fut appliqué au
Moyen Age est intolérable pour
nous, 198. Bonne exécution du P.
C, 242.
POÈME SYMPHONIQUE. — Compo-
sition pour orchestre en une ou
plusieurs pièces, avant tout des-
66o
INDEX DESCRIPTIF
criptives et ne s' astreignant pas,
en général à un plan préétabli. 11
y a des P. S. construits comme un
Allegro initial de symphonie. Il en
est d'autres de construction pure-
ment « successive ». Plusieurs se
présentent sous la forme de Varia-
tions transcendantes. Liszt a créé
le genre, qui est propre à l'Art
Contemporain, 599.
POLONAISE. — Danse de rythme
ternaire ; une des pièces de la
Suite, où elle prend la forme symé-
trique, une seconde P. formant
mésode, 510.
POLYPHONE [Art]. — Celui où les
mélodies s'associent en ensembles
de trois parties distinctes au
moins, de manière à former des
Accords de III sons. Les contre-
points rudimentaires à II parties
de l'Antiquité et du Moyen Age, où
les Symphonies antiques jouaient
le rôle essentiel, n'appartiennent
donc pas à l'art polyphone ainsi dé-
fini. Voy. Polyphonie et Homophone
[Art].
POLYPHONIE. — Association de
parties mélodiques distinctes au
nombre de trois au moins, et dont
la superposition tend à produire
des Accords Parfaits de III sons.
La P. ainsi spécifiée est absente de
l'Art Antique. Elle naît au xiii° siè-
cle environ et se développe assez
lentement. Au xvi*^, elle tend à deve-
nir harmonique, c'est-à-dire à s'or-
ganiser suivant les convenances de
l'harmonie tonale moderne. P. rudi-
mentaire [xi" siècle] à IV parties, se
réduisanten réalité à II parties seu-
lement, 171. La P. au xiii^ siècle;
ses vides et ses rudesses, 300 à
312. La P. auxvi*^ siècle, apogée de
l'art choral, applique consciemment
les modèles de la Résonance, 357 à
360. Le quatuor vocal ou instrumen-
tal est le modèle de toute poly-
phonie, 358, (361).
PORTEE. — Système de lignes hori-
zontales en nombre variable sur et
entre lesquelles s'installent les
notes. Origines, 217 à 220. La
Portée Générale (442) et (443) et les
portées partielles sont faites pour
l'ensemble et le détail des voix, qui
s'échelonnent, au nombre de lo es-
pèces, de la basse au soprano aigu
(443).
POSE et LEVÉ. — Traduction des
mots thésis et arsis. Les posé et
levé du temps ne doivent pas être
confondus avec les posé et levé de
la mesure antique. Cf. (131)et (136).
Posé et levé du temps [= pied],
112. Posé et levé de la mesure
[= mètre], 114. Conflit entre le
posé et le posé, 117, Nature du
POSÉ, 114, 122.
PRÉPARATION. — Le son qui forme
dissonance, dans les accords de
Septième Artificiels doit être pré-
paré, c'est-à-dire entendu à titre
de consonance dans l'accord im-
médiatement antérieur, 48. Dans
les accords de Neuvième Artificiels,
il y a deux sons dissonants à pré-
parer, 49. Origines historiques
delà P., 383.
PROLATION. — Division du temps
[lequel au Moyen Age est la Brève]
par 3 [P. parfaite] ou par i [P. im-
parfaite], 324.
PROSE. — Voy. Séquence.
PROSLAMBANOMÈNE. — Note ajou-
tée au grave du système des quatre
tétracordes doriens, qui consti-
tuent le diagramme sonore des
Grecs, 76.
PSAUME. — Poésie chantée de l'An-
cienne Loi, devenue le prototype
de presque tous les chants de
l'Office, 247. Si l'on représente le
psaume par p et l'antienne [=:
refrain] par a, on aura en abrégé ;
Introit =za -\- p -]- a; Graduel =
a-\- p + a; Verset alleluiatique =:
a -\- p -]- a; Offertoire = a [le
INDEX DESCRIPTIF
66 1
psaume est tombé] ; Communion
= a [le psaume est tombé].
PYCNON. — Région « serrée» contre
la hase du tétracorde, grande d'au
moins un demi-ton, mais ne devant
pas atteindre cinq quarts de tou
85, 88. Voy. Catapycnose. Le
Pycnon est mis en évidence par la
notation (103) à (111).
PYTHAGORICIENS [Intervalles]. —
Réglés par le ministère de la quinte
seule (75) à (77), d'excellent usage
dans l'art homophone antique et mé-
diéval, 70, 174, 339. Différence
entre les I. P. et les I. naturels,
336, 337, 343.
QUADRANGULAIRE [Notation]. —
Voy. Notation Médiévale.
QUADRUPLE. — Voy. Motet.
QUANTITÉ. — Durée relative des
syllabes entre elles, qui sont brèves
ou longues. Voy. Brève, Longue,
153, 227, 371, 633.
QUART DE TON. — Voy. DiÉsis.
QUARTE. — La troisième des Sym-
phonies antiques, 67; une des trois
Consonances Parfaites de l'Art
Moderne, 64. Sa connexion avec la
quinte et son rôle dans l'établisse-
ment de la justesse, 34. Quarte
juste, 34. Quarte majeure, 32 ; ou
augmentée, 35. Ilsufiit d'une quarte
augmentée, pour spécifier le ton,
37. Fausse quarte, 36. Tendance
résolutive de la Q. augmentée, 35.
Traitée harmoniquement comme
dissonance, au xvi" siècle, 382.
QUARTE ET SIXTE. — Deuxième
renversement de l'Accord Parfait,
53. Pourquoi la Q. et S. précède
si souvent, dans l'art classique, la
cadence parfaite, 382 (note). Voy.
Chiffrage.
QUATUOR VOCAL. — Le Quatuor
vocal des voix mixtes, c'est-à-dire
d'hommes et de femmes [ou d'en-
fants] est le type du chœur complet.
Avec quatre parties on peut, har-
moniquement, tout dire, 363, 365,
454, 575. Entente admirable qu'eu-
rent de sou écriture les artistes de
Renaissance, 358. Le Q. V. est le
prototype de toute association po-
lyphone, et les chœurs instrumen-
taux dont se compose notre or-
chestre sont analogues au quatuor
des voix, 575.
QUINTE. — La deuxième des Sym-
phonies antiques, 67 ; une des trois
Consonances Parfaites de l'Art
Moderne, 64. Son rôle dans l'éta-
blissement de la justesse entraîne
sa qualillcation de « juste », 34.
Rapport numérique de la quinte :
2/3, 67. Quinte majeure, 32.
Quinte diminuée, 34. Le ton est
spécifié par une seule quinte dimi-
nuée, 37. Fausse quinte, 36. Ten-
dance résolutive de la quinte dimi-
nuée, 34. La Q. est, en musique,
la mesure de tout, 621.
QUINTE MODALE. — Région carac-
téristique de l'échelle modale, ins-
tallée sur la Fondamentale antique ,
80, et, dans VArt Moderne, sur la
Tonique. Les Q. M. antiques sont
les mêmes que les Q. M. médié-
vales (122) et (122 bis), (206), parce
que les fondamentales sont les
mêmes dans l'Antiquité et au
Moyen Age, 182. Enoncé mélodique
de la Q. M. au début des pièces
chorales de la Renaissance : an-
nonce de la fugue, au moyen du
jalonnement mélodique des anti-
ques échelles, 391. La Q. M. est le
support de la fugue moderne, 448,
450, 451, 468, 621. Voy. Quinte
Tonale.
QUINTE TONALE. — En s'appuyant
sur les définitions données de la
Tonalité et du qualificatif « tonal »,
on peut appeler Q. T. la quinte
modale du Majeur Moderne. Il
arrive en effet que certaines
œuvres du xvi*' siècle présentent un
compromis entre l'échelle modale et
662
INDEX DESCRIPTIF
l'échelle tonale de même base, et
que l'auteur passe subrepticement
de l'une à l'autre, 415 à 417.
RÈ [Mode de]. — Échelle modale de
transition . correspondant aux
mélodies « étales » du moyen âge,
qui ne s'orientent ni vers l'aigu ni
vers le grave — intermédiaire entre
les modes de mi et rf'uT. 186. 188,
345 (note), 616. 622. Autonomie du
mode de Bé, 188. Formation méca-
nique du Mineur Moderne, au
Moyen Age, par contamination du
Mode de Bé, 290, 347, 348. 616.
Survivance du Mode de Bé auto-
nome au xvi"^ siècle, 353.
RECHANT. — Befrain, au AVI" siè-
cle, 372.
RËEXPOSITION. — Voy. Exposi-
tion.
REFRAIN. — Bitournelle vocale
plus ou moins longue, destinée à
s'unir aux couplets d'une chanson
et aussi à les séparer les uns des
autres ; ordinairement proférée en
chœur, pour faire contraste à l'exé-
cution des couplets en solo. Re-
frain dans l'Art Antique. 160; dans
l'Art Médiéval, 271. 272. 318: à la
Renaissance, 372. 393. 400.
REGLAGE DES SONS DE L'ECHELLE.
— Les Pythagoriciens règlent les
distances des sons par le seul
ministère des Consonances Par-
faites, 73, et, essentiellement par
la quinte, 79. Mode de Mi et Mode
d'UT réglés par les Pythagoriciens,
79. Mode d'UT réglé simultané-
ment par les quintes et les tierces,
338 à 342.
RÈGLE D'OR. — Applicable à l'exé-
cution du chant grégorien, elle
interdit de respirer au moment où
ion passe, dans l intérieur d'un
moi, d'une syllabe à l autre, 242.
RELACHEES , Harmonies]. — Échel-
les modales ayant leur Finale située
non au grave du parcours mélo-
dique, mais au centre de ce par-
cours, où à peu près; dans l'Art
Antique, 176; — dans l'Art du
moyen âge. 177, 193.
RENVERSEMENT. — R. des Inter-
valles (35). R. des Accords (47) et
(50\52.
REPETITION. — Pour les Grecs la
répétition mélodique et rythmique
est un mojen expressif efficace.
158.
RÉPONSE. — Béitération du Sujet
[thème principal de la Fugue],
dans le ton de la Dominante , 455.
469. Mutations de la R. (536) à
(538).
RESOLUTION — La résolution de
toutes les dissonances, à lexcep-
tion de celles qui résultent d'une
altération ascendante, se fait par
la descente du son dissonant sur
le degré inférieur, 48. R. éludée,
dans l'Art Contemporain, 550, 596.
RÉSONANCE. — Phénomène cons-
tant : tout son [fondamental] en-
traine la production de sons secon-
daires [harmoniques], échelonnés
suivant un ordre invariable, et en
nombre indéfini, 22. R. Supérieure,
21 à 29. R. Inférieure, 23, 74, 345
(note). R. telle qu'elle semble avoir
été perçue par les Anciens, 277;
— par les musiciens du Moyen
Age II, 278 ; — par les Modernes,
422. Etagement pratique des sons
conformément aux données de la
R.. 357 à 359, 553, 583, 629. Cor-
rection des sous « faux » de la
R.,en particulier des harmoniques,
7*, II', i3'. qui sont inutilisables
tels quels. 26 à 28. 41, 551, 628,
629.
RESPONSORIA. — Chants alternés
de la liturgie chrétienne, répartis
entre deux chœurs ou entre so-
listes et chœurs. Le Libéra, 249.
RETARD. — Substitution [au moyen
d'une prolongation ou préparation]
INDEX DESCRIPTIF
663
d'un son étranger à l'accord, à l'un
de ses sons réels, 51. Double R.
(45). R. au xvie siècle, 383. 387,
388.
RONDO. — Dérivation du rondeau
de nos vieux poètes, 272, où cer-
tains vers refrains se répètent, à
intervalles déterminés. Le propre
du Rondo musical est de présenter
au moins 3 fois, dans le même ton,
le même thème, à travers la pièce.
Des divertissements séparent ces
réitérations. La construction du R.
est donc « par répétition ». Quel-
quefois des Variations s'y greffent,
510, 513, 514. Souvent la Sonate
classique se termine par un Rondo,
513.
RYTHME. — Son importance, sa
prééminence dans TArt Antique, 7,
8, 106, 128, 148. Il est « le mâle »,
disaient les Grecs. Son rôle dans
le drame est majeur, 153, 165, 633.
R. révélé en partie aux yeux par
les figures de la danse, chez les
Anciens, 131, 152. Action du lan-
gage verbal sur le Rythme, diffé-
rente suivant que l'accent est
chanté ou appuyé, 8, 128. C'est le
R. verbal qui impose à toute la
musique, même instrumentale, ses
habitudes essentielles, 8, 233, 240,
256, 299, 326. Cette action de
l'accent verbal cesse en France à
la fin du Moyen Age, et pourquoi,
331, 354, 374, 379. Les plus
anciens rythmes connus sont bi-
naires, 630.
B.YTEUllQJJ'E. — Organisationdes du-
rées dans les trois arts musicaux,
108, 128. Deux rythmiques chez
les Anciens : la R. populaire, sim-
pliste, orchestique, et la R. affinée,
110, 630, 634.
SANCTUS. — L'un des chants
« communs » de la Messe, en trois
parties, 403, 404, 407 408, 410.
Voy. Messe.
SCANSION. — Enonciationrythmique
des durées syllahiques dans les
langues antiques, abusivement ap-
pliquée à la langue française par
certains musiciens-philologues du
xvi° siècle 372.
SECONDE. — Intervalle dissonant,
considéré comme le renversement
de la Septième. C'est donc le son
grave qui doit, dans la résolution,
descendre d'un degré, 44. Dia-
phonie chez les Anciens (67), 63.
SEMI-BRÈVE. — Voy. Brève.
SENSIBLE. — Septième degré de
l'échelle-type dans l'Art Moderne.
Il subit l'attraction de la Toni-
que, vers laquelle il tend impérieu-
sement, 47, 79. Règle essentielle
à la résolution des dissonances de
l'harmonie classique moderne :
lorsque la S. et la Sous-Dominante
sont entendues simultanément, l'in-
tervalle dissonant qui en résulte se
résout par l'ascension de la S. à
la tonique et la descente de la
sous-dominante à la médiante (20)
et (22), 34. Les S. descendantes de
l'Art Antique, 93. La S. ascendante
de l'Art Moderne, dès le Moyen Age,
289. Importance harmonique de la
S., 341. Difficulté de prendre parti,
dans un grand nombre de cas, pour
ou contre la S., 350. Affaiblissement
de la S. dans l'Art Contemporain,
596.
SEPTIÈME. — L'intervalle de Sep-
tième fourni par la résonance. (6),
(11). (68), (69), est extra-diatonique
et faux, 27, 422, 627. 628. La S.
dans l'Accord Général de V sons
est corrigée par « analogie », 27.
Dans tout accord de IV sons la S.,
qui est dissonante, doit se résoudre
en descendant d'un degré, 43. Cette
règle est atténuée ou même éludée
dans l'Art Contemporain, 550.
SEPTIÈME DIMINUÉE [Accord de].
— Abréviation pour : Accord de
Septième placé sur la noie sen-
sible du mode mineur. Se chiffre
par un 7 barré.
664
INDEX DESCRIPTIF
SEPTIÈME- DOMINANTE [Accord
de]- — Abréviation pour : Accord
de Septième placé sur la domi-
nante, cest-à-dire sur le V*^ degré.
37, 46, 628. On dit aussi [Accord
de] Septième de Dominante. Yoy.
Chiffrage et Do.minante.
SEPTIÈME-SENSIBLE [Accord de].
— Abréviation pour : Accord de
Septième placé sur la Sensible,
c'est-à-dire sur le VIP degré, 37,
46, 628. On dit aussi : [Accord de]
Septième de Sensible.
SEQUENCE. — Primitivement vo-
calises exécutées en alternances
chorales et servant de conclusion à
certains versets alleluiatiques.
Plus tard on y ajouta des paroles
et elles devinrent ainsi les Proses.
Consultez sur cette transformation
Y Art Grégorienne Gastoué [Alcan],
p. 76, 182 et suiv. Plusieurs Sé-
quences et Proses sont mention-
nées ici, 268, 270.
SEXTUOR VOCAL.
Humaines.
— Voy. Voix
SFORZATO. — Le sforzato vocal est
à rejeter, 377, 443.
SIXTE. — Intervalle considéré comme
le renversement de la tierce, 44.
Diaphonie pour les Anciens (67),
63. On nomme [Accord de] Sixte le
premier renversement de l'Accord
Parfait, 53. Voy. Chiffrage.
SOL [Mode de]. — Hypophrygisti
des Anciens, dite aussi lasti, 100.
102, prolongée dans les VIP, VHP,
IV® Modes ecclésiastiques médié-
vaux, 182, 183, 191, 193. Survivance
au xvi^ siècle, 351, 402.
SON FONDAMENTAL. — // corres-
pond à la plus grande longueur de la
corde vibrante ou du tuyau sonore,
etc., (6), 22.
SONATE. — Dans son acception la
plus récente, ce mot désigne un
ensemble musical composé de trois
ou quatre pièces successives ayant
entre elles des rapports « tonaux »
[tons voisins], et dont le morceau
essentiel, caractéristique, est ordi-
nairement le premier, un Allegro.
Plan de cette pièce initiale, en mode
majeur, 477 à 483, (548); en mode
mineur, 483 à 485, 512 à 516. Ce
plan est, d'une manière générale,
fait des trois parties suivantes :
Exposition Développement Central,
Réexposition, 477 à 483,496, (563).
Tons des diverses pièces, '483.
Comparaison de la Sonate-Sym-
phonie et de la Suite, 522.
SONATE-SYMPHONIE. — La Sym-
phonie n'étant qu'une Sonate d'or-
chestre, l'expression ci-dessus im-
plique que la structure de ces
deux ouvrages est la même, 476,
483, 489, 496.
SONS HARMONIQUES. — Satellites
du son fondamental. Ils sont en
nombre illimité, 22, 66. Les plus
facilement perceptibles sont i, [2],
3, [4], 5, et leur superposition
fournit l'Accord Parfait Majeur de
III sons. 23. Extension de la per-
ception des Harmoniques : tout se
passe comme si les musiciens
avaient enregistré de plus en plus
nettement le phénomène de la
Résonance : 277, 422.
SOPRANO. — Voix féminine aiguë
s' étendant de ré ^ k soL (443). Le
Soprano [Surjaigu monte au si ^
(443).
SOUS-DOMINANTE. — Quatrième
degré de l'échelle-type, dans l'Art
Moderne . Etiquette abréviative
pour : degré situé immédiatement
au-dessous de la dominante, 47.
Règle essentielle à la résolution
des dissonances de l'harmonie clas-
sique moderne : lorsque la S.-D.
et la Sensible sont émises simul-
tanément, r intervalle dissonant qui
en résulte se résout par l'ascension
de la Sensible à la tonique et la
descente de la S.-D. à la médiante
INDEX DESCRIPTIF
665
(20) et (22), 34. Modulation à la
S.-D. fade pour les Modernes,
nulle pour les Anciens, 78, réser-
vée souvent à la fin d une pièce,
dans Palestrina , Bach, 4-10; à
la fin d'une fugue, 451 ; d'une pièce
quelconque. 490 à 492. Pourquoi
elle est d'un maniement difficile et
dangereux, 491, 492.
STRETTE. —Resserrement des « en-
trées » les unes sur les autres. Le
prototype de toute Strette est le
stretto de la fugue, 461.
STROPHE ORCHESTIQUE. — Une
des trois parties de la triade stési-
chorienne [Strophe, Antistrophe,
Epode], 153 à 158. La mélodie et
le rythme en étaient composés
avant les paroles, 154. Ils se répé-
taient identiques dans l'Antistrophe
où cependant les mots étaient nou-
veaux, 155.
SUBSTITUT. — Temps [Pied] d'un
autre genre ou d'une autre forme
que le temps normal de la mesure.
Celui-ci reste toujours pur et porte
le Posé. Le S. affecte le Levé
seul et déterminé, par voisinage
et par contraste, le Posé, 127.
SUITE. — Série d'Airs à danser, en
nombre variable [de 4 à lo] qui se
succèdent dans le même ton, 512,
et n'ont entre eux d'autres liens
que cette uniformité d'armure. La
S., née sans doute dès le xv^ siècle,
fut en honneur au xvii°, surtout
au xviii" siècles, 506 à 512. Elle
est essentiellement instrumentale.
Nos Contemporains écrivent des
« Suites d'orchestre » qui sont sou-
vent descriptives et n'ont plus rien
de commun avec l'ancienne forme,
que le nom.
SUJET. — Voy. Fugue.
SURAIGUES [Tétracorde des]. —
Il est situé au sommet du dia-
gramme sonore, au-dessus des
Disjointes [qui sont les Aiguës du
Système Immuable], 77.
SUS-DOMINANTE. — Sixième degré
de l'échelle type, dans l'Art Mo-
derne. Etiquette abréviative pour :
degré situé immédiatement au-des-
sus de la Dominante, 47.
SUS-TONIQUE. — Second degré de
r échelle-type, dans l'Art Moderne.
Etiquette abréviative pour : degré
situé immédiatement au-dessus de
la tonique, 47.
STMËTRIE. — La symétrie suppose
dans l'œuvre ou partie de l'œuvre
à laquelle elle s'applique, une sec-
tion centrale, de part et d'autre
de laquelle [autrement dit : avant
et après laquelle] s'installent les
0 pendants ». Ce centre est la « mé-
sode », 161. Presque toutes cons-
tructions symétriques sont méso-
diques. — Scènes lyriques symé-
triques, dans le drame grec, 9, (3),
13, 159, (190), 162, (198). S. ri-
goureuse : exemple emprunté à
Euripide, 159, 162; exemple de
symétrie rythmique tiré d'un vau-
deville, 500. S. par groupes d'élé-
ments, 162, (198). La S. entraîne
souvent l'abrègement du « retour »
en pendant, après la mésode. Il y
a là une sorte de nécessité dont
l'application se retrouve à toutes
les époques de l'art, 246, 249, 394.
S. dans les chants psalmiques de
l'Office, 244 à 247, 249; — dans les
Motets du xiii*^ siècle, 317; — dans
les chansons du xv^ siècle, à l'inté-
rieur des couplets, 328, 329 ; —
dans le plan des chansons chorale.s
de la Renaissance, 394, des Motets-
Répons, 402, et des Madrigaux de
même époque; — dans la musique
dite de chambre et les Symphonies
classiques, 488, 495, (563), (577),
(579) , (580) , (581) , (582) . (588) , (593) ,
(595), (597), (598), (599), (600),
(601), (605), (606). Haydn est un
des créateurs les plus actifs des
formes modernes symétrisées, 521.
La S. à l'époque classique, 524. S.
[par à peu près [sans partie méso-
666
INDEX DESCRIPTIF
dique, 329. (403), (404). La S. dans
le détail, 637.
SYMPHONIE. — Sonate pour or-
chestre, composée de trois ou
quatre pièces. Yoy. Sonate. Ana-
lyse de la Symphonie avec Chœurs,
de Beethoven, 517 à 521.
SYMPHONIES. — Ce sont, pour les
Anciens, les Consonances Par-
faites et, par ordre de qualité :
l'Octave [1/2], la Quinte [2/3] et la
Quarte [3/4], 167. Intervalles tels
que le mélange de leurs deux sons
se fasse d\ine manière parfaite,
63. Intervalles directeurs, essen-
tiels, 65, 625. Emploi des S. à
1 exclusion de tout autre intervalle,
dans certaines polyphonies médié-
vales, 170, 171. Employées comme
conclusions, encore à la Renais-
sance, 360, 389, (470). Elles pour-
suivent leurs destinées jusqu'à nos
jours dans le chœur a cappella,
dont elles restent les supports, 385.
Fondements de la fugue moderne,
448, 452, 469. Elles continuent à
régler les instruments à cordes, de
nos jours, 530.
SYNCOPE. — Chevauchement d'une
durée quelconque sur les divisions
essentielles de la mesure, 77.
SYSTÈME IMMUABLE. — C'est,
dans le régime musicaldes Anciens,
le Système Parfait complété par le
tétracorde des Conjointes, 77. Per-
sistance du S. I. au Moyen Age,
surtout dans la musique ecclésias-
tique, 203.
SYSTÈME PARFAIT (Grand).— Eti-
semble des quatre tétracordes que
les Grecs associaient invariablement
et qui étaient, de l'aigu au grave,
ceux des Suraiguës, des Disjointes,
des Moyennes et des Graves, 77.
TEMPÉRAMENT ÉGAL. — Division
de l'octave [au clavier] en XII demi-
tons égaux, 37. Connu des Anciens,
(107), mais dédaigné par eux.
TEMPO. — Vitesse exacte de l'exé-
cution, 367. Elle varie plus ou
moins souvent, au gré du compo-
siteur, et s'indique, dans les publi-
cations modernes, par des termes
italiens. Les plus usités sont, par
ordre de vitesse croissante ; Largo,
Adagio, Andante, Andantino, Alle-
gretto, Allegro Moderato, Allegro
Vivace, Presto, Prestissimo.
TEMPS. — Division de la mesure,
mise en évidence par la battue.
S'appelle « pied » ches les Anciens.
Formation des T. dans l'Art Anti-
que, par le groupement des uni-
tés, 111. Ces groupes diffèrent
non seulement par le nombre des
unités, mais par leur arrangement.
Temps-types principaux, (130).
Battue des Temps dans l'Art An-
tique : posé et levé, 113. Genres
des Temps (131). Cas où les T.
subissaient une décomposition de
leur battue, 114. Condensation et
monnayage des divers T. 121. Les
Temps ou Pieds purs sont intenses
et portent le Posé de la mesure
antique, 127. L'indication des T.
dans une exécution collective de
nos jours, est fournie par la battue,
laquelle signale aux yeux des inter-
prètes les divisions essentielles de
la mesure, 568 à 571.
TEMPS FORT. — Temps initial de
la mesure, d'après les solfèges
modernes. Absurdité les trois
quarts du temps. Réalité dans
toute la musique orchestique qui
relève des pas marchés ou courus,
110. 128, 129, 630. L Art Antique
élude le T. F. partout où l'allure
de la marche dansée ne l'appelle
pas, 122, 129. Le T. F. dans la ver-
sification rythmique du Moyen Age,
239, 241, 631. Essentiellement
orchestique, le T. F. s'installe dans
l'Art Moderue à l'époque où les
danses envahissent tout, 435, 634.
TENOR. — Soubassement des pièces
polyphones des XII^-XIII'^ siècles,
généralement au grave des autres
INDEX DESCRIPTIF
667
voix ou parties, 301. Base ryth-
mique de la polyphonie, 303. Etude
spéciale du T., 306 à 312.
TENOR [ou TAILLE] . — Voix mas-
culine lapins élevée, de mi., k la ^
(443). Le fameux ut de poitrine est
1 «< j. Il est sans beauté,
TÈTRACORDE. — 5js<ème coordonné
de quatre sons conjoints, dont les
deux extrêmes sont à distance
de quarte juste, et dont les inter-
valles séparateurs diffèrent, chez
les Anciens, selon le Genre, 76,81.
(95). Les sons limitatifs des tétra-
cordes appartiennent au Corps de
l'Harmonie, 73, 452. Cinq T. sont
répartis dans le Système Immuable,
ceux des Moyennes, des Dis-
jointes, des Conjointes, des Surai-
guës, 77. Ils sont conservés par le
Moyen Age, 203, qui plus tard leur
substitue un régime de IV tétra-
cordes disjoints : ceux dos Excel-
lentes, des Supérieures, des
Finales et des Gi-aves, 204. Tétra-
corde oriental [néo-chromatique],
(94), 350, 424, (623), 538.
TÈTRAMÊTRE TROCHAIQUE. —
Vers antique fait de quatre mesures.
Chaque mesure y est un ditrochée
[6/8]. Les temps purs, donc in-
tenses, donc porteurs du posé, y
sont initiaux, 126.
TIERCE . — Intervalle consonant
[^Consonance Imparfaite^ majeur
ou mineur, 32. Tierce majeure \=.
4/5], 67. Tierce mineure [= 5/6],
67. Diaphonie pour les Anciens (67) ,
63. Érigée à la dignité de conso-
nance par les musiciens du Moyen
Age II, 277, 278. Importance des
T. à partir du xvi"^ siècle, 335 ;
leur triomphe au xvii<^, 421. Difié-
rencedesT. mélodiques, pythagori-
ciennes, calibrées par les quintes,
et des T. naturelles de la Réso-
nance, les seules qui rendent pos-
sible les accords de III sons, 336,
337, 626. Etagement des T. [prin-
cipe de Rameau] fournissant méca-
niquement les accords, 27, 28,
473, 551, 552, 554, 556. Extension
illimitée de cet etagement àTEpoque
Contemporaine, 556, 597.
TIERCE PICARDE— Tierce majeure
employée pour conclure une pièce
en mode mineur, 353, 355, 362.
TON [échelle]. — Hauteur absolue
d'une échelle, réglée par le diapa-
son. En ce sens, le mot tonalité est
un barbarisme, 16 (note). Tons an-
tiques, 93. T. phrygien et T. hyper-
phrygien, 135 et 136, employés
dans l'hymne delphique (171). Re-
marquer que l'étiquette des tons
n'a aucun rapport ici avec la nature
du mode, qui est la Doristi II, 135.
Les T. s'échelonnent par quintes
justes, 344. Les Tons Voisins dans
la Tonalité, 342, 343, 360, 408, 413,
429, (508), 469, 476, 479, 488 à 492,
501, 503. Ils marquent les limites
modulantes de la fugue, 449, (520).
La fugue établit leurs préséances,
451. Souvent éludés à l'Epoque
Contemporaine, 590.
TON [intervalle]. — Seconde majeure
31. Le ton a deux expressions nu-
mériques principales. Mesuré par
les Pythagoriciens, il vaut 8/9 ; par
les physiciens modernes tantôt 8/9,
tantôt 9/10 ; voy. ci-dessous. Le
Ton Maxime [7/8] représente l'in-
tervalle qui sépare le fa* du sol dans
la Résonance (68). Ton Majeur [8/9]
et Ton Mineur [9/10], 340, (409).
TONALITE. — Ensemble des phéno-
mènes mélodiques et harmoniques
organisés autour de la tonique par
les musiciens modernes, 16, 343.
Sens spécial et restreint du mot en
cet ouvrage, 16. Centre harmonique
de la Tonalité, 339, 341. La T. a pour
facteurs harmoniques essentiels les
degrés I, IV, V de l'échelle type,
341, 453. Divers sens du mot To-
nalité, 343. Installation de la T. à
la Renaissance, 339 à 345. Tyrannie
de la T. à l'Epoque Moderne, 423,
428. Elargissement de la T. dans
668
INDEX DESCRIPTIF
l'Art Contemporain, 540. Ordre de
parenté des toniques qui gravitent
autour du ton central, (631) et (682).
La parenté de tous les tons avec la
tonique décroît au fur et à mesure
que la distance des toniques dimi-
nue, 541. Puissance occulte de la
T. dans l'Art Contemporain, 594,
596 . T. éludée dans certaines
œuvres de nos jours, 595.
TONIQUE. — Premier degré de Vé-
chelle-type, dans TArt Moderne, 47,
autrement dit fondamentale du
mode c?'uT, 341. L'Art Antique n'a
pas de T. fixe, et le mot Tonique
ne peut convenir à la Fondamentale
de ses modes, 80.
TONS VOISINS. — Voy. Tons.
TOUCHEMENT. — Mot créé par
Expert pour indiquer la battue
pratique à laquelle recouraient les
exécutants du Chœur, à la Renais-
sance, 376. Le T. s'applique à la
semi-brève, 376, 379.
TRAIT. — Chant psalmique rempla-
çant le verset alleluiatique à cer-
tains jours de pénitence, 248. Trait
du dimanche des Rameaux, de
forme lyrique libre, 248.
TRANSPOSITEURS [Instruments].
— Quels ils sont, 584. Pourquoi
ils sont, 585. Comment on les
écrit, 586. Comment on les lit sur
la partition d'orchestre, 587. Trans-
position de transposition, dans le
cas où un corniste par exemple,
joue sur un instrument en fa des
parties écritespour des instruments
construits en ré, en mi, etc., 588
(note).
TRIMÈTRE ÏAMBIQUE. — Vers an-
tique fait de trois mesures. Chaque
mesure y est un diiamhe [6/8]. Les
temps purs, donc intenses, donc
porteurs du posé, y occupent la
seconde place, 126.
TRIPLE. — Voy. Motet.
TRITON. — Intervalle de trois tons
entiers, 36. C'est la Quarte Aug-
mentée, 35 — ou Q. Majeure, 32.
Il devint le « diable en musique »,
beaucoup plus redouté des puristes
de la Renaissance qu'il n'avait été
des Anciens, des musiciens médié-
vaux et qu'il n'est de nos jours,
535.
TROCHÉE. — Pied [= temps] fait
de noire -f~ croche, valant par con-
séquent 3 unités, 112, 113. Tfochée
au moyen âge, 254, 256; à la Re-
naissance, 370, 377, 379, 395; dans
l'Art Moderne, 441, 444.
UNISSON. — Absence d'intervalle.
Deux sons à l'unisson absolu bat-
tent le même nombre de vibrations.
UT [Mode d']. — Le Majeur Moderne,
le Majeur « absolu », 185. Sa nais-
sance tardive et les causes de ce
retard, 183. Orientation ascendante
de cette échelle, qui correspond aux
formes mélodiques dirigées vers
l'aigu, 186, 616. Mode d'Ut obtenu
par le réglage pythagoricien, 184,
78, 626. Différence essentielle entre
la Lydisti antique et le mode d'Ut,
187. Formation mécanique du Mode
d'Ut, au Moyen Age, sous l'influence
de l'Accord Parfait Majeur de mieux
en mieux perçu et de plus en plus
goûté, 287, 291. Installation défini-
tive à la Renaissance : le mode d'Ut
y est l'expression même de la To-
nalité , 339 à 345. Tyrannie du
Mode d'Ut à l'Epoque Moderne ;
le mode autocrate ; il n'y a plus
qu'une échelle, 423, 617. Réaction
contre Ut à l'Époque Contempo-
raine, 530, 539.
VARIATION. —Transformation mé-
lodique, harmonique ou rythmique
d'un thème — les trois modifications
peuvent être simultanées — et telle
que ce thème reste toujours recon-
naissable. Certains Traits de la
liturgie sont des prototypes de V.
mélodique, 248. Les Ténors du
Moyeu Age fournissent des exem-
INDEX DESCRIPTIF
669
pies très remarquables de V. mélo-
diques et rythmiques, 309, 311,
313, 315. Les Psaumes choraux de
la Renaissance sont souvent écrits
en V. sur un cantus firmus, 397,
398, 400. V. à l'Époque Moderne
classique, 500 à 506. V. dans la
IXe Symphonie, 519, 520. Bach est
le maître qui excella dans la V.,
le mot étant pris dans son sens le
plus large, 521 , 594. La V. , en grand
honneur dans l'Art Contemporain,
y a pris une singulière ampleur,
quitte à dégénérer parfois en pro-
cédé, 594, 610, 636.
VERS MESURÉS A L'ANTIQUE. —
Décalques par à peu près, des vers
grecs ou latins en vers français
artificiels. Tentative des musiciens
de la Renaissance, qui essayèrent,
bien qu'ils connussent mal le mé-
canisme de la versification gréco-la-
tine, de l'appliquer à la langue
française et à la mélodie dont ils
revêtaient les mots. Intérêt et uti-
lité de cette tentative, 371, 632.
VERSET ALLELUIATIQUE. — Chant
psalmique faisant suite au graduel,
qu'il remplace quelquefois, et pré-
cédant immédiatement l'Evangile,
245. Voy. Psaume.
VERSIFICATION RYTHMIQUE. —
Étiquette servant à désigner la fac-
ture technique de la poésie médié-
vale, où les accents d'intensité,
répartis de 1 en 1 ou de 'i en i syl-
labes, forment l'ossature du vers,
139. Accents principaux et accents
secondaires de cette versification,
139, 251, 253.
VOIX HUMAINES. — Les voix essen-
tielles, au nombre de quatre, for-
ment le Quatuor Vocal : Soprano,
Contralto, Ténor et Basse, 363.
Liste de toutes les variétés de voix
(443). De l'aigu au grave on trouve :
Soprano Aigu
Soprano
Mezzo Soprano
Contralto ou Alto
Haute Contre
Ténor ou Taille
Basse Taille
Baryton
Basse
Basse Profonde
Femmes.
Hommes.
La voix la plus grave des femmes
et la voix la plus aiguë des hommes
ont même étendue [Haute Contre
= Taille]. Le Sextuor Vocal com-
prend les deux voix extrêmes et la
voix moyenne de chaque groupe,
364.
N. B. — Le lecteur désireux de serrer de plus près les
notions du Mineur Antique et du Majeur Moderne, décrits ici
d'après leurs caractères apparents, trouverait dans mon
exposé de la Musique Grecque [Encyclopédie de la Musique,
I, Grèce, IV, [Delagrave)] l'exposé des analogies et des dis-
semblances profondes quil importe d^établir entre les deux
régimes.
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES
TOME I
ART ANTIQUE
Avertissement 3ài8
Définition et limites des périodes historiques adoptées dans l'ou-
vrage. Acception du mot « Tonalité ». Eschyle et Wagner.
CHAPITRE I
L'HARMONIE SIMULTANEE A L'£POQUE CLASSIQUE. 19 à 60
I. La Résonance 21 à 29
Résonance Supérieure. Résonance Inférieure. L'Accord par excel-
lence est l'A. de III sons. Correction infligée à certains « harmo-
niques ». Formation des Accords par étagement des tierces. Exten-
sion progressive de cet étagement.
II. Les Intervalles et l'Echelle 3o à 40
Gamme ou Échelle-type. Nomenclature des Intervalles. Grandeurs
comparées de chaque couple d'Intervalles. La Quinte et la Quarte.
Résolution de la Quinte Diminuée et de la Quarte Augmentée : clef
de l'harmonie dissonante classique. Intervalles chromatiques. Les
quatre dimensions de tout intervalle. Résolution des Intervalles
Augmentés et des Intervalles Diminués.
m, L'Accord Général et les Accords Dérivés 4i à 5o
Accords de III, IV et V sons. Accords consonants. Accords dis-
sonants. Place des Accords sur l'Echelle musicale. Échelle-type.
Nomenclature des degrés de l'Échelle. Accords Artificiels. Prépa-
ration et Résolution de la dissonance.
IV. Artifices de l'Harmonie 5i à 60
Retards. Altérations. Renversements. Chiifrage. Notes de Pas-
sage. Appoggiatures. Broderies. Anticipations. Échappées.
67» TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES
CHAPITRE II
ANTIQUITÉ 6i à i65
I. Les Intervalles et l'Echelle-ttpe 63 à 74
Symphonies et Diaphonies. Classification historique des Inter-
valles. Monocorde de Pythagore. Expression numérique des princi-
paux intervalles en longueur de cordes. Ce que les Anciens ont
perçu de la Résonance. Construction progressive de leur Echelle-
type. La « pente mélodique » vers le grave. Réglage des cordes
d'une cithare. Le Corps de l'Harmonie.
II. L' « Harmonie » Hellénique 73 à 85
L'Harmonie, c'est le Mode. Nomenclature des sons. Les cinq
Tétracordes associés : Graves, Moyennes, Disjointes, Suraiguës,
Conjointes. Comparaison de l'Octave Dorienne et de notre octave-
type, La Quinte et la Quarte. La Fondamentale. La Quinte Modale.
Le Mode de mi [la Doristi], mode conducteur, essentiel. Les divers
Genres de l'Harmonie : Diatonique, Enharmonique, Chromatique,
Néo-Chromatique. Importance de l'Enharmonique. La Catapycnose.
III. La Notation 86 à 94
Notation dite Instrumentale. L'art « vulgaire ». L'art des profes-
sionnels. Ce que la notation grecque met en lumière. Les Tons.
IV. Les Harmonies Barbares gS à io3
Elles s'opposent au Groupe Dorien national et forment le Groupe
Phrygio-Lydien exotique. Définition de ces groupes. Annonce du
Majeur et du Mineur modernes par la classification modale due à
Aristote .
V. La Polyphonie Antique [a II parties] 104 à 107
Elle se réduit à un jeu d'intervalles, à un contrepoint rudimentaire,
à des accords privés de tierces, SjTiaulies hypothétiques par
Gevaert.
VI. La Rythmique 108 à i33
La marche et la course engendrent la carrure et le « temps fort ».
La Rythmique populaire et la Rythmique afifinée. Éléments de la
mesure antique. Les temps [=. Pieds] et les mesures [= Mètres].
La Battue des temps [posé et levé] et des mesures [posé et levé].
Représentation des mesures. Principaux types et Genres des me-
sures. Mesures hétérogènes. Interprétation du Mètre antique. Com-
ment la Rythmique affinée élude le « temps fort » et l'isochronisme.
Les Temps-Substituts. La Métrique. La Coupe des mots. Comment
les yeux venaient en aide à la perception du rythme. Définition du
Mètre.
VII. Les Formes Musicales i34 à i65
Quelques monuments conservés : Hymne delphique à Apollon :
Chanson de Tralles. Signes rythmiques. Un Air lyrique. Le lyrisme
« actif » d'Euripide. La Strophe Orchestique. La Triade de Stési-
chore. Plan rythmique et musical des Drames. Les Formes musi-
cales antiques : Dissymétrie et Symétrie. L'Art Homophone.
TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES 673
CHAPITRE III
MOYEN AGE I [VP-XIP SIÈCLES]. ... 167 à 273
I. Les Intervalles 169 à 174
Croyance persistante aux Symphonies helléniques. Gui d'Arezzo.
L'Organum. Dernières traces de l'Enharmonique, et abolition défi-
nitive de ce Genre, sitôt que l'harmonisation par Accords de III sons
est tentée.
II. Les Échelles 17$ à 189
Le Moyen Age hérite des Anciens les quatre Fondamentales la,
SOL, FA, MI. Transposition du mode de la en ré. Erreurs de la
nomenclature modale ecclésiastique : Authentes et Plagaux. Con-
fusion des Modes et des Tons. Nécessité de chercher et de recon-
naître la vraie Fondamentale, sur laquelle on puisse installer la
Quinte Modale. Echelles relâchées et échelles mie/ises. Classification
exacte des modes médiévaux primitifs (fig. 2i3). Modes Nouveaux :
RÉ et UT. Importance d'uT, rival et futur successeur de mi dans
l'hégémonie des échelles. Le Mineur absolu [mi] et le Majeur absolu
[ut], considérés et définis dans leurs caractères purement extérieurs.
III. Les Harmonies Antiques prolongées 190 à 200
Échelles normales en modes de la [=: RéJ, sol, fa, mi. Échelles
intenses et relâchées en modes de sol et de fa. Caractère modal des
Chants Liturgiques ; ils appartiennent à l'art homophone et ne
peuvent ni ne doivent être harmonisés. Au Moyen Age ils n'ont
jamais été « accompagnés ».
IV. La Notation 201 à 226
Boèce. Saint Odon. L'Antiphonaire dit « de Montpellier ». Notation
neumatique ; son origine probable dans les accents mélodiques des
langues anciennes. Caractère de l'accent verbal mélodique. Neumes
Simples. Neumes Liquescents. Neumes Composés. Naissance de la
Portée. Combinaison des Neumes et de la Portée. Signes additionnels
[sangalliens] aux Neumes.
V. La Rythmique et les Formes 226 à 273
Les durées syllabiques [quantité] et l'Accent. Transformation de
l'accent mélodique en accent dynamique. Le Cursus. La langue ver-
bale et le Rythme. Au Moyen Age les syllabes deviennent égales en
durée. Distinction nécessaire entre les chants prosaïques et les
chants versifiés. Versification Rythmique. Importance de « Deux »
et de « Trois ». Rythmes des chants prosaïques et formes musicales
de ces chants. Chants d'origine psalmique, à la messe. Chants Res-
ponsoriaux. Rythme des chants versifiés. Méthode de Beck : les
Modes Rythmiques ; 1' « Interprétation Modale ». Le « temps fort »
et l'isochronisme, méprisés par les Anciens, reparaissent. Les Chan-
sons des Trouvères, les Hymnes Ecclésiastiques et l'Interprétation
Modale. Les formes musicales dans les chants versifiés en langue
latine et en langue vulgaire.
674 TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES
CHAPITRE lY
MOYEN AGE II [XIII% XIV^ XV^ SIÈCLES] . 273 à 33 1
I. Les Intervalles 277 à 2:85
Extension de la Résonance peiçue : les Tierces naturelles. Les
Déchanteurs, pionniers du Contrepoint. Règles essentielles de la
conduite mélodique des parties. Sens nouveau du mot 0 harmonie ».
II. Les Échelles : les Modes Nouveaux 286 à agJ
Formation définitive et harmonique du Mode d ut. Le Mode de ré .
autonome, par analogie avec ut, s'affuble d une sensible et perd son
individualité. Le mode d ut et le mode de ré annoncent dès mainte-
nant le Majeur et le Mineur modernes. Caractères des modes nou-
veaux : la « pente mélodique » vers laigu.
III. La Notatiox et la Rythmique 294 à 299
La Temarité. La notation Mensuraliste ou Proportionnelle. Les
Modes Rythmiques dans la polyphonie naissante. « Perfection » et
« Imperfection »
IV. La Poltpho>ie baissante [à III parties et au delkj joo à 3i2
Conduit. Motet. Rôle du Ténor dans la polyphonie, dont il est
avant tout la base rythmique. Artifices du Contrepoint : Contrepoint
Double, Imitations, Canon. Etude du Ténor.
V. Les Formes dans les Motets 3i3à32i
Constructions par Succession, par Variation, par Symétrie [forme
rare]. La Carrure. Le Jeu de Robin et Marion.
VI. Le Rythme DANS L'^/f5 .VOr.^ [xve siècle] 322 à 33i
Revanche de <c Deux » sur c Trois ». Le rythme et la séméiogra-
phie au xv^ siècle. Chansons du xv« siècle : construction de leurs
couplets. La notation losangée blanche.
TOME II
ART MODERNE
CHAPITRE V
RENAISSANCE [XVI« SIÈCLE] 333 à 417
I. Les Intervalles. Les Echelles 335 à 356
Triomphe des tierces. Comparaison des tierces pythagoriciennes
et des tierces naturelles. L'Accord Parfait de III sons. Zarlino. Les
Cadences. La Tonalité. La Tonique et la Sensible. Les degrés I-IV-V :
les Notes Tonales modernes et le Corps de l'Harmonie antique. Le
tyran ut [le Majeur Moderne] et son vassal, le Mineur. Incertitudes
de l'échelle mineure. Les vieux modes survivants : la., sol, fa, mi ;
— RÉ autonome. Mélange des Modes.
II. La Polyphonie 337 à 36o
Echelonnement des voix et des parties conlormément au dispositif
général de la Résonance. Usage persistant des Symphonies antiques
au commencement et à la fin des pièces musicales polyphones.
III. La Notation 36 1 à 369
La Portée Générale et les Voix. Les Clefs. Le Quatuor vocal. Le
Sextuor vocal. La notation losangée blanche, fixée.
IV. La Rythmique 370 à 38o
Toujours « Deux » et « Trois ». Tentative de rénovation rythmique
par un retour au passé : « Vers Mesurés à 1 Antique ». Déchéance
du « temps fort ». La Battue : le « touchement », d'après Expert.
V. L'Harmonie et les Formes 38i à 417
Conduite mélodique, simultanéité des parties. Contrepoint vocal.
Harmonie adventice. La Quinte Modale et les ébauches de la Fugue,
aux xv'^-xvi'^ siècles. Le plan des œuvres chorales. Grandes Varia-
tions. Le Cantus firmus. Formes symétriques. Motets. Madrigaux.
Messes. Jeu des modulations : hésitations entre les Modes et la
Tonalité. Purisme de Palestrina, qui rejette les âpretés du langage
modal. Luttes dernières contre le Majeur Moderne envahisseur.
CHAPITRE VI
ÉPOQUE MODERNE [1600-1860] 419 à 525
I. Les Lntekvalles 421 à 4^4
676 TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES
Nouvelle extension de la Résonance perçue [et rectifiée]. L'Echelle
unique, exclusive : ut majeur.
II. L'Harmonie et la tonalité ^iS à 43o
L'harmonie en soi, dissociée de la mélodie. La polyphonie har-
monique de J.-S. Bach. Appauvrissement du langage par élimination
définitive des Modes. La Tonique, impérieuse, groupe autour d'elle
les Tons Voisins. Schème essentiel de la Tonalité (fig. 5o8).
m. La Notation 4?i à 43î
La Portée Générale se réduit de xiii à xi lignes.
IV. La Rythmique 433 à 447
La Danse, la Carrure et la Barre. Déiinition [absurde] de la
mesure moderne. L'isochronisme, le « temps fort », la carrure,
éludés par les Anciens, restaurés au Moyen Age, battus en brèche à
la Renaissance, se réinstallent dans l'Art Moderne. Mesures dites
Simples et Mesures Composées : encore « Deux et « Trois », ma-
ladroitement travestis.
V. Les Formes 448 à $26
[a]. La construction tonale dans la Fugue 448 à 47^
La Fugue, prototype des compositions tonales. Elle est fondée sur
le Corps de IHarmonie. Fugue en mode majeur. Les différentes
phases de son développement. Ses modulations organiques. La Fugue
est un hymne en 1 honneur de la Tonalité. Fugue en mode mineur;
sa malformation et ses tares originelles. Le purisme de J.-S. Bach,
ordonnateur de la Tonalité, suprême organisateur de la Fugue,
champion de l'harmonie « adventice ». L influence de Rameau, dé-
fenseur de 1 harmonie individualisée. Polyphonistes et Monodistes.
[fe]. La Construction tonale dans la Sonate et la Symphonie . 476 à 49^
Le Dualisme thématique. Sonate dans le mode majeur. Exposi-
tion : Développement central; Réexposition. Colorations tonales
appliquées à cette charpente. Sonate dans le mode mineur. Statis-
tique et caractère du Majeur et du Mineur. Hiérarchie des Tons
Voisins .
[c]. Le plan des œuvres classie/ues 493 à 526
Constructions par Succession, par Répétition, par Symétrie. Choral
non varié, La Variation. La Suite. La Sonate. La Symphonie. Impor-
tance de la Symétrie à l'époque classique. Les formes lyriques
libres. Les pendants par « paires ».
CHAPITRE VII
ÉPOQUE CONTEMPORAINE ..... 627 à 611
I. Les Intervalles 629 à 536
Le Tempérament. L'Enharmonie au sens moderne. La gamme à
six tons. Les Echelles Défectives.
II. Les Échelles 537 '' ^49
Le tétracorde oriental. Emploi furtif de la Doristi. Extension —
ce qui équivaut à abolition — de la Tonalité classique. Parenté
TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES 677
décroissante des divers tons avec celui de la Tonique ; moyen de la
calculer. Modulations charpentières d'une Symphonie contempo-
raine. Fonctions tonales de l'Accord [Hugo Riemann]. Les modula-
tions dans Tristan. La vieille Tonalité subsiste sous les apparences
contraires.
III. L'Harmonie 55o à SSg
Extension illimitée du procédé harmonique de Rameau [étage-
ment des tierces]. Accords de V sons Artificiels. Accords [appa-
rents] de VI et de VII sons. Prodigalité harmonique.
IV. La Rythmique 56o à 673
Tentatives faites pour échapper à « Deux » et à « Trois ». Diffi-
cultés créées par la barre de mesure. « Perfection » et « Imperfec-
tion » toujours régentes. Insuffisance de la classification moderne
des mesures. Beethoven déjà ne croyait pas aux Mesures Compo-
sées. Simplification possible des fractions indicatrices de la mesure.
V. La Notation. L'Orchestre $74 à 588
Complications de l'écriture résultant du développement de la
famille instrumentale. Composition essentielle de l'orchestre. Quatre
quatuors le constituent : cordes, bois, cors, cuivres (fig. 655). L'écri-
ture orchestrale et la Résonance. Instruments transpositeurs. Pour-
quoi il y en a. Comment on les lit. Comment on les transpose.
VI. Les Formes SSg à 6ii
La Construction par Succession du lyrisme « actif ». La Symé-
trie n'est pas abandonnée. La Variation s'y glisse et la synthèse est
tentée de la Répétition, de la Succession et de la Symétrie. Parti-
sans d'Euripide. Les Symbolistes. Les Constructeurs néo-classiques.
L'Accord de III sons reste le substratum harmonique. Adeptes du
Contrepoint et fidèles de l'Harmonie : l'Accord « en soi ». Poème
Symphonique. Grande Variation. Drame Lyrique [Cf. /«t^ex]. Perpé-
tuité des <( paires » et des « rappels » dans toutes les formes musi-
cales.
CHAPITRE VIII
CONTINUITÉ DE LÀ LANGUE MUSICALE . . 61 3 à 638
I. Échelles 6i5à 6aa
Elles oscillent entre celle de mi, descendante [Art Antique] et
celle d'uT, ascendante [Art Moderne]. L'échelle de ré, « étale »,
fut l'intermédiaire. Ces trois échelles [ces trois Modes] correspon-
dent aux changements successifs de la « pente mélodique ». Mode
d'uT exclusif, unique, dans l'Art Moderne ; plus intolérant que
n'avait été le mode de mi chez les Anciens. Symétrie par inversion
des échelles de mi et d'uT. Les vieux Modes reparaissent et livrent
assaut au tyran ut.
II. Notation 62-^ à 6a5
La notation alphabétique des Anciens, que la Portée relégua, n'est
pas entièrement abolie.
678 TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES
III. Harmonie 625 à Gag
Les degrés I-IV-Y sont clans l'Art Antique [Corps de l'Harmonie]
comme dans l'Art Moderne [Notes tonales] les repères et les fon-
dements du langage, aussi bien dans l'art homophone que dans l'art
polyphone.
IV. Rtthsuque 63o à 634
Ici la continuité est en défaut, La Rythmique des Grecs, infiniment
riche, eut pour rythmes « premiers » des types faits de 1, 3, 4, 5,
6 et 8 unités. Depuis le Moyen Age, les éléments des rythmes se
réduisent à « Deux » et à « Trois » : « Imperfection » et « Perfec-
tion ».
V. Formes musicales 635 à 638
Mais nous vivons encore des Formes inventées par les Anciens :
Répétition, Succession, Symétrie. La Variation, créée au Moyen Age,
est issue de la Répétition et de la Succession.
TABLE GENERALE DES MATIERES
LVERTISSEMENT.
3 à li
TOME I
ART ANTIQUE
Chapitre I. L'Harmonie simultanée à TEpoque classique. . 19 à 60
Chapitre II. Antiquité 61 à i65
Chapitre III. Moyen âge I [vi*'-xii*^ siècles] 167 à 2^3
Chapitre IV. Moyen âge II [xiii", xiv°, xv^ siècles] 375 à 33i
TOME II
ART MODERNE
Chapitre V. Renaissance [xvi" siècle] 333 à 417
Chapitre YI. Epoque Moderne [1600-1860] 4^9 à 5a6
Chapitre VII. Epoque Contemporaine 5-27 à 638
Chapitre VIII. Continuité de la Langue Musicale 6i3 à 638
Index descriptif des termes techniques essentiels . ôSg à 669
Table Analytique des matières 671 à 678
ÉVREUX, imprimerie CH. BÉRISSET, PAUL UÉRISSEY, SUCC'
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